La série culte de Trey Parker et Matt Stone revient le 16 septembre pour une 29e saison. Mais avant même son lancement, elle s’offre un nouveau nom, « South America », en réponse aux lubies toponymiques de Donald Trump et à la docilité d’Apple et Google. Une nouvelle provocation dans la longue histoire d’un dessin animé qui, depuis 1997, transforme les obsessions de l’Amérique en carburant satirique.
Il fallait bien que South Park finisse par se rebaptiser. Après presque trois décennies à se moquer de l’Amérique, de ses présidents, ses guerres culturelles, ses religions, ses célébrités et de ses paniques morales, la série animée de Comedy Central vient de trouver un nouveau terrain de jeu : le nom même du pays. Mardi 8 septembre 2026, à quelques jours du lancement de sa 29e saison, ses créateurs, Trey Parker et Matt Stone, ont annoncé avec leur flegme habituel que South Park devenait… SOUTH AMERICA.
« Inspirés par le courage et le patriotisme d’Apple et de Google, nous changeons le nom de South Park en SOUTH AMERICA », disent-ils. Avant d’adresser une seconde pique, cette fois à leur propre maison mère Paramount, rebaptisée dans le même communiqué « a Skydance Capitulation », un jeu de mots visant le rapprochement entre Paramount et Skydance.
Le gag n’est évidemment pas gratuit, et renvoie directement à la politique de Donald Trump, qui s’est lancé depuis le début de son second mandat dans une entreprise de renommage géographique à forte teneur nationaliste. En janvier 2025, il avait ordonné que le golfe du Mexique soit officiellement désigné, dans les documents fédéraux américains, comme le « Gulf of America ».
Puis, le 27 août 2026, un nouvel ordre présidentiel a demandé que le lac Ontario soit rebaptisé « Lake America » dans les bases géographiques fédérales américaines. Google Maps a suivi pour ses utilisateurs aux États-Unis, puis Apple Maps a fait de même le 1er septembre. Au Canada, le lac demeure le lac Ontario. Dans le reste du monde, les deux appellations peuvent apparaître selon les services et les paramètres géographiques.
Et comme si cela ne suffisait pas, le 7 septembre 2026, Trump a lui-même suggéré de rebaptiser le Nouveau-Mexique « New America ». Toutefois, cette proposition n’a pas la même portée juridique, le président américain ne disposant pas du pouvoir de changer unilatéralement le nom d’un État.
C’est précisément cette mécanique que Parker et Stone retournent contre celui qui l’a mise en scène. Si Trump peut transformer le golfe du Mexique en « Gulf of America » et le lac Ontario en « Lake America », pourquoi South Park ne deviendrait-il pas « South America » ? Le ridicule n’est plus seulement dans la réponse. Il est dans le fait que la réalité politique américaine a fini par produire une situation qui ressemble à un épisode de South Park.
Une série née d’un carton de Noël devenu phénomène culturel
Pour comprendre pourquoi cette plaisanterie a autant de sens, il faut revenir au début. South Park est née de deux courts métrages animés intitulés The Spirit of Christmas, réalisés par Trey Parker et Matt Stone, le premier en 1992 puis une nouvelle version en 1995. Leur humour volontairement grossier, leur animation rudimentaire et leurs enfants capables de dire les pires énormités attirent rapidement l’attention. Comedy Central commande alors une série.
Le premier épisode, Cartman Gets an Anal Probe, est diffusé le 13 août 1997 aux États-Unis. Quatre garçons deviennent les héros improbables d’une petite ville du Colorado : Stan Marsh, Kyle Broflovski, Eric Cartman et Kenny McCormick.
À première vue, South Park raconte donc les aventures absurdes d’enfants dans une bourgade des Rocheuses. En réalité, le décor sert rapidement de laboratoire à l’Amérique tout entière. Les extraterrestres, les monstres, les célébrités et les adultes complètement dépassés ne sont que les instruments d’une satire qui s’intéresse à ce que les États-Unis préfèrent souvent ne pas regarder en face.
La série s’attaque aux religions, au racisme, à la guerre, au consumérisme, à la célébrité, à la morale publique, à la culture du politiquement correct, aux médias et aux mouvements sociaux. Le Peabody Award, obtenu en 2005, l’a résumé à sa manière en saluant une série qui faisait de pratiquement toutes les institutions, personnalités et idéologies des cibles potentielles.
La force de South Park tient aussi à sa vitesse. Son animation volontairement simple permet de produire des épisodes très rapidement, ce qui a longtemps donné aux créateurs une arme rare à la télévision américaine : la possibilité de répondre à l’actualité alors qu’elle est encore brûlante. Le site officiel de Paramount décrit lui-même la série comme connue pour ses réactions immédiates aux événements mondiaux et à la culture populaire.
De Clinton à Obama, la Maison-Blanche n’a jamais été épargnée
Les présidents américains ont donc naturellement fini dans le viseur. Bill Clinton apparaît directement dans plusieurs épisodes des premières saisons. Dans The Red Badge of Gayness, diffusé en 1999, le président est plongé dans une relecture complètement délirante de la guerre de Sécession. Dans Trapper Keeper, en 2001, la série détourne la controverse de l’élection présidentielle de 2000 et de la bataille autour du recomptage en Floride qui avait opposé George W. Bush et Al Gore.
Avec George W. Bush, le ton devient encore plus corrosif. South Park se moque de la politique étrangère américaine, de l’Irak, du patriotisme post-11-Septembre et des angoisses sécuritaires. Dans A Ladder to Heaven, Bush est confronté à une guerre improbable contre Saddam Hussein. Dans Cartoon Wars, en 2006, la série imagine aussi une Maison-Blanche terrorisée à l’idée qu’un dessin animé représentant Mahomet puisse provoquer une réaction violente.
Puis vient Barack Obama. Le lendemain de son élection, le 5 novembre 2008, South Park diffuse About Last Night…, dans lequel Obama et John McCain sont transformés en membres d’une équipe de cambrioleurs qui profite de l’élection pour voler le diamant Hope au Smithsonian. La série ne choisit donc ni l’enthousiasme démocrate ni le conservatisme républicain : elle se moque de l’hystérie des deux camps.
Cette neutralité satirique est l’un des ressorts historiques de South Park. La série ne cherche pas systématiquement à attaquer la droite pour défendre la gauche, ou l’inverse. Elle préfère viser les contradictions, les hypocrisies et les certitudes transformées en dogmes.
C’est ce qui explique aussi sa longévité. En 2026, la série a remporté un nouvel Emmy de l’Outstanding Animated Program pour Sermon On The ’Mount, portant son total à six victoires dans cette catégorie selon South Park Studios. Trey Parker et Matt Stone ont également été intronisés au Television Academy Hall of Fame en 2026.
Trump, lui, n’a jamais vraiment goûté à la plaisanterie
Et puis il y a Donald Trump. Avant même son élection de 2016, South Park avait compris que le milliardaire et vedette de téléréalité constituait une matière comique presque trop évidente. Dans la saison 19, diffusée en 2015, Where My Country Gone? s’attaque déjà à sa candidature et à sa rhétorique sur l’immigration. Mais Parker et Stone refusent alors de faire apparaître Trump directement. Ils utilisent Herbert Garrison, professeur de South Park devenu candidat puis président, comme double fictionnel du milliardaire.
Lorsque Trump remporte finalement l’élection de novembre 2016, les créateurs doivent modifier leur épisode à la dernière minute, parce qu’ils avaient préparé une histoire fondée sur une victoire d’Hillary Clinton. Le résultat final les oblige à réécrire l’épisode pratiquement dans la nuit. Oh, Jeez, diffusé le 9 novembre 2016, devient ainsi une réponse quasiment en temps réel au résultat électoral. Parker et Stone ont raconté comment ils avaient dû abandonner leur scénario initial et reconstruire l’épisode après l’annonce de la victoire de Trump.
Mais la deuxième présidence Trump a fait monter la satire d’un cran. En juillet 2025, South Park représente Trump de manière particulièrement obscène, nu, aux côtés de Satan. La Maison-Blanche réagit publiquement et accuse la série de chercher la polémique. Interrogé au Comic-Con de San Diego, Trey Parker répond avec le genre de silence qui ressemble à une signature South Park, avant de lâcher, faussement contrit : « We’re terribly sorry. »
Un an plus tard, l’épisode Sermon On The ’Mount, diffusé lors de la 27e saison, transforme encore le président en cible centrale de la série. C’est cet épisode qui vient de permettre à South Park de remporter son Emmy 2026. La série a même profité de cette victoire pour adresser une nouvelle pique à Trump, dont l’émission The Apprentice avait reçu des nominations aux Emmy sans jamais lui permettre de remporter la statuette.
Le contraste est devenu presque trop parfait. Un président qui supporte mal la critique se retrouve continuellement transformé en personnage de cartoon par une série dont l’une des spécialités est précisément de rendre ridicules les puissants.
Le monde réel est devenu un épisode de South Park
C’est là que le changement de nom prend toute sa portée. Pendant longtemps, South Park a dû chercher dans l’actualité des absurdités suffisamment grosses pour les amplifier. Aujourd’hui, certaines décisions politiques semblent lui fournir directement ses scénarios. Des noms géographiques modifiés par décret, des entreprises technologiques qui adaptent leurs cartes, un président qui propose ensuite de rebaptiser un État : il ne reste plus beaucoup de travail aux scénaristes.
En choisissant South America, Parker et Stone ne se contentent donc pas de parodier Donald Trump. Ils visent aussi la manière dont des entreprises privées peuvent contribuer à normaliser une décision politique en l’intégrant à des outils utilisés quotidiennement. Le trait d’humour contre Apple et Google est ainsi plus politique qu’il n’y paraît, il interroge la frontière entre obéir à une décision administrative, l’accompagner et contribuer à sa banalisation.
Le choix du moment ajoute une autre couche d’ironie. La plaisanterie intervient après le succès critique de la saison précédente et après le nouvel Emmy remporté par la série. South Park n’est pas une vieille franchise ressortie par nostalgie : en 2025, elle a été la première série du câble aux États-Unis auprès des 18-49 ans, selon les chiffres communiqués par ses producteurs, tandis que la saison 27 a enregistré sa meilleure part moyenne auprès de cette catégorie depuis 27 ans.
La série s’apprête donc à entrer dans sa 30e année, puisqu’elle célébrera ses trente ans en 2027. Sa 29e saison commencera mercredi 16 septembre 2026 à 22 heures sur Comedy Central, avec une disponibilité le lendemain sur Paramount+ aux États-Unis, au Canada et en Australie. Le nouveau nom, lui, n’est pas une disparition de South Park. C’est une blague, un coup de griffe et une manière de rappeler ce que la série sait faire depuis 1997 : prendre le pouvoir au sérieux juste assez longtemps pour mieux le ridiculiser.
Après avoir égratigné Clinton, Bush, Obama et Trump, après avoir transformé les guerres culturelles, les religions, les célébrités et les obsessions américaines en matière à rire, Trey Parker et Matt Stone n’ont finalement plus besoin d’inventer l’absurde. Il leur suffit désormais de regarder Washington. Et de changer le panneau.
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