Catherine Ringer, ici sur scène au début des années 2000, a porté pendant près de quatre décennies la voix, l’énergie et la liberté des Rita Mitsouko, avant de poursuivre une carrière solo après la mort de Fred Chichin en 2007. © Capture d'écran@zenithnantes / Instagram / DR

Catherine Ringer, la dernière Rita

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Observatrices curieuses et infatigables, Rapporteuses racontent le monde qui les entoure avec un regard à la fois précis et espiègle. Du glamour des soirées parisiennes aux...
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Elle avait le rire insolent, la voix qui déraille, les robes impossibles et cette façon de regarder la caméra comme si c’était elle qui était jugée, et non le monde autour d’elle. Catherine Ringer, moitié des Rita Mitsouko avec Fred Chichin, est morte à 68 ans, emportée par un cancer foudroyant dans la nuit du 14 septembre 2026. Dans les années 1980, elle avait fait entrer dans les foyers français un drôle de couple électrique venu du rock underground, de la danse, du théâtre et des marges. Marcia Baïla, Andy, Les Histoires d’amour finissent mal (en général) : derrière les tubes, il y avait une femme qui refusait déjà qu’on lui explique ce qu’elle devait être.

La fille du peintre qui voulait tout faire

Paris, fin des années 1970. La nuit appartient encore aux caves, aux petits théâtres, aux cafés-concerts et aux bandes qui bricolent leur musique loin des grandes maisons de disques. Le punk a débarqué, les radios libres vont bientôt faire sauter les dernières barrières, le rock français cherche encore sa langue. Catherine Ringer, elle, n’a aucune intention de choisir entre la chanson, la danse, le théâtre et le cinéma.

Née le 18 octobre 1957 à Suresnes, elle grandit dans le XIXe arrondissement de Paris. Son père, Sam Ringer, est peintre et rescapé de la déportation. Sa mère est architecte. Catherine quitte l’école à 15 ans et commence à multiplier les expériences artistiques. Elle joue, danse, chante, travaille pour le théâtre musical et fréquente cette scène parisienne où les frontières entre artistes, musiciens, danseurs et marginaux sont encore poreuses.

Elle rencontre notamment la danseuse argentine Marcia Moretto, exilée en France après avoir fui la dictature. Moretto danse au Café de la Gare et travaille avec des artistes comme Copi. Catherine Ringer découvre chez elle une manière de bouger qui ne ressemble à rien de convenu. Elle ne le sait pas encore, mais cette rencontre donnera naissance quelques années plus tard à l’une des chansons les plus étranges et les plus tristes de la pop française.

Et puis il y a Fred, Chichin. En 1979, les deux se rencontrent après Flashes rouges, une comédie musicale de Marc’O et Geneviève Hervé qui évoque l’assassinat d’Aldo Moro par les Brigades rouges en 1978. Lui vient de la scène rock et électronique, elle du théâtre et du spectacle. Le coup de foudre est immédiat. Ils deviennent amants, parents, partenaires de scène et bientôt fabricants de chansons dans leur appartement du XIXe arrondissement.

Les premiers morceaux naissent dans leur cuisine, avec les moyens du bord, alors que les deux artistes fréquentent les bars, les petites salles et les clubs rock de la capitale. Le Gibus devient l’un de leurs premiers terrains de jeu. C’est là que surgit le nom qui va bientôt entrer dans l’histoire de la pop française.

Un nom de parfum pour un groupe qui ne voulait surtout pas sentir la variété

La légende voudrait que le nom soit mystérieusement japonais. Une partie de l’histoire est vraie, mais elle est plus savoureuse que la légende. Catherine Ringer a expliqué à la Philharmonie de Paris qu’elle avait dressé une liste de noms à partir de parfums Guerlain, parmi lesquels « Tonka », « Shalimar » et « Rita Mitsouko ». Fred Chichin choisit finalement Mitsouko.

Et le parfum existe bel et bien. Créé par Jacques Guerlain en 1919, Mitsouko porte le prénom de l’héroïne japonaise du roman La Bataille, publié par Claude Farrère en 1909. Guerlain présente aujourd’hui encore ce prénom comme signifiant « mystère » en japonais. Ringer avait d’ailleurs anticipé le problème : le public risquait de croire que « Rita Mitsouko » était le nom de la chanteuse. Elle avait raison. Pendant un temps, le duo jouera avec cette confusion, avant de devenir définitivement les Rita Mitsouko.

En 1980, au Gibus, à Paris, les Rita Mitsouko commencent à se faire entendre. Puis ils jouent au Rose Bonbon, dans les bars, les petites salles et les lieux de la scène alternative. En 1981 sort Don’t Forget the Nite, premier disque, qui ne rencontre pas immédiatement le succès. Virgin finit pourtant par miser sur eux. Et puis arrive l’année 1984. La France va alors découvrir qu’elle peut danser sur une chanson qui parle de la mort.

1985, la France danse sur un cadavre

L’été 1985 est encore celui des radios FM, des disquaires indépendants, des fringues extravagantes, de la Figuration libre, des nuits qui semblent interminables et de cette France des années Mitterrand qui croit encore que tout peut être inventé. Sur les platines tourne Marcia Baïla. La chanson est sortie sur le premier album du groupe, en 1984, avant de devenir un immense succès au début de 1985. Elle dépasse le million d’exemplaires vendus. Son clip, réalisé par Philippe Gautier, mélange les couleurs de la Figuration libre, les costumes de Jean Paul Gaultier et Thierry Mugler et une Catherine Ringer qui semble avoir décidé de transformer la télévision en carnaval.

Mais sous les couleurs, il y a un deuil. Marcia Moretto, danseuse argentine installée en France après avoir fui la dictature, avait accompagné les Rita Mitsouko sur leurs premières tournées. Elle meurt en 1983 d’un cancer du sein, à seulement 36 ans. Pour Catherine Ringer, la disparition de cette danseuse qui lui avait tant appris est insupportable. Alors elle prend une musique composée avec Fred et écrit Marcia Baïla. Et c’est là toute l’étrangeté du titre. La France de l’été 1985 danse sur une chanson qui parle du cancer et de la mort. La chanson possède l’énergie d’une fête latino, mais son cœur est celui d’un tombeau. Le clip lui, transforme le chagrin en explosion de couleurs, et la musique avance alors que les paroles racontent une femme que la maladie a emportée. Marcia Baïla devient ainsi l’un des rares tubes populaires capables de faire danser avec la mort au centre.

Le paradoxe n’échappe pas à la presse. En 1998, dans Le Monde, Véronique Mortaigne revenait sur ce succès improbable, rappelant que le titre avait dépassé le million d’exemplaires vendus et qu’il était devenu, en quelques mois, l’un des symboles de cette France musicale du milieu des années 1980. C’est là que les Rita sont nés.

Une femme en plastique dans la France de Michel Sardou

Il faut revoir les images. Catherine Ringer en bustier, des sacs en plastique, des couleurs criardes, et surtout des cheveux qui défient la mise en pli, avec cette façon de bouger qui ne cherche jamais à être gracieuse. Quant à Fred Chichin, immense silhouette derrière sa guitare, il semble avoir été dessiné au crayon gras. En face, la télévision française des années 1980 est encore largement masculine, très codée, très apprêtée. Les femmes y sont volontiers présentées comme chanteuses, séductrices ou présentatrices. Ringer elle, arrive avec un corps qui ne demande rien à personne. Et surtout, elle ne se laisse pas raconter par les autres.

Son passé dans le cinéma pornographique devient rapidement un sujet public. À une époque où les hommes artistes peuvent revendiquer leurs excès comme autant de preuves de génie, une femme ayant tourné dans des films X est beaucoup plus facilement renvoyée à son passé, comme si celui-ci devait déterminer toute sa valeur. En 1986, Serge Gainsbourg va rendre cette violence parfaitement visible.

Gainsbourg l’insulte, Ringer ne baisse pas les yeux

En 1986, sur le plateau de Mon Zénith à moi, Serge Gainsbourg s’en prend brutalement à elle en raison de son passé dans le cinéma pornographique. Assis sur le même canapé, il la traite de « pute » et de « putain ». Ringer ne baisse pas les yeux. Elle lui répond en revendiquant cette expérience comme une « aventure moderne ».

La scène est restée célèbre parce qu’elle inverse le rapport de force attendu. L’homme consacré, alcoolisé, installé dans son statut d’icône, attaque. La jeune chanteuse reste stoïque. Plus tard, elle racontera cette période sans renier ce qu’elle avait vécu. Son parcours restera marqué par cette volonté de ne pas laisser les autres décider à sa place de ce qui pouvait ou non constituer une vie respectable.

Des années plus tard, elle continuera à défendre cette liberté. Dans un entretien au Monde, elle prendra encore position contre l’idée de criminaliser indistinctement les prostituées et défendra le droit des femmes à disposer de leur corps. Son féminisme n’a donc jamais beaucoup ressemblé à un slogan, il était physique, parfois provocateur. Et il passait par cette vieille idée, toujours subversive qu’une femme n’a pas à être respectable pour avoir le droit de parler.

« Andy », « Les Histoires d’amour » : les Rita font danser les contradictions

Après Marcia Baïla, les Rita auraient pu devenir le groupe d’un seul tube. Mais c’est l’inverse qui se produit. En 1986, The No Comprendo, produit par Tony Visconti, impose une nouvelle fois leur manière de mélanger rock, funk, pop, électronique et fantaisie. Andy, C’est comme ça et Les Histoires d’A. s’installent dans les mémoires. Les Histoires d’amour finissent mal (en général) devient alors une sorte de devise sentimentale pour toute une génération. Catherine Ringer chante l’amour avec une ironie féroce, sans jamais chercher à en faire une affaire sage. Chez les Rita, le couple amoureux qui compose et vit ensemble n’est jamais transformé en duo romantique traditionnel. L’intime devient matière à jeu, à dispute, à désir et à musique.

Puis vient Andy, autre tube majeur, avec son personnage masculin devenu immédiatement reconnaissable. Et, derrière les refrains que toute la France reprend, le groupe continue de fabriquer une musique difficile à enfermer dans une catégorie.

Les années 1990 passent, les Rita restent

La France change. Les années Mitterrand s’achèvent, le rock alternatif devient une industrie, le rap entre au centre du paysage musical et les années 1990 se débarrassent progressivement des couleurs fluorescentes de la décennie précédente. Les Rita, eux, continuent.

Marc & Robert sort en 1988, puis Système D en 1993, Cool Frénésie en 2000, La Femme trombone en 2002 et Variéty en 2007. Ils connaissent moins la déflagration commerciale de Marcia Baïla, mais leur liberté ne se négocie pas. Même lorsqu’ils deviennent un groupe installé, ils gardent cette façon de bricoler, de mélanger et de décaler. Et puis le corps de Fred lâche.

2007, Fred meurt, Catherine continue

Le 28 novembre 2007, Fred Chichin meurt à 53 ans d’un cancer fulgurant. Les Rita Mitsouko s’arrêtent avec lui. Pour Catherine Ringer, ce n’est pas seulement la disparition d’un compagnon. C’est la perte de celui avec qui elle a construit presque trente ans de vie, de musique et de famille.

Elle aurait pu ranger les chansons dans une boîte. Elle choisit la scène. La tournée des Rita, interrompue par la maladie de Fred, reprend au printemps 2008 sous le nom Catherine Ringer chante Les Rita Mitsouko and more. Elle ne cherche pas à remplacer Fred. Elle chante accompagnée des musiciens du groupe, lui dédie les concerts et transforme le spectacle en manière de traverser le deuil. La tournée passe notamment par Amiens, La Cigale à Paris et s’achève à Montréal en juillet 2008.

« Faire mon deuil avec le public », expliquera-t-elle au Parisien. Cette phrase résume peut-être mieux que toutes les autres la seconde moitié de sa carrière. Catherine Ringer ne remplace pas Fred Chichin. Elle apprend à vivre avec son absence. En 2011, elle publie Ring n’ Roll, son premier album studio solo. Le disque porte encore la trace de Fred, mais ne se réduit pas au deuil. Elle y retrouve le goût de l’écriture, de la scène et du mouvement. Le Monde souligne alors la liberté de ce premier album construit après la disparition de son compagnon.

Elle continuera ensuite à enregistrer, collaborer, jouer au théâtre, chanter avec d’autres artistes et reprendre régulièrement le répertoire des Rita. En 2019, pour les quarante ans du groupe, elle remonte sur scène avec notamment son fils Raoul Chichin à la guitare. En septembre 2020, elle chante à la Philharmonie de Paris, où deux concerts sont enregistrés pour un album public consacré aux Rita Mitsouko.

La forêt, les arbres et la politique

En 1999, elle participe à un concert et à un disque au profit du Gisti, dans une mobilisation réunissant notamment Noir Désir, Louise Attaque, Miossec, Dominique A, Rachid Taha et Yann Tiersen, alors que la lutte contre le Front national et la défense des immigrés occupent une partie importante de la scène rock française.

En 2018, elle se retrouve cette fois assise devant des pelleteuses. À Romainville, en Seine-Saint-Denis, une forêt doit être en partie défrichée pour permettre l’aménagement d’une base de loisirs. Le 15 octobre, Catherine Ringer participe à un sit-in avec les opposants au projet. Elle est interpellée puis poursuivie pour s’être introduite sur le chantier avant d’être relaxée en 2020.

« On est là pour défendre les arbres, qui freinent le réchauffement climatique », expliquait-elle alors, dénonçant le béton injecté dans le sol.

Mais son engagement féministe aura pris une place particulièrement visible dans les dernières années. En novembre 2024, elle participe notamment à Nos voix pour toutes, grand concert organisé par la Fondation des Femmes contre les violences faites aux femmes, devant 6 000 personnes à l’Adidas Arena.

De Marcia à l’IVG, la même liberté de traverser les lignes

Et puis il y eut ce 8 mars 2024. Place Vendôme, devant le ministère de la Justice, Emmanuel Macron célèbre l’inscription de la liberté de recourir à l’IVG dans la Constitution. La cérémonie intervient quelques jours après le vote du Congrès et fait de la France le premier pays au monde à inscrire explicitement cette liberté dans sa Constitution.

Catherine Ringer est invitée à chanter La Marseillaise. Elle aurait pu reprendre l’hymne tel quel. Elle choisit de le réécrire. « Aux armes citoyens, citoyennes », chante-t-elle, avant de transformer le dernier vers du refrain en : « Marchons et chantons cette loi pure dans la Constitution. »

Le public applaudit. Macron sourit. Puis vient une seconde scène, plus petite, mais immédiatement devenue virale. Le président tente d’abord un baise-main, puis cherche à lui faire la bise. Catherine Ringer se dérobe. Quelques jours plus tard, sur Télématin, elle expliquera qu’elle ne voulait pas donner l’impression d’un rapport de proximité avec le chef de l’État. « Je ne suis pas son pote, lui non plus ! », dira-t-elle, en expliquant qu’une cérémonie aussi solennelle n’était pas le lieu d’une démonstration de copinage.

Une Marseillaise féminisée, un président repoussé, une chanteuse de 66 ans qui refuse encore de se laisser assigner à la place que la scène lui réserve, l’image résume assez bien Catherine Ringer.

La dernière Rita

Catherine Ringer avait commencé dans une époque où les femmes devaient encore négocier leur liberté avec les hommes qui prétendaient savoir ce qui était bon pour elles. Elle aura traversé le rock, le théâtre, la danse, le porno, la télévision, le deuil, la politique et la chanson sans jamais se laisser enfermer dans une seule définition. Elle avait connu la France des radios libres et des disquaires indépendants. Elle avait vu le rock alternatif devenir populaire, puis l’industrie culturelle récupérer une partie de son énergie. Elle avait connu la télévision qui juge, les journalistes qui cataloguent, les hommes qui insultent et les présidents qui veulent faire la bise.

Catherine Ringer est morte à 68 ans. Fred Chichin était parti dix-neuf ans plus tôt. Les Rita Mitsouko avaient cessé d’exister comme duo le jour où il était mort, mais leur musique n’avait jamais cessé de vivre. Catherine, elle, avait continué. Jusqu’au bout.

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