Chaque année, 20 000 mineurs portent plainte pour violences sexuelles. Beaucoup d’autres ont peur et se taisent. © Action Enfance

Inceste : le tabou tombe aussi chez les hommes

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Rédaction Rapporteuses
Observatrices curieuses et infatigables, Rapporteuses racontent le monde qui les entoure avec un regard à la fois précis et espiègle. Du glamour des soirées parisiennes aux...
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La mort de la petite Lyhanna a provoqué une onde de choc. Une émotion immense, des hommages, des promesses politiques. Mais derrière ce drame, une réalité beaucoup plus vaste refait surface : les violences sexuelles faites aux enfants restent massives, souvent invisibles, et, dans une écrasante majorité des cas, elles se déroulent là où l’on devrait être le plus en sécurité : au sein de la famille. Depuis des années, victimes, écrivaines, associations et quelques magistrat·es lancent l’alerte. Pourtant, la société a préféré ne pas voir.

Aujourd’hui, les témoignages de Steffy Alexandrian et de Romain Lemire rappellent que l’inceste n’est pas une exception. C’est un phénomène systémique, longtemps protégé par le silence des familles, l’aveuglement des institutions et le poids d’une culture qui continue trop souvent à privilégier les droits des adultes sur la protection des enfants.

« La famille », premier lieu des violences

Pendant longtemps, l’imaginaire collectif a voulu croire que le danger venait de l’extérieur : l’inconnu dans la rue, le prédateur tapi derrière un écran, le voisin inquiétant. Pourtant, les chiffres racontent une tout autre histoire.

Selon la Commission indépendante sur l’inceste et les violences sexuelles faites aux enfants (Ciivise), qui s’appuie notamment sur les travaux de Santé publique France et de l’Inserm, 160 000 enfants sont victimes chaque année de violences sexuelles en France. Dans près de huit cas sur dix, l’agresseur appartient à la famille ou à l’entourage proche de l’enfant. L’inceste concerne des centaines de milliers de personnes au cours de leur vie.

Autrement dit, le danger porte très souvent un prénom familier : un père, un beau-père, un frère, un grand-père, un oncle. C’est précisément cette réalité que la société a refusé de regarder en face pendant des décennies.

Une parole longtemps étouffée

Il aura fallu attendre janvier 2021 pour que deux livres fassent voler en éclats le mur du silence. Avec La Familia grande, Camille Kouchner révèle les violences incestueuses commises sur son frère jumeau par leur beau-père, le politologue Olivier Duhamel. L’affaire bouleverse le pays. Quelques jours plus tard, Olivier Duhamel démissionne de la présidence de la Fondation nationale des sciences politiques.

Quelques semaines auparavant, Vanessa Springora avait déjà ouvert une brèche avec Le Consentement. Elle y racontait l’emprise exercée sur elle alors qu’elle n’avait que 14 ans par l’écrivain Gabriel Matzneff, célébré pendant des décennies par une partie du monde intellectuel malgré des faits connus de tous.

Ces deux ouvrages n’ont pas seulement dénoncé des prédateurs. Ils ont montré le rôle du silence collectif : familles, éditeurs, intellectuels, journalistes, responsables politiques… tous ceux qui savaient ou pressentaient ont préféré détourner le regard. Ils ont aussi permis à des milliers de victimes de mettre enfin un mot sur ce qu’elles avaient vécu.

Les témoins d’aujourd’hui brisent un autre tabou

Depuis, les récits se multiplient. Celui de Steffy Alexandrian est d’une force bouleversante. Elle raconte l’inceste, les violences, la peur, mais aussi l’immense difficulté à être crue lorsqu’un enfant accuse un parent. Lorsqu’elle prend la parole, ce n’est pas seulement pour raconter son histoire, mais surtout pour dénoncer un système qui, selon elle, a longtemps préféré protéger le principe de la coparentalité.

Elle raconte avoir subi des viols de la part de son père pendant son enfance, et le silence de sa mère. Des violences qui ont fini par être reconnues par la justice pénale. Condamné à trois ans de prison, dont un ferme, il conserve pourtant l’autorité parentale sur elle et ses trois frères, qui plus est un droit de visite et d’hébergement. Une condamnation n’a pas mis fin à son emprise sur ces enfants.

Le 29 juin 2021, son petit frère Carl, qui avait également engagé une démarche judiciaire contre leur père, se suicide à l’âge de 12 ans. Alors âgée de 24 ans, Steffy Alexandrian décide de prendre la parole publiquement pour la première fois dans une vidéo publiée par Melty. « Je n’avais pas prévu de témoigner publiquement, mais Carl ne pouvait pas être mort pour rien », explique-t-elle. Après cette disparition, elle cherche à transformer cette douleur en combat : « Il a fallu trouver quel sens allait avoir la vie ». Dans la continuité de cette histoire, elle crée l’association Carl, qui accompagne les enfants victimes de violences intrafamiliales et sexuelles.

Son témoignage met en lumière une contradiction régulièrement dénoncée par les associations de protection de l’enfance : la justice pénale et la justice aux affaires familiales ne fonctionnent pas toujours de concert. D’un côté, un père peut être condamné pour des violences sexuelles ; de l’autre, la logique du maintien des relations familiales continue parfois à guider les décisions concernant l’autorité parentale ou les droits de visite.

Autre témoignage fort, celui de Romain Lemire qui apporte une parole encore plus rare. Dans Clément, récompensé par le prix Goncourt du premier roman 2026, Romain Lemire raconte les viols et les agressions sexuelles incestueuses commis par son père durant son enfance. Quelques semaines après la parution du livre, il apparaît dans Quelle Époque ! avec ses deux frères, Vincent et Emmanuel. Ensemble, ils révèlent que tous les trois ont été victimes des viols de leur père. Un témoignage exceptionnel, tant les hommes victimes d’inceste demeurent invisibles dans l’espace public.

Pendant des décennies, les garçons ont été les grands absents du débat public. Prisonniers des stéréotypes de virilité, beaucoup n’ont jamais parlé. D’autres ont attendu quarante ou cinquante ans avant d’oser raconter. Leur courage est immense. Parce qu’ils rappellent que les violences sexuelles touchent les filles comme les garçons.

L’aveuglement des institutions

Mais écouter la parole des victimes ne suffit pas encore. Depuis des années, les associations dénoncent une autre violence : celle des institutions. Combien de mères ont alerté sur des violences incestueuses avant d’être accusées de manipuler leurs enfants ? Combien d’enfants ont continué à être envoyés chez leur père malgré des révélations répétées ? Combien de droits de visite ont été maintenus alors même que des condamnations existaient déjà ?

La CIIVISE n’a cessé d’alerter sur ces failles. Dans son rapport remis au gouvernement en novembre 2023, intitulé Violences sexuelles faites aux enfants : on vous croit, la commission formulait 82 recommandations pour mieux protéger les mineurs victimes d’inceste et de violences sexuelles. Parmi elles : améliorer le traitement des signalements, renforcer la formation des professionnels, mieux évaluer le danger et appliquer un véritable principe de précaution lorsqu’un enfant est exposé à un risque.

Deux ans et demi plus tard, dans son bilan publié en juin 2026, la CIIVISE estime que le traitement judiciaire et la réparation des victimes restent encore des « angles morts » de la politique publique. Elle rappelle que les chiffres demeurent alarmants : 160 000 enfants seraient victimes de violences sexuelles chaque année en France et, dans les situations d’inceste, seule une infime partie des auteurs sont condamnés.

La commission alerte notamment sur la nécessité de rompre avec une culture de sous-évaluation du danger : lorsqu’un enfant révèle des violences, la priorité doit être sa protection immédiate. Elle défend notamment des mesures permettant d’éloigner rapidement l’enfant de la personne mise en cause, sans attendre que toute la procédure pénale soit terminée, le temps judiciaire étant souvent incompatible avec l’urgence de protéger un mineur.

Ces alertes font écho aux témoignages de nombreuses victimes d’inceste qui racontent avoir été confrontées à une contradiction douloureuse : alors que leur parole est recueillie et que des faits peuvent être reconnus par la justice, le maintien du lien familial continue parfois de peser dans les décisions prises autour de l’enfant.

L’autorité parentale reste souvent pensée comme un droit de l’adulte avant d’être envisagée à travers l’intérêt supérieur de l’enfant. Or protéger un enfant ne consiste pas à préserver l’image de la famille, mais d’abord croire sa parole lorsque celle-ci est cohérente, enquêter sérieusement et faire prévaloir sa sécurité.

Face aux défaillances dénoncées par les victimes et la CIIVISE, il existe aussi des dispositifs qui tentent de réparer. Parmi les acteurs de cette protection figure ACTION ENFANCE, une fondation qui accueille depuis plus de 65 ans des enfants en danger confiés par le juge des enfants. À travers ses Villages d’Enfants et d’Adolescents, elle propose notamment un cadre stable aux frères et sœurs séparés de leurs parents, afin qu’ils puissent se reconstruire après des parcours marqués par des violences, des négligences ou des ruptures familiales.

L’inceste traverse toutes les classes sociales

Autre idée reçue : ces violences concerneraient uniquement des familles précaires ou marginalisées. Là encore, les faits disent l’inverse. L’affaire Olivier Duhamel est venue rappeler que l’inceste existe aussi dans les milieux les plus favorisés, parmi les élites intellectuelles, politiques, culturelles ou économiques.

Le statut social ne protège pas les enfants. Il protège parfois davantage les agresseurs. Le capital culturel, les réseaux d’influence ou le prestige familial peuvent rendre encore plus difficile la révélation des faits et renforcer les mécanismes de déni. L’inceste ne connaît ni frontière sociale, ni niveau d’études, ni orientation politique. Il prospère partout où le silence est plus fort que la parole des enfants.

Croire les enfants, enfin

La France a commencé à ouvrir les yeux. La mort de la petite Lyhanna ne doit pas devenir un fait divers de plus. Elle doit être comprise comme un révélateur. La création de la Ciivise en 2021, l’allongement des délais de prescription, l’inscription dans la loi, en 2021, d’un seuil d’âge de 15 ans en dessous duquel un majeur ne peut se prévaloir du consentement d’un mineur (18 ans en cas d’inceste), ou encore les débats sur le retrait de l’autorité parentale vont dans le bon sens. Mais la révolution culturelle reste inachevée.

Entendre les hommes qui témoignent aujourd’hui est tout aussi essentiel que d’écouter les femmes qui ont ouvert le chemin. Car chaque parole libérée fissure un peu plus le mur du silence. Pendant longtemps, nous avons préféré croire que ces histoires étaient exceptionnelles. Elles ne le sont pas.

Plus d’infos :

CIIVISE

ACTION ENFANCE

Steffy Alexandrian

Romain Lemire

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