Adèle Haenel, photographiée par Marguerite Bornhauser, a quitté les plateaux de cinéma mais pas la scène. Avec "Viser juste", écrit avec la chorégraphe Gisèle Vienne, l’actrice transforme l’expérience du silence et de l’emprise en matière artistique et politique. © @margueritebornhauser

Adèle Haenel : après avoir quitté le cinéma, elle vise juste

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Adèle Haenel a commencé très jeune, avec Les Diables de Christophe Ruggia, sorti en 2002, avant de retrouver le cinéma en 2007 dans Naissance des pieuvres, le premier long-métrage de Céline Sciamma. Vingt ans plus tard, après avoir dénoncé les violences sexuelles qu’elle affirme avoir subies de la part de Ruggia, quitté les plateaux et fait de son engagement féministe et politique une nouvelle scène, l’actrice revient avec Viser juste. Un livre à la frontière du récit, de l’essai et du théâtre, où elle interroge l’enfance, le silence, l’emprise et ce que l’art peut encore produire après la violence.

Viser juste, publié aux éditions de l’Arche, le premier livre d’Adèle Haenel, écrit avec la chorégraphe Gisèle Vienne. À la croisée du récit, du théâtre et de la réflexion philosophique, l’ouvrage explore l’enfance, le trauma et la reconquête de soi. Prix : 17,00 €

Il y a quelque chose d’assez logique à retrouver Adèle Haenel dans une librairie plutôt que sur un tapis rouge. Pendant longtemps, elle a incarné ce que le cinéma français pouvait produire de plus incandescent : une actrice précoce, deux César, des rôles chez Céline Sciamma, Katell Quillévéré, Thomas Cailley, Robin Campillo ou les frères Dardenne, et puis cette Héloïse de Portrait de la jeune fille en feu, devenue l’un des visages internationaux d’un cinéma français débarrassé, au moins le temps d’un film, du vieux regard masculin.

Mais en quelques années, l’actrice a déplacé le centre de gravité de sa vie publique. En novembre 2019, elle racontait à Mediapart avoir subi, entre 12 et 14 ans, des attouchements et du harcèlement sexuel de la part du réalisateur Christophe Ruggia, qui l’avait dirigée dans Les Diables. Elle finit par porter plainte. Le cinéaste, qui a contesté les accusations, a été condamné en première instance en février 2025 à quatre ans de prison, dont deux ans ferme sous surveillance électronique. Le 17 avril 2026, la cour d’appel de Paris a confirmé sa culpabilité et alourdi la peine à cinq ans, dont deux ans ferme sous bracelet électronique.

L’enfant, l’actrice, puis le silence

Adèle Haenel est née en 1989. Elle a 12 ans lorsqu’elle tourne Les Diables, premier film de Christophe Ruggia. Elle entre ensuite dans le cinéma par la porte de Céline Sciamma, avec Naissance des pieuvres, sorti en 2007. Elle est nommée au César du meilleur espoir féminin dès 2008. La suite ressemble à une ascension presque insolente : L’Apollonide, Suzanne, Les Combattants, 120 battements par minute, En liberté !. En 2014, elle obtient le César de la meilleure actrice dans un second rôle pour Suzanne ; en 2015, celui de la meilleure actrice pour Les Combattants. En 2020, elle est encore nommée pour Portrait de la jeune fille en feu. Au total, l’Académie des César lui compte deux victoires et sept nominations.

Puis arrive 2019. L’entretien accordé à Mediapart fait l’effet d’un séisme dans un cinéma français qui, jusque-là, avait beaucoup parlé de #MeToo mais beaucoup moins de ses propres rapports de pouvoir. Adèle Haenel raconte l’emprise progressive d’un réalisateur adulte sur une adolescente. Elle explique aussi pourquoi, dans un premier temps, elle ne voulait pas saisir la justice : « La justice nous ignore, on ignore la justice », résumait-elle alors.

La phrase est devenue l’un des marqueurs de son combat. Elle dit aussi quelque chose de la logique qui traverse aujourd’hui Viser juste : raconter n’est pas seulement se souvenir. C’est tenter de comprendre comment un silence se fabrique. Et comment on en sort.

Le soir où le cinéma s’est retourné contre elle

Le 28 février 2020, aux César, Roman Polanski reçoit le prix de la meilleure réalisation pour J’accuse. Adèle Haenel se lève et quitte la salle. Derrière elle, Céline Sciamma et plusieurs membres de l’équipe de Portrait de la jeune fille en feu suivent le mouvement.

Dans les travées, elle lance : « C’est la honte ! » L’image fera le tour du monde. Mais ce départ n’est pas seulement celui d’une actrice furieuse contre une récompense. Il devient, rétrospectivement, la scène fondatrice de son retrait du cinéma. Quelques années plus tard, elle l’expliquera comme un choix politique : elle ne veut plus participer à un système dont elle dénonce la complaisance à l’égard des violences sexuelles.

En 2023, dans une lettre publiée par Télérama, elle annonce finalement qu’elle arrête définitivement le cinéma. Elle dénonce notamment « la complaisance généralisée du métier vis-à-vis des agresseurs sexuels », mais aussi la manière dont ce milieu, selon elle, participe à « l’ordre mortifère écocide raciste du monde ».

Mais la comédienne n’abandonne pas l’art pour autant. Elle poursuit son travail au théâtre et dans la création chorégraphique avec Gisèle Vienne, avec laquelle elle écrit aujourd’hui Viser juste. Le cinéma cesse d’être le lieu où elle veut travailler ; la scène, la littérature et la politique deviennent les endroits où elle peut continuer à militer.

Dénoncer, c’est aussi risquer de perdre sa place

C’est ici que l’histoire d’Adèle Haenel rejoint celle de nombreuses actrices : dans le cinéma, dénoncer un réalisateur ou un producteur ne revient pas seulement à raconter ce qui s’est passé. Cela signifie souvent s’attaquer à quelqu’un qui détient — ou a détenu — une partie de votre avenir professionnel.

Asia Argento l’a formulé sans détour après avoir accusé Harvey Weinstein : « Je tournais beaucoup, et puis, d’un coup, on ne m’a plus appelée. » L’actrice d’origine italienne expliquait alors comment sa prise de parole avait profondément changé sa carrière.

En France, Judith Godrèche, qui en février 2024, après avoir porté plainte contre Benoît Jacquot et Jacques Doillon pour des faits de violences sexuelles qu’ils contestent, reconnaissait être prête à assumer les conséquences professionnelles de sa prise de parole. « Je ne me suis pas fait beaucoup d’amis », disait-elle à propos du milieu du cinéma.

Et les conséquences ont été très concrètes : la sortie des films de Jacquot et Doillon a été perturbée, tandis que d’autres femmes ont pris la parole à leur tour. Le Monde a documenté, en juillet 2024, plusieurs nouveaux témoignages et plaintes visant Jacques Doillon, notamment ceux d’Isild Le Besco et d’Anna Mouglalis.

Certes, la parole libère, mais celle qui la prend peut payer le prix de cette libération. C’est précisément ce qui donne à la trajectoire de Adèle Haenel une portée qui dépasse le seul récit autobiographique. La jeune femme avait beaucoup à perdre. Alors au sommet de sa carrière, portée par le succès critique de Portrait de la jeune fille en feu, elle a pourtant choisi de mettre sa visibilité au service d’une dénonciation qui pouvait, très concrètement, la priver de cette visibilité. Et elle l’a fait au moment où elle était probablement la plus bankable.

De #MeToo à Gaza : changer de combat sans changer de boussole

Chez Adèle Haenel, les combats ne s’empilent pas : ils se répondent. Après avoir fait de la violence sexuelle et des rapports de domination le cœur de sa prise de parole, l’actrice a progressivement élargi son engagement à la Palestine, au racisme, à l’écologie et aux violences d’État.

En 2025, elle rejoint ainsi la Global Sumud Flotilla, une initiative internationale partie de Tunis avec l’ambition de gagner Gaza pour acheminer de l’aide humanitaire et briser symboliquement le blocus. Le geste est hautement politique. L’actrice, qui n’est plus apparue sur les plateaux de cinéma depuis plusieurs années, choisit une nouvelle fois de mettre son image au service d’une cause qui dérange. « J’aurais tellement aimé aller au bout », dira-t-elle après avoir dû quitter la flottille en raison d’une avarie sur son bateau.

Son engagement palestinien lui vaut évidemment des critiques. Mais Adèle Haenel ne semble plus chercher à préserver cette neutralité qui accompagne souvent les carrières publiques. Elle a quitté le cinéma, mais pas le rapport de force. Et c’est peut-être ce qui donne à son parcours politique sa cohérence la plus brutale : après avoir refusé de se taire sur les violences faites aux femmes, elle refuse désormais de se taire sur celles qu’elle estime être infligées aux Palestiniens.

Une radicalité qui explique aussi pourquoi son entrée en littérature n’a rien d’un simple changement de décor. Avec Viser juste, Haenel continue de travailler la même matière : le pouvoir, les corps, le silence et la possibilité de lui désobéir.

L’enfant fantôme et la reconquête de soi

Dans le théâtre d’une Maison populaire, des enfants s’affairent en coulisses. L’un·e joue un inspecteur, l’autre un fantôme. « On est tous là à sourire poliment, commence Enfant 1. Mais faut surtout pas qu’on parle. Qu’on parle pour de vrai, je veux dire. » D’emblée, Viser juste installe son étrange décor : celui d’une enfance qui se raconte à travers la fiction, les détours et les silences. Premier texte d’Adèle Haenel, écrit avec la chorégraphe Gisèle Vienne, le livre n’est ni tout à fait un récit autobiographique, ni un essai, ni un scénario. Il est une enquête sur une disparition — celle d’un sujet, d’une enfant, d’une part de soi — et sur sa lente réapparition. « À partir de ruines, j’ai retrouvé du sens – et, de temps en temps, l’expérience d’être vivante », explique aujourd’hui l’actrice.

Adèle Haenel ne prononce jamais le nom de Christophe Ruggia, condamné pour les agressions sexuelles qu’il a commises sur elle lorsqu’elle était mineure. Pas davantage celui de Roman Polanski, dont le sacre aux César, en février 2020, l’avait poussée à quitter la salle en lançant un « La honte ! ». Elle préfère déplacer les faits, les dissoudre dans la fiction, les regarder autrement. « Je ne voulais pas raconter cette scène sur un mode héroïque », explique-t-elle à propos de son départ des César. Ce qui l’intéresse désormais, dit-elle, c’est « la contagion de cette scène », la manière dont un geste individuel peut ouvrir « une brèche ».

Jamais elle ne cherche à livrer sa vie à la curiosité du lecteur, encore moins à fabriquer une confession de célébrité. « L’autobiographie me gêne. Je n’écris pas pour faire ma psychanalyse », prévient-elle. Le livre devient plutôt une « méthode de resubjectivation », une manière de retrouver un sujet là où la violence l’avait progressivement effacé.

L’enfant fantôme qui traverse le texte est ainsi son double fictionnel. À travers lui, l’actrice revient sur une violence pédocriminelle, mais surtout sur ce qui l’entoure : l’emprise, le récit fabriqué par les adultes, la confusion du langage, l’impossibilité pour un enfant de faire confiance à ce qu’il ressent. « La désensibilisation vient d’une violence pédocriminelle vécue, articulée à un système, à un récit embelli », explique-t-elle. Et ce récit, ajoute-t-elle, apprend à l’enfant à « disqualifier ce qu’il ressent ».

Alors Adèle choisit les chemins de traverse plutôt que le récit frontal. Des scènes surgissent, bifurquent, reviennent ; le texte avance « en slalom », selon son expression, refusant « un ronronnement, une linéarité ». C’est aussi une façon de ne pas réduire la violence à son moment spectaculaire. Car, pour elle, celle-ci peut déjà être contenue dans « un mot », dans une situation, dans cette capacité à rendre l’humanité de l’autre invisible.

Et c’est peut-être là que Viser juste devient le plus politique. La comédienne s’attaque à ce qu’elle appelle le « langage hégémonique » qui prétend mesurer la violence au millimètre, jusque dans les détails d’une agression, au risque de faire disparaître l’expérience vécue de l’enfant. Elle refuse aussi les grands récits écrits depuis un prétendu point de vue universel. Même Descartes passe à la moulinette de son humour : elle imagine un « cogito du trauma », manière de railler ces concepts philosophiques qui ont longtemps prétendu parler de l’humain en effaçant celles et ceux qui n’étaient pas autorisés à produire le récit.

Le livre ne raconte donc pas comment une actrice a survécu à la violence, mais plutôt comment elle a tenté de redevenir sujet par le jeu. Et pourquoi le théâtre, aujourd’hui, lui offre ce que le cinéma industriel ne lui donne plus : « un élan de vie présent depuis l’enfance », qu’elle dit avoir vu « aspiré, détruit », avant de le « réinventer » à l’âge adulte.

Après avoir quitté le cinéma, Adèle Haenel n’a donc pas quitté la scène. Elle en a changé les règles. Dans Viser juste, elle ne demande plus à être regardée : elle reprend le pouvoir sur ce qui mérite de l’être.

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