Après trois défaites présidentielles, Keiko Fujimori est enfin parvenue à conquérir le pouvoir. Élue au terme d’un scrutin d’une extrême tension avec seulement quelques dizaines de milliers de voix d’avance, l’héritière du « fujimorisme » incarne le retour au sommet de l’État d’un courant politique autoritaire qui semblait discrédité. Pour autant, sa victoire dépasse les frontières du Pérou, et s’inscrit dans une poussée des droites radicales qui traverse désormais aussi l’Amérique latine, portée par la peur de l’insécurité, le rejet des élites traditionnelles et la promesse d’un retour à l’ordre.
- Le quatrième essai aura été le bon
- Une héritière qui n’a jamais réussi à couper le cordon avec son père
- Dix ans de chaos politique ont préparé le terrain
- Une victoire bâtie sur la peur plus que sur l’adhésion
- Le retour du « fujimorisme », une idéologie qui n’a jamais disparu
- Une nouvelle victoire pour l’extrême droite latino-américaine
- Les femmes ne votent pas nécessairement pour les droits des femmes
- Une démocratie toujours sous tension
Le quatrième essai aura été le bon
Il aura donc fallu attendre plusieurs semaines avant que le Pérou ne connaisse enfin le nom de sa nouvelle présidente. Après un dépouillement particulièrement long, les autorités électorales ont proclamé la victoire de Keiko Fujimori avec 50,13 % des suffrages, contre 49,86 % pour son adversaire de gauche, Roberto Sánchez. L’écart est infime : près de 50 000 voix seulement sur environ 20 millions de bulletins exprimés.
Cette lenteur n’a cependant rien d’exceptionnel dans le pays andin. Déjà, lors du premier tour organisé le 12 avril 2026, les résultats définitifs avaient mis plus de cinq semaines à être officialisés, alimentant rumeurs, recours judiciaires et contestations.
Cette fois pourtant, l’attente avait une portée historique. Après ses défaites de 2011, 2016 et 2021, Keiko Fujimori décroche enfin la magistrature suprême, et prendra officiellement ses fonctions le 28 juillet 2026, jour de la fête nationale péruvienne.
Une héritière qui n’a jamais réussi à couper le cordon avec son père
Au Pérou, impossible d’évoquer Keiko Fujimori sans parler d’Alberto Fujimori. Élu président en 1990, celui-ci demeure l’une des figures les plus controversées d’Amérique latine. Pour une partie des Péruviens, il reste celui qui a vaincu la guérilla maoïste du Sentier lumineux, mis fin à l’hyperinflation et relancé l’économie. Pour beaucoup d’autres, il reste le dirigeant condamné pour corruption et crimes contre l’humanité après son régime autoritaire des années 1990.
À seulement 19 ans, Keiko Fujimori était devenue première dame après la séparation de ses parents. Depuis, toute sa carrière politique s’est construite dans l’ombre de cet héritage. Longtemps, ce lien lui a coûté la présidence. En 2026, il est devenu son principal atout auprès d’un électorat lassé des crises politiques successives.
Dix ans de chaos politique ont préparé le terrain
Si Keiko Fujimori a finalement remporté cette élection, c’est aussi parce que le Pérou traverse une crise institutionnelle presque permanente. Depuis 2016, le pays a vu se succéder plusieurs chefs de l’État, confrontés à des destitutions, des démissions, des procédures judiciaires ou des crises constitutionnelles. L’élection de Pedro Castillo en 2021, sa tentative de dissolution du Congrès en décembre 2022, sa destitution puis son arrestation ont encore accentué la défiance envers les institutions.
À cela se sont ajoutées les manifestations de 2022-2023, réprimées dans le sang, qui ont fait plusieurs dizaines de morts selon les organisations de défense des droits humains, principalement dans les régions andines du sud. Dans ce contexte de fatigue démocratique, l’insécurité est devenue la première préoccupation des Péruviens. Les discours promettant fermeté, autorité et stabilité ont progressivement gagné du terrain.
Durant toute sa campagne, Keiko Fujimori a précisément misé sur ce triptyque : ordre, sécurité et continuité économique.
Une victoire bâtie sur la peur plus que sur l’adhésion
La nouvelle présidente n’a pas seulement bénéficié de son socle historique de partisans. Elle a également réussi à rassurer les milieux d’affaires en promettant de préserver le modèle économique libéral instauré dans les années 1990. Pour le politiste Eduardo Dargent, cité par Médiapart, elle s’est progressivement transformée en « candidate de la continuité économique », capable de rassurer investisseurs et entreprises, particulièrement à Lima.
Son parti, Fuerza Popular, dispose déjà d’un poids conséquent au Parlement avec 41 députés sur 130 et 22 sénateurs sur 60, même si elle devra nouer des alliances pour gouverner. À gauche, beaucoup dénoncent une victoire obtenue davantage par rejet de l’alternative que par véritable enthousiasme populaire. Roberto Sánchez, qui se présentait comme l’héritier politique de Pedro Castillo, a échoué à convaincre les électeurs modérés malgré une campagne axée sur la justice sociale et une réforme du modèle économique.
Le retour du « fujimorisme », une idéologie qui n’a jamais disparu
Pendant des années, nombre d’observateurs avaient annoncé la disparition progressive du fujimorisme.
C’était sans compter sur le résultats des urnes qui aujourd’hui rebattent les cartes. Car depuis sa création en 2011, Fuerza Popular est resté l’un des principaux partis du pays, conservant une implantation électorale solide malgré les affaires judiciaires visant sa dirigeante et la polarisation extrême qu’elle suscite. Pour le politiste Franck Renato, interrogé par Mediapart, cette victoire traduit avant tout « la consolidation électorale d’une organisation politique qui a maintenu une présence compétitive pendant plus de trois décennies ».
Autrement dit, le fujimorisme n’était jamais mort. Il attendait simplement que les circonstances politiques lui redeviennent favorables.
Une nouvelle victoire pour l’extrême droite latino-américaine
L’élection de Keiko Fujimori ne constitue pas un phénomène isolé. Depuis plusieurs années, l’Amérique latine connaît un retour marqué des droites radicales ou autoritaires. Au Salvador, le président Nayib Bukele bénéficie d’une popularité exceptionnelle grâce à sa politique de sécurité extrêmement répressive, malgré les critiques récurrentes des organisations internationales sur les atteintes aux libertés publiques.
En Argentine, Javier Milei a bouleversé le paysage politique avec son discours ultralibéral, antisystème et conservateur. Au Chili, le Parti républicain de José Antonio Kast continue de progresser dans les scrutins nationaux et régionaux.
Si ces mouvements présentent des différences idéologiques importantes, ils partagent plusieurs ressorts communs : dénonciation des élites politiques, exaltation de l’autorité, promesse de restaurer l’ordre, critique des contre-pouvoirs et durcissement des politiques migratoires ou sécuritaires. Le Pérou rejoint désormais cette recomposition politique continentale.
Les femmes ne votent pas nécessairement pour les droits des femmes
L’élection d’une femme à la tête de l’État pourrait apparaître comme une avancée symbolique. Pourtant, les organisations féministes péruviennes accueillent cette victoire avec inquiétude. Keiko Fujimori défend des positions conservatrices sur la contraception. Son mouvement s’est régulièrement opposé à l’éducation sexuelle intégrale, aux avancées en matière de droits des personnes LGBT+ et à plusieurs réformes portées par les associations féministes. Une réalité qui rappelle qu’une victoire électorale féminine ne signifie pas automatiquement un progrès pour les droits des femmes.
Une démocratie toujours sous tension
La présidente héritera d’un pays profondément fracturé. Les défis sont immenses : montée de la pauvreté, criminalité organisée, conflits autour de l’exploitation minière, méfiance envers les institutions et conséquences attendues d’un épisode climatique El Niño particulièrement intense sur la côte pacifique.
Et surtout, le pays reste coupé en deux. Dans les quartiers aisés de Lima, beaucoup voient en Keiko Fujimori une garantie de stabilité économique. Dans les régions andines, où les manifestations de 2023 restent dans toutes les mémoires, sa victoire ravive les blessures laissées par la répression.
Le scrutin de 2026 ne referme donc aucune fracture. Il confirme au contraire une tendance qui dépasse largement les frontières péruviennes : face aux crises économiques, sociales et sécuritaires, les discours d’autorité retrouvent une force électorale considérable. Après les États-Unis de Donald Trump, l’Argentine de Javier Milei ou le Salvador de Nayib Bukele, le Pérou offre un nouveau succès à une droite radicale qui prospère sur la promesse d’un État fort.
Sources : résultats officiels de l’Organisme national des élections (ONPE), analyses de Mediapart (reportage à Lima), de l’Agence France-Presse, de Reuters, ainsi que les travaux des politistes Eduardo Dargent et Franck Renato.



