Chaque été, Arles, ville située sur le Rhône, dans la région de Provence au sud de la France, réputée pour avoir inspiré les peintures de Van Gogh, se transforme en capitale mondiale de la photographie. Des anciennes friches industrielles aux chapelles, des cloîtres aux fondations d’art contemporain, les images envahissent la cité et obligent les visiteurs à ralentir, observer, questionner.
- Martine Barrat : le coup de cœur absolu de cette édition
- Ming Smith : la lumière noire de l’Amérique
- L’Afrique reprend enfin le centre du cadre
- Quand les animaux racontent notre époque
- William Klein, toujours aussi politique
- Park Chan-wook : le cinéaste qui photographie le silence
- Arles, laboratoire permanent du regard
Fondées en 1970 par le photographe Lucien Clergue, l’écrivain Michel Tournier et l’historien Jean-Maurice Rouquette, les Rencontres internationales de la photographie d’Arles sont devenues le rendez-vous incontournable de la création photographique mondiale. Ce qui n’était au départ qu’un pari de passionnés est devenu l’un des festivals les plus influents de la planète, capable de révéler de nouveaux talents comme de consacrer les plus grands noms de la photographie.
Pour cette 57e édition, organisée du 6 juillet au 4 octobre 2026, plus de 40 expositions, réunissant plus de 160 artistes dans 26 lieux différents, composent un parcours foisonnant autour des identités, de la mémoire, du continent africain, de la Méditerranée, des archives et des rapports entre l’humain et le vivant.
Le risque : vouloir tout voir… et finir par ne plus rien regarder. Alors, si vous n’avez qu’une journée — ou même un week-end — voici les expositions qui méritent véritablement que l’on s’y attarde.
Martine Barrat : le coup de cœur absolu de cette édition
Commencez par elle. Il existe des photographes qui documentent le réel. Et puis il y a Martine Barrat, qui le traverse avec une tendresse presque désarmante. Cette grande rétrospective, la première d’une telle ampleur en France depuis celle de la Maison européenne de la photographie en 2008, est sans doute l’événement majeur de cette édition. Elle nous entraîne dans le South Bronx de la fin des années 1970, auprès des jeunes boxeurs de la série Do or Die, avant de poursuivre à Harlem, dans ses clubs de jazz, ses rues populaires et ses habitants saisis sans voyeurisme ni misérabilisme. Plus loin, Paris apparaît à travers les enfants de la Goutte-d’Or.

Les visiteurs ne regardent pas seulement des portraits, mais y rencontrent des vies. Des vidéos jalonnent également le parcours et dévoilent une autre facette de cette photographe installée à New York depuis 1968, amie d’enfance d’Yves Saint Laurent, toujours fascinée par celles et ceux qui vivent aux marges.
Le quotidien Le Monde n’hésite pas à qualifier cette rétrospective de « point culminant » des Rencontres 2026. Difficile de lui donner tort.
Ming Smith : la lumière noire de l’Amérique
Impossible également de passer à côté de Ming Smith. Première photographe afro-américaine à intégrer la prestigieuse agence Kamoinge, elle transforme chaque image en apparition. Les contours se dissolvent, les silhouettes vibrent, les flous deviennent une écriture.

Ses photographies racontent l’expérience noire américaine avec une poésie qui tranche avec le photojournalisme documentaire traditionnel. Jazz, spiritualité, mouvements pour les droits civiques : tout semble baigné d’une lumière intérieure.
À Arles, cette exposition résonne particulièrement avec la programmation consacrée aux récits des diasporas et aux histoires longtemps restées invisibles. Vogue France la cite parmi les rendez-vous incontournables de cette édition.
L’Afrique reprend enfin le centre du cadre
L’un des grands fils rouges des Rencontres 2026 est le regard porté sur les territoires africains. Parmi les propositions les plus stimulantes figure une vaste exposition consacrée au Ghana et au rôle joué par la photographie dans la construction du pays après son indépendance de 1957.

Les archives dialoguent avec les livres photographiques commandés par l’État, les œuvres de Paul Strand ou Marc Riboud côtoient celles de photographes longtemps oubliés comme Willis E. Bell, James Barnor ou Felicia Abban.
Ce n’est pas seulement une exposition historique. C’est aussi une réflexion passionnante sur la manière dont un pays fabrique son propre récit national grâce aux images. Dans une édition largement tournée vers les identités et les mémoires, elle constitue l’un des parcours les plus riches intellectuellement.
Quand les animaux racontent notre époque
Sur le papier, une exposition consacrée aux animaux pourrait sembler légère. Elle est tout sauf cela. « Modèle Animal » traverse près de deux siècles de photographie et interroge notre rapport au vivant à travers des radiographies, des clichés scientifiques, des photographies domestiques, du photojournalisme et même des images générées par intelligence artificielle.

Le résultat est fascinant. La commissaire Nathalie Herschdorfer montre comment la photographie n’a jamais simplement représenté les animaux : elle a façonné notre manière de les aimer, de les exploiter ou de les protéger. L’une des propositions curatoriales les plus intelligentes de cette édition.
William Klein, toujours aussi politique
On croyait connaître William Klein. Cette exposition démontre exactement le contraire. Plutôt que de revenir sur ses célèbres images new-yorkaises, les commissaires choisissent d’explorer son engagement politique, ses films satiriques et sa manière de détourner les codes de la publicité et des médias.
Son humour mordant, sa critique du consumérisme et sa liberté de ton paraissent aujourd’hui d’une étonnante modernité.
Dans une époque saturée d’images, William Klein rappelle que photographier est aussi un acte politique.
Park Chan-wook : le cinéaste qui photographie le silence
Les amateurs de cinéma connaissent Park Chan-wook pour Old Boy ou Decision to Leave.
À Arles, le réalisateur sud-coréen dévoile une autre facette de son travail : une photographie contemplative, mélancolique, presque irréelle. Un cactus face à la mer, une baleine échouée, des rideaux flottants, des fruits envahis par les fourmis… Chaque image semble annoncer une histoire sans jamais la raconter entièrement.
Présentée à la Fondation Lee Ufan, cette première exposition européenne de ses photographies constitue l’une des belles surprises de cette édition.
Arles, laboratoire permanent du regard
Ce qui distingue les Rencontres d’Arles de tant d’autres festivals n’est pas seulement la qualité des artistes invités. C’est leur capacité, année après année, à faire dialoguer les archives avec la création contemporaine, les grands maîtres avec les jeunes photographes, les enjeux esthétiques avec les questions politiques.
La programmation 2026 en est une démonstration éclatante. Les récits venus d’Afrique et de Méditerranée, les histoires des diasporas, la mémoire des communautés invisibilisées ou encore les réflexions sur le vivant composent un festival profondément ancré dans les débats contemporains, sans jamais sacrifier l’exigence artistique.
En quittant Arles, on repart rarement avec une simple collection d’images. On repart avec des questions. Et c’est peut-être là, depuis cinquante-six ans, le véritable miracle des Rencontres : rappeler que la photographie n’est jamais seulement un art du passé. Elle est une manière de regarder le présent autrement.



