En Israël, la municipalité de Bnei Brak prépare une nouvelle mesure de séparation des sexes dans l’espace public, prévoyant la création de trottoirs distincts pour les hommes et les femmes dans deux artères très fréquentées de la ville : les rues Ezra et Shlomo Hamelech. © Compte Instagram @barbarageszajt

Israël : l’apartheid des sexes avance à visage découvert

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Rédaction Rapporteuses
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Longtemps cantonnée à certains quartiers ultra-orthodoxes ou à des dispositifs temporaires validés par la justice pour favoriser l’accès des haredim à l’enseignement supérieur, la séparation entre les femmes et les hommes franchit un nouveau seuil en Israël. En quelques jours, la Knesset a adopté une loi élargissant la non-mixité dans les universités, tandis que la municipalité de Bnei Brak s’apprête à instaurer des trottoirs séparés pour les femmes et les hommes. Deux décisions qui cristallisent une interrogation de plus en plus vive au sein de la société israélienne : jusqu’où le poids politique des partis ultra-orthodoxes peut-il transformer les principes d’égalité au nom de la liberté religieuse ?

De l’exception à la règle

Pendant des années, la séparation des sexes dans l’enseignement supérieur israélien relevait d’un compromis très encadré. Face au faible taux d’accès des haredim – les juifs ultra-orthodoxes – aux études supérieures, le Conseil israélien de l’enseignement supérieur avait autorisé, à partir des années 2010, certains cursus de licence séparés, exclusivement destinés à cette population. L’objectif affiché était économique autant que social : favoriser l’entrée des hommes haredim sur le marché du travail tout en respectant leurs prescriptions religieuses.

En 2021, la Cour suprême avait validé ce dispositif, mais en fixant des garde-fous stricts : la séparation ne pouvait concerner que les salles de classe, uniquement dans des programmes spécifiques, sans discrimination envers les enseignantes et sans remettre en cause le principe général d’égalité.

Cette frontière vient d’être largement déplacée. Dans la nuit du 15 au 16 juillet 2026, la Knesset a adopté, par 52 voix contre 43, un amendement à la loi sur les droits des étudiants permettant aux universités et collèges de proposer des masters et doctorats non mixtes. Le texte, porté par la députée Limor Son Har-Melech, membre du parti d’extrême droite religieuse Otzma Yehudit, affirme rendre aux établissements leur « liberté de choix » et permettre aux étudiants religieux de poursuivre leurs études sans renoncer à leurs convictions.

Pour ses promoteurs, il s’agit d’un texte de liberté. Pour ses opposants, c’est une rupture de principe.

Une alerte sans précédent des facultés de médecine

La contestation n’est pas seulement politique. Les doyens des neuf facultés de médecine israéliennes ont adressé une lettre commune aux députés avant le vote. Une initiative rarissime. Ils y expliquent que la séparation des étudiants selon leur sexe compromettrait la qualité de la formation médicale, limiterait le travail en équipe indispensable dans les hôpitaux et pourrait même fragiliser la reconnaissance internationale des diplômes israéliens. Selon eux, les futures générations de médecins doivent apprendre dès leurs études à travailler dans des équipes mixtes, reflet de la réalité hospitalière.

Leur inquiétude dépasse largement les amphithéâtres. Car la question n’est plus seulement universitaire : elle touche désormais à la définition même de l’espace public.

Bnei Brak, laboratoire d’un autre Israël

Quelques jours avant le vote définitif de la loi, la municipalité de Bnei Brak, ville de près de 220 000 habitants située à l’est de Tel-Aviv et majoritairement haredi, annonçait une décision inédite. Des portions des rues Shlomo Hamelech et Ezra doivent devenir des espaces où femmes et hommes circuleront sur des côtés distincts de la chaussée, conformément à une directive des principaux rabbins de la ville. La municipalité précise que cette mesure pourrait être étendue à d’autres axes.

Ce n’est pourtant pas une idée nouvelle. En 2017, la Cour suprême israélienne avait déjà ordonné le retrait de panneaux imposant une séparation comparable dans un quartier ultra-orthodoxe de Beit Shemesh, estimant que cette pratique ne pouvait être imposée dans l’espace public. La décision de Bnei Brak apparaît donc comme un défi direct à cette jurisprudence.

Le paradoxe de la « liberté de choix »

Les défenseurs de la loi invoquent un argument imparable selon eux : personne ne sera obligé d’étudier dans des cursus non mixtes. Ils évoque même le principe de pluralisme. Mais leurs détracteurs répondent que cette liberté est asymétrique.

L’Institut israélien de la démocratie (Israel Democracy Institute), l’un des principaux centres de recherche constitutionnelle du pays, estime que le nouveau texte change profondément la logique retenue jusqu’ici. Alors que les exceptions concernaient exclusivement certains cursus destinés aux haredim, la loi ouvre désormais la possibilité d’étendre la séparation à l’ensemble des niveaux universitaires et, selon certaines versions débattues, potentiellement à d’autres espaces de la vie académique. Autrement dit, ce qui relevait d’une mesure exceptionnelle pourrait devenir un modèle institutionnel.

Les critiques y voient un précédent. D’autant que plusieurs recours ont déjà été déposés devant la Haute Cour par des universitaires et des femmes haredim elles-mêmes, qui dénoncent une remise en cause des garanties constitutionnelles protégeant l’égalité entre les sexes.

Une coalition prisonnière de ses alliés

Ces évolutions ne peuvent être comprises sans revenir à l’équilibre politique israélien. Depuis les élections de 2022, Benjamin Netanyahou gouverne grâce à une coalition réunissant le Likoud, les partis ultra-orthodoxes Shas et Judaïsme unifié de la Torah, ainsi que les formations de la droite nationaliste religieuse, dont Otzma Yehudit. Ces partis disposent d’un poids parlementaire déterminant.

Chaque vote est une monnaie d’échange. Au fil de la législature, plusieurs textes réclamés par les formations religieuses ont été portés à l’ordre du jour : exemptions militaires pour les étudiants des yeshivas, financement accru des institutions religieuses, renforcement des normes conformes aux exigences du judaïsme ultra-orthodoxe ou encore extension de la séparation entre les sexes dans certains espaces.

La guerre déclenchée après les attaques du 7 octobre 2023 n’a pas affaibli ces revendications. Elle les a parfois renforcées.

La démocratie israélienne face à ses contradictions

Israël se présente volontiers comme la seule démocratie libérale du Moyen-Orient. Cette affirmation demeure fondée sur l’existence d’élections libres, d’une presse pluraliste et d’une justice indépendante. Mais les débats de ces derniers mois mettent en lumière une tension de plus en plus forte entre majorité parlementaire et protection des libertés fondamentales.

Et c’est là tout le paradoxe de la société israélienne. Les promoteurs de la non-mixité invoquent les libertés religieuses pour justifier une séparation des sexes. Leurs adversaires estiment au contraire que cette logique transforme progressivement une pratique communautaire volontaire en norme publique, au risque d’affaiblir l’égalité entre les citoyens. C’est précisément cette frontière qui est aujourd’hui contestée.

À trois mois des élections, un scrutin décisif

Les prochaines élections législatives israéliennes doivent se tenir le 27 octobre 2026. La question du coût de la guerre, des relations entre l’État et les partis religieux, de la conscription des haredim et de la place de la religion dans la vie publique s’annonce au cœur de la campagne. Pour l’opposition, les lois adoptées cet été illustrent la dépendance du gouvernement envers ses alliés ultra-orthodoxes. Pour la coalition, elles constituent au contraire une réparation d’injustices longtemps subies par une partie de la population religieuse.

Au-delà du débat universitaire, c’est donc un choix de société qui se dessine. Car lorsqu’un État commence à séparer les étudiants dans les amphithéâtres puis les passants sur les trottoirs, la question n’est plus seulement celle de l’organisation de la vie religieuse, mais celle des limites que la démocratie est prête à accepter lorsque les droits individuels entrent en collision avec les revendications identitaires d’une majorité parlementaire. Les électeurs israéliens devront donc dire, en octobre, s’ils souhaitent poursuivre cette évolution, ou lui opposer un coup d’arrêt.

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Observatrices curieuses et infatigables, Rapporteuses racontent le monde qui les entoure avec un regard à la fois précis et espiègle. Du glamour des soirées parisiennes aux coulisses des affaires, de la culture aux nouvelles tendances, elles parcourent la ville et le monde pour capter les histoires, les personnages et les mouvements qui font l’actualité. Toujours sur le terrain, elles mêlent rigueur journalistique et sens du récit, pour offrir aux lecteurs des portraits, enquêtes et chroniques à la fois informatifs et captivants.
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