Au Brésil, Edimar Rocha, un maçon de 49 ans, a parcouru plus de 2 000 kilomètres pour rencontrer Jessica, une blonde dont il ignorait qu’elle était virtuelle. Dans le même temps, Julia Berlli Cortez, un personnage féminin généré par IA, apparaissait aux côtés de Jair Bolsonaro, pour sa campagne politique. Deux histoires distinctes, mais qui relève d’une même inquiétude, car à l’approche de scrutins décisifs partout dans le monde, les personnages artificiels peuvent désormais se faire passer pour des personnes réelles, fabriquer une illusion de soutien populaire et exploiter la confiance des internautes. Jusqu’où ira cette nouvelle industrie de la manipulation ?
- Jessica, la blonde qui n’existait que sur un écran
- Du cœur des hommes aux urnes : quand les faux personnages deviennent politiques
- 600 000 reais versés à une entreprise d’IA : ce que révèle l’enquête sur Flávio Bolsonaro
- La fiction politique n’a pas attendu l’intelligence artificielle
- Des élections sous influence artificielle
- Lula a gagné, mais la question demeure
Jessica, la blonde qui n’existait que sur un écran
Le voyage devait lui offrir une autre vie. Il s’est achevé dans une ville où personne ne l’attendait. Le 11 octobre 2026, Edimar Rocha Martins, un maçon brésilien de 49 ans, arrive à Belo Horizonte, dans l’État du Minas Gerais, après avoir parcouru plus de 2 000 kilomètres depuis le Maranhão. Il veut rencontrer Jessica Oliveira, une blonde connue sur les réseaux sociaux sous le nom de « Jessica Fazendeira ». Dans ses vidéos, elle se présente comme une propriétaire de ferme à la recherche d’un compagnon. Elle promet de l’accueillir chez elle et de subvenir à ses besoins.
« Je veux vraiment te prendre en charge, que tu viennes dans ma ferme et que tu n’aies plus jamais à travailler », assure-t-elle dans l’une de ses publications, rapportait le magazine brésilien Veja le 15 octobre. La promesse est séduisante, d’autant plus qu’Edimar, qui a perdu de sa mère, souffre de solitude et espère recommencer sa vie ailleurs. Naïvement, il croit être en relation avec une véritable personne, et la perspective d’un nouveau départ finit par prendre le pas sur les doutes.
Mais, à Belo Horizonte, Jessica demeure introuvable. Pas de ferme, pas de rendez-vous, ni de femme venue l’accueillir. Le maçon finit par découvrir que la personne dans laquelle il avait fondé tant d’espoir, n’existe pas sous cette identité : son apparence a été générée par intelligence artificielle. Sans argent pour repartir, il doit solliciter l’aide des services municipaux de la capitale du Minas Gerais, qui lui fournissent notamment une assistance et un billet de retour. L’histoire est rapportée par Veja le 15 octobre, puis par plusieurs médias brésiliens. Le 16 octobre, le site d’information Imirante annonce son retour dans le Maranhão.
La désillusion est brutale, mais le mécanisme mérite qu’on s’y arrête. Car Jessica n’était pas seulement une jolie image, et l’intelligence artificielle ne s’est pas contentée de fabriquer un visage crédible : elle a contribué à rendre crédible une fiction. Après la médiatisation de l’affaire, le responsable du compte a publié une vidéo dans laquelle le personnage virtuel expliquait que les contenus avaient été créés pour générer de l’engagement et favoriser des ventes. Il affirmait également ne jamais avoir directement conversé avec Edimar. Le compte a fini par être supprimé, selon Veja.
La police civile du Minas Gerais a indiqué n’avoir trouvé aucune plainte enregistrée concernant l’affaire et a précisé qu’il était impossible, à ce stade, d’établir qu’un délit avait été commis ou d’en identifier les responsables.
Du cœur des hommes aux urnes : quand les faux personnages deviennent politiques
L’affaire aurait pu rester celle d’un homme abusé par une promesse amoureuse, mais elle prend une tout autre dimension au moment où l’on observe ce qui s’est passé, dans le même pays, sur les réseaux sociaux de la campagne présidentielle. À l’approche du second tour de l’élection brésilienne, organisé le 25 octobre 2026 dernier, des femmes générées par intelligence artificielle apparaissent dans des vidéos aux côtés de Flávio Bolsonaro, sénateur du Parti libéral et fils de l’ancien président Jair Bolsonaro. Elles semblent participer à des rassemblements, acclamer le candidat ou manifester leur soutien. Certaines accumulent des centaines de milliers d’abonnés, pourtant elles n’existent pas.
Dans une enquête publiée le 20 octobre, la BBC News Brasil a recensé 37 profils Instagram et TikTok utilisant des femmes artificielles pour produire des contenus associés aux deux candidats, Flávio Bolsonaro et Luiz Inácio Lula da Silva. Les références à Flávio Bolsonaro étaient majoritaires. Les comptes identifiés totalisaient environ sept millions d’abonnés et avaient suscité plus de 504 000 interactions, selon le décompte de la BBC. La plupart ne signalaient pas que les images avaient été générées par IA.
Et la manipulation va parfois plus loin qu’une simple mise en scène. Des personnages virtuels sont intégrés à des images réelles de manifestations, en prenant la place de personnes qui s’y trouvaient effectivement. Dans l’un des montages étudiés, une femme artificielle remplace ainsi le député fédéral Nikolas Ferreira, allié de Flávio Bolsonaro, dans une séquence où celui-ci apparaît aux côtés du candidat.
Le visage inventé ne se contente donc plus d’exister sur une page isolée. Il est inséré dans un événement réel, auquel il donne une apparence de soutien supplémentaire.
Cependant, la finalité de ces comptes ne se limite pas à la propagande. Certains conduisent les internautes vers Telegram ou des plateformes de contenus pour adultes, où des abonnements sont commercialisés.
L’agence brésilienne de vérification des faits Lupa avait déjà documenté cette stratégie le 20 octobre. Deux comptes utilisant des femmes générées par IA avaient publié 28 vidéos manipulées associant leurs personnages à Flávio Bolsonaro. Les vidéos avaient dépassé 47,7 millions de vues sur Instagram, selon son enquête. Les deux comptes réunissaient plus de 1,7 million d’abonnés.
600 000 reais versés à une entreprise d’IA : ce que révèle l’enquête sur Flávio Bolsonaro
C’est dans ce contexte que surgit une autre affaire, plus directement liée au financement d’une campagne. Le 16 octobre 2026, The Intercept Brasil publie une enquête révélant que la campagne de Flávio Bolsonaro a versé 600 000 reais à Elytron, une entreprise de cybersécurité qui aurait proposé à des clients étrangers un système d’influence politique clandestine reposant notamment sur l’intelligence artificielle.
Selon les documents obtenus par les journalistes Laís Martins, Leandro Becker et Eduardo Goulart, cette opération devait permettre de collecter des données sur les électeurs, de les répartir selon leurs profils et de déployer différentes actions ciblées : création de faux comptes, diffusion de rumeurs, propagation de désinformation et discrédit des adversaires politiques. Le dispositif prévoyait également des méthodes qualifiées de « guerre psychologique ».
La somme de 600 000 reais, soit environ 100 000 euros selon un ordre de grandeur indicatif, correspond aux paiements recensés par le média dans les déclarations de dépenses électorales. Trois factures figuraient dans les documents consultés : deux de 500 000 reais datées du 16 septembre, dont une annulée, et une troisième de 100 000 reais datée du 2 octobre.
Les prestations étaient officiellement décrites comme des services de conseil en technologies de l’information, comprenant notamment de l’assistance forensique, des tests de sécurité et de la surveillance d’infrastructures. Le Parti libéral avait également déclaré un paiement de 131 900 reais à l’entreprise.
Comment expliquer ces versements ? Et que recouvraient réellement les prestations ?
C’est précisément là que l’enquête impose de distinguer les faits établis des soupçons. Vincent Edward Reed, entrepreneur et spécialiste américain des technologies, a transmis les documents à The Intercept Brasil. Ancien consultant d’Elytron entre 2024 et 2025, il affirme avoir rompu avec l’entreprise après avoir découvert les capacités du système qu’elle proposait. Il a notamment déclaré avoir été préoccupé par la possibilité de cibler des électeurs au moyen de deepfakes générés par IA.
Reed avait également servi d’intermédiaire pour présenter cette technologie à des personnes proches de la campagne de Donald Trump en 2024. La démonstration aux républicains américains est documentée par l’enquête, mais aucune confirmation d’un contrat n’a été établie.
La fiction politique n’a pas attendu l’intelligence artificielle
Faut-il pour autant considérer l’apparition de personnages artificiels dans les campagnes comme une première mondiale ? Non. Ce serait aller trop vite. La propagande a toujours inventé des récits, mis en scène des foules et fabriqué des ennemis. Les réseaux sociaux ont ensuite facilité la création de faux comptes et l’organisation de campagnes coordonnées. L’IA générative ajoute à ces pratiques une capacité nouvelle : produire rapidement des images, des vidéos et des voix d’un réalisme suffisant pour tromper une partie du public.
Dès 2023, en Moldavie, une vidéo truquée faisait dire à la présidente pro-européenne Maia Sandu qu’elle soutenait un parti prorusse. La même année, en Slovaquie, de faux enregistrements audio attribués à un responsable de l’opposition ont circulé peu avant les élections législatives. Ces exemples, recensés dans les travaux du Parlement européen sur la manipulation de l’information, montrent que les contenus synthétiques peuvent intervenir dans une campagne sans qu’il soit nécessaire d’inventer un personnage entièrement nouveau.
En Indonésie, en 2024, le parti Golkar a utilisé une vidéo générée par IA pour faire parler Suharto, l’ancien dictateur mort en 2008. Dans cette séquence, le dirigeant défunt semblait appeler à soutenir les candidats du parti et à poursuivre son rêve de développement national. Le procédé était différent de celui de Jessica : il ne s’agissait pas de faire croire à l’existence d’une femme fictive, mais de ressusciter artificiellement une figure politique réelle pour lui prêter un soutien posthume. La NPR a documenté cette utilisation de l’IA dans son bilan des élections de 2024, publié le 21 décembre.
En France, l’IA Forensics a identifié 51 occurrences d’images générées par IA sur les comptes et sites de partis politiques pendant les élections européennes et législatives de 2024. Le Rassemblement national, Reconquête et Les Patriotes figuraient parmi les formations ayant utilisé ces images pour amplifier des récits anti-européens et anti-immigration. Aucune des images recensées n’était signalée comme artificielle par les partis ou les plateformes, selon le rapport publié le 20 novembre 2024.
Des élections sous influence artificielle
Le calendrier électoral mondial donne à ces pratiques une portée qui dépasse largement le Brésil. Les élections américaines de mi-mandat de novembre 2026, les prochaines échéances nationales en Europe et les scrutins à venir dans de nombreuses démocraties se dérouleront dans un environnement où les outils de génération d’images, de voix et de vidéos sont devenus accessibles à un public beaucoup plus large. La fabrication de contenus crédibles ne nécessite plus les moyens d’un grand studio ou d’une équipe audiovisuelle professionnelle.
Les élections de 2024 ont déjà donné un aperçu de cette transformation. Aux États-Unis, des images générées par IA ont circulé pour ridiculiser ou promouvoir des candidats. En Europe, des contenus synthétiques ont renforcé des discours xénophobes. En Inde, des mèmes artificiels ont contribué à la bataille numérique entre les camps politiques. Les chercheurs du Centre for Emerging Technology and Security ont également recensé, pendant les élections britanniques et européennes de 2024, des vidéos, des images et des voix artificielles utilisées pour tromper ou harceler des candidats.
Lula a gagné, mais la question demeure
Le 25 octobre 2026, Luiz Inácio Lula da Silva a été réélu président du Brésil. Selon les résultats annoncés par le Tribunal supérieur électoral, il a obtenu 51,79 % des suffrages exprimés, soit 64 256 232 voix, contre 48,21 % pour Flávio Bolsonaro, qui a recueilli 59 826 041 voix. L’écart dépasse 4,4 millions de suffrages.
L’IA n’a donc pas offert la victoire à Flávio Bolsonaro. Elle n’a pas non plus empêché Lula de l’emporter. Mais cette élection laisse une interrogation qui dépasse le sort d’un candidat : comment préserver la possibilité d’un débat démocratique lorsque l’image d’une foule, le visage d’une militante ou la voix d’un témoin peuvent être fabriqués à la demande ? Jessica, elle, n’a jamais existé. Pourtant, Edimar a pris la route, convaincu qu’une femme l’attendait au bout du voyage.



