À 73 ans, Isabelle Huppert devient la première femme présidente de la Cinémathèque française. Un événement historique pour une institution fondée il y a près de quatre-vingt-dix ans et longtemps dirigée par des hommes. Un symbole fort, au moment où le cinéma français traverse une crise existentielle, secoué par #MeToo, les mutations du streaming et les difficultés à préserver son patrimoine.
Pendant près de quatre-vingt-dix ans, la mémoire du cinéma français a eu un visage d’homme. Henri Langlois, Jacques Ledoux, Dominique Païni, Serge Toubiana, Frédéric Bonnaud, Costa-Gavras… Depuis sa création en 1936, la Cinémathèque française n’avait jamais été présidée par une femme.
Il aura fallu attendre le 2 juillet 2026 pour que cette forteresse de la cinéphilie cède enfin à une évidence. L’actrice Isabelle Huppert a été élue par le conseil d’administration pour succéder au réalisateur Costa-Gavras, en poste depuis 2007. Son mandat court jusqu’en 2029.
Une nomination qui ressemble à une petite révolution. Car derrière l’élection d’une immense comédienne se cache une question à laquelle nous n’avions jamais songé, pour quelle nous éclate aujourd’hui à la figure : pourquoi a-t-il fallu attendre près d’un siècle pour qu’une femme prenne la tête de l’institution qui conserve la mémoire du septième art ?
Une pionnière… dans une institution très masculine
Le paradoxe saute aux yeux. Le cinéma français compte depuis longtemps des réalisatrices majeures, des productrices influentes, des critiques reconnues et des actrices mondialement célèbres. Pourtant, les lieux de pouvoir culturel restent largement masculins.
La Cinémathèque française n’échappe pas à cette règle. Fondée en 1936 par Henri Langlois, Georges Franju et Jean Mitry, elle est devenue au fil des décennies un sanctuaire du cinéma mondial. Son influence dépasse largement les frontières françaises : Martin Scorsese, Quentin Tarantino, Wim Wenders ou encore Pedro Almodóvar ont souvent salué son rôle dans leur formation de cinéphiles.
Mais cette institution chargée de préserver la mémoire du cinéma est longtemps restée prisonnière de ses propres traditions. L’arrivée d’Isabelle Huppert constitue donc un signal fort. Non seulement parce qu’elle est la première femme à occuper cette fonction, mais aussi parce qu’elle incarne l’une des rares actrices françaises dont la carrière est véritablement internationale.
Double lauréate du César pour La Cérémonie (1996) et Elle (2017), récompensée dans les plus grands festivals, elle a tourné plus de 150 films, travaillant avec Claude Chabrol, Maurice Pialat, Michael Haneke, Marco Bellocchio, Andrzej Wajda, Hong Sang-soo, Michael Cimino ou encore Otto Preminger. Son autorité artistique est incontestable.
Une institution prestigieuse… mais fragilisée
Le prestige ne protège pourtant pas des crises. Installée depuis 2005 dans le quartier de Bercy, à Paris, la Cinémathèque française conserve environ 50 000 films, près d’un million de documents (scénarios, affiches, photographies, archives, costumes…) ainsi que plusieurs milliers d’appareils liés à l’histoire du cinéma.
Chaque année, elle accueille des centaines de milliers de visiteurs grâce à ses rétrospectives, projections, expositions, comme celle consacrée à Marilyn Monroe jusqu’au 26 juillet, conférences et actions pédagogiques. Elle constitue l’une des plus importantes collections cinématographiques au monde. Mais derrière cette vitrine prestigieuse, les difficultés s’accumulent.
En février 2025, la Cour des comptes a publié un rapport particulièrement sévère. Les magistrats financiers pointaient une gouvernance insuffisamment efficace, des difficultés à atteindre les objectifs de conservation des collections et une politique de diffusion jugée perfectible. Ils s’inquiétaient également des moyens limités consacrés à la restauration des œuvres, alors même que la Cinémathèque est financée à près de 75 % par des subventions publiques.
Autrement dit, préserver la mémoire du cinéma coûte toujours plus cher, tandis que les ressources restent contraintes.
Le séisme #MeToo est passé par Bercy
À ces difficultés structurelles s’est ajoutée une crise autrement plus politique. Depuis plusieurs années, la Cinémathèque est régulièrement rattrapée par les débats qui traversent le monde du cinéma depuis la déflagration #MeToo.
L’épisode le plus emblématique survient à la fin de 2024. La programmation du film Le Dernier Tango à Paris de Bernardo Bertolucci déclenche une vive polémique. La célèbre scène de viol impliquant Maria Schneider avait été tournée sans que l’actrice ait été informée des conditions exactes de la scène, comme elle l’avait dénoncé de son vivant. Face aux protestations, la Cinémathèque avait finalement décidé de déprogrammer le film.
L’affaire avait soulevé une question devenue incontournable : comment montrer les œuvres du patrimoine sans occulter les violences qui ont parfois accompagné leur fabrication ? Une question que nous avions déjà évoqué avec le cas de l’actrice Nastassja Kinski, qui réclame le retrait d’une scène de nudité tournée alors qu’elle avait 13 ans dans le film Faux mouvement (Falsche Bewegung, 1975) de Wim Wenders.
La Cinémathèque se retrouve donc au cœur d’un débat qui dépasse largement le cinéma : faut-il séparer les œuvres de leurs auteurs ? Comment contextualiser les films devenus problématiques à la lumière des connaissances actuelles ? Autant de questions auxquelles Isabelle Huppert devra désormais répondre, sans doute en y apportant sa propre expérience en tant que femme actrice dans un milieu encore largement masculin, malgré les progrès de ces dernières années.
Le cinéma face à une crise de civilisation
Mais la nouvelle présidente hérite d’une institution confrontée à des défis bien plus vastes que les polémiques. Le cinéma traverse aussi une autre une crise profonde. Les plateformes de streaming ont bouleversé les habitudes de consommation. La fréquentation des salles peine encore à retrouver son niveau d’avant la pandémie de Covid-19. Les jeunes générations découvrent davantage les films sur téléphone ou tablette que dans une salle obscure. Les budgets des films d’auteur se réduisent tandis que les blockbusters captent une part croissante des recettes.
Dans le même temps, préserver les films devient toujours plus complexe. Les supports argentiques vieillissent, les restaurations numériques sont extrêmement coûteuses et la multiplication des formats numériques pose de nouveaux défis de conservation. La mission historique de la Cinémathèque — sauver les films de l’oubli — n’a donc jamais été aussi essentielle.
Faire vivre la mémoire plutôt que la sanctuariser
Autres missions, Isabelle Huppert devra également accompagner l’ouverture, prévue début 2027, d’une antenne de la Cinémathèque à Marseille, dans le quartier des Crottes, où a grandi Yves Montand. Une manière d’élargir le rayonnement d’une institution souvent perçue comme très parisienne. Son défi sera de faire vivre un patrimoine sans le figer. Conserver les chefs-d’œuvre, mais aussi raconter les zones d’ombre du cinéma. Attirer de nouveaux publics sans renoncer à l’exigence artistique. Défendre le cinéma en salle tout en dialoguant avec les nouveaux usages numériques.
En choisissant Isabelle Huppert, la Cinémathèque ne désigne pas seulement une immense actrice. Elle fait le pari qu’une figure respectée, indépendante et reconnue dans le monde entier saura réconcilier une institution secouée par les controverses avec une époque qui demande désormais aux gardiens de la mémoire autant de lucidité que de passion.
Car préserver le cinéma, aujourd’hui, ne consiste plus seulement à conserver des bobines. Il faut aussi accepter de regarder son histoire en face.
Sources : communiqué de la Cinémathèque française (2 juillet 2026), rapport 2025 de la Cour des comptes sur la Cinémathèque française, ministère de la Culture, archives de la Cinémathèque française.



