Le mannequin Anok Yai sublime une création Chloé signée Karl Lagerfeld, dans une image où l’élégance de la silhouette dialogue avec la puissance du regard. À travers la photographie de mode, Rafael Pavarotti célèbre la beauté noire et contribue à redessiner les contours des représentations dans l’industrie du luxe. © Rafael Pavarotti

Rafael Pavarotti, le photographe qui met le monde en couleurs et les corps noirs au premier plan

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Rédaction Rapporteuses
Observatrices curieuses et infatigables, Rapporteuses racontent le monde qui les entoure avec un regard à la fois précis et espiègle. Du glamour des soirées parisiennes aux...
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Il y a des photographies que l’on regarde. Et puis il y a celles qui vous regardent en retour, vous attrapent par le col et vous obligent à reconsidérer ce que vous croyiez savoir de la beauté. Et c’est justement ce que les images de Rafael Pavarotti nous enseignent. Des couleurs qui semblent avoir avalé le soleil, des silhouettes sculpturales, des regards qui ne demandent aucune permission : le photographe brésilien ne se contente pas de mettre la mode en scène. Il lui donne une autre histoire, un autre visage, une autre puissance.

Pour la première fois en France, le musée des Arts décoratifs lui consacre une exposition d’envergure. Plus de 200 tirages retracent son travail, des couvertures de Vogue aux campagnes des grandes maisons de luxe, en passant par les portraits de Rihanna, Beyoncé ou Harry Styles. Mais réduire cette œuvre à son impressionnant carnet d’adresses serait passer à côté de l’essentiel. Car derrière les vêtements, les stars et les mises en scène spectaculaires se joue une question autrement plus profonde : qui a le droit d’incarner la beauté, et qui décide des visages que le monde entier apprend à désirer ?

Voilà pourquoi cette exposition mérite bien davantage qu’une visite distraite entre deux vitrines de haute couture.

Adhel Bol pour Perfect Magazine Issue 8, 2025. Oeuvre exposée au Musée des arts décoratifs. © Rafael Pavarotti

Un enfant de l’Amazonie, un appareil photo et une vision du monde

L’histoire commence loin des studios parisiens, des défilés et des bureaux des directeurs artistiques. Rafael Pavarotti naît en 1993 dans l’État du Pará, au nord du Brésil, dans une région amazonienne où la lumière, la végétation et la profusion des couleurs nourrissent son regard. À 12 ans, il s’empare discrètement de l’appareil photo de son père. Il apprend seul, observe son environnement, photographie ce qui l’entoure. Quatre ans plus tard, attiré par la mode, il quitte son univers familier pour Rio de Janeiro, puis São Paulo, Londres, et enfin Paris.

Il serait tentant de raconter cette trajectoire comme un conte de fées contemporain : un garçon autodidacte, un talent précoce, une ascension fulgurante. Mais le plus intéressant chez Pavarotti n’est pas la vitesse à laquelle il a conquis l’industrie. C’est ce qu’il a conservé de son enfance. Sa palette ne doit rien à la timidité. Les jaunes éclatent, les rouges s’embrasent, les verts semblent presque électriques. Les fonds sont parfois si saturés qu’ils paraissent irréels. Les vêtements ne se détachent plus simplement du décor : ils entrent en collision avec lui, créent une tension, deviennent une matière visuelle à part entière.

Cette intensité puise notamment dans les souvenirs familiaux du photographe. Les femmes fortes qui l’ont entouré, la vaisselle aux teintes éclatantes de sa grand-mère et les paysages de son enfance constituent autant de sources d’inspiration. La couleur n’est donc pas une coquetterie esthétique, encore moins un filtre destiné à rendre les images plus séduisantes. Elle est une mémoire. Une manière de faire entrer un monde dans le cadre.

© Rafael Pavarotti

La beauté n’a pas à demander la permission

Il faut regarder les visages. Pas seulement les vêtements, les bijoux ou les décors savamment construits. Les visages, les attitudes, la façon dont les corps occupent l’espace. Dans les images de Pavarotti, les mannequins noirs ne sont pas relégués au rang de signes d’inclusivité dans une campagne publicitaire. Ils en sont le centre de gravité. Ils imposent leur présence. Ils ne semblent ni tolérés ni invités à rejoindre un univers esthétique préexistant : ils contribuent à en redéfinir les règles.

Cette différence est capitale dans une industrie qui a longtemps fait de la blancheur une norme implicite, jusque dans ses représentations les plus sophistiquées. La photographie de mode a beau se présenter comme un territoire de liberté, elle a aussi participé à la fabrication d’un idéal physique largement diffusé par les magazines, la publicité et les maisons de luxe.

Pavarotti ne prétend pas abolir ces contradictions à coups de belles images. Il déplace le regard. Il donne à voir des corps historiquement sous-représentés avec une ampleur, une sensualité et une autorité qui leur ont trop souvent été refusées. Afro-autochtone, le photographe revendique d’ailleurs le désir de créer des représentations dans lesquelles les générations futures, quelle que soit la couleur de leur peau, pourront se reconnaître et se projeter.

La couverture de British Vogue de février 2022, intitulée As the World Turns, constitue à cet égard un moment marquant. Réalisée avec le directeur artistique Edward Enninful, elle réunit neuf mannequins noirs. Le résultat ne se contente pas d’aligner des visages différents pour satisfaire à un impératif de diversité. Il construit une image collective, monumentale, qui donne à ces femmes une place centrale dans un paysage médiatique où elles n’ont pas toujours bénéficié de la même visibilité.

© Rafael Pavarotti

Une photographie peut-elle modifier notre perception du monde ? Elle ne change évidemment pas, à elle seule, les structures d’une industrie. Mais elle peut fissurer une habitude, rendre visible ce qui ne l’était pas, élargir le champ de ce que nous considérons comme désirable. Et parfois, pour une adolescente qui cherche dans les magazines une image à laquelle s’identifier, cette fissure compte énormément.

Rihanna, Beyoncé, Harry Styles : derrière les stars, un regard

Oui, l’exposition réunit des célébrités mondialement connues. Rihanna, Beyoncé, Harry Styles : les noms suffisent à donner envie de pousser la porte du musée. Mais le véritable intérêt de ces portraits réside moins dans l’identité des personnes photographiées que dans la manière dont Pavarotti les regarde.

La célébrité produit déjà ses propres images, ses poses reconnaissables, ses mythologies soigneusement entretenues. Le défi du photographe consiste à entrer dans cet univers sans simplement en reproduire les codes. Chez lui, le portrait devient une construction : une posture, une lumière, une couleur, un vêtement et un regard se répondent jusqu’à créer une présence qui semble dépasser le simple exercice promotionnel.

Pavarotti travaille pour Vogue, i-D, Acne Paper et The New York Times. Il réalise également des campagnes pour des maisons telles que Dior, Balmain, Maison Margiela et Ferragamo. Pourtant, ses images les plus fortes ne se résument pas à la reconnaissance d’une marque ou d’une personnalité. Elles possèdent une identité suffisamment affirmée pour être reconnaissables avant même que l’on découvre la légende.

C’est aussi ce qui rend son travail passionnant pour celles et ceux qui ne s’intéressent pas particulièrement à la mode. Il n’est pas nécessaire de connaître la dernière collection d’une maison de couture pour être saisi par une composition, un visage ou une couleur. La photographie fonctionne ici comme une langue visuelle autonome. Elle peut séduire avant d’être comprise, puis révéler, à mesure que l’on s’attarde devant elle, ce qu’elle raconte de notre époque.

Au musée, la photographie de mode quitte le défilé

L’exposition parisienne présente plus de 200 tirages, des couvertures de magazines aux portraits de célébrités, en passant par les campagnes publicitaires. Ces images dialoguent avec les collections photographiques du musée. Le parcours, placé sous le commissariat de Sébastien Quéquet, chargé des collections photographiques, invite ainsi à regarder autrement des images que nous avons l’habitude de croiser dans la presse ou dans les univers commerciaux.

© Rafael Pavarotti

C’est tout l’intérêt de cette entrée dans un musée. Une photographie publiée dans un magazine est souvent consommée en quelques secondes. Elle accompagne un article, vend un vêtement, capte l’attention au milieu d’une avalanche d’images. Au musée, elle change de statut. Le visiteur peut s’arrêter, revenir sur un détail, observer la construction du cadre, comparer les images et prendre la mesure du travail accompli.

La scénographie, conçue par le collaborateur de longue date du photographe Ibby Njoya, accompagne cette lecture. L’enjeu n’est pas seulement de célébrer une réussite professionnelle, mais de permettre au public de découvrir comment se fabrique un univers visuel et comment une commande éditoriale ou commerciale peut devenir un espace d’expression personnelle.

Le déplacement est important. La photographie de mode reste associée à la consommation, au luxe et à l’éphémère. Pourtant, elle documente aussi les représentations d’une époque, ses désirs, ses exclusions et ses changements. Les images de Pavarotti posent cette question sans renoncer au plaisir : comment faire de la beauté autre chose qu’un instrument de conformité ?

Une exposition qui regarde vers les générations futures

Il y a une forme de paradoxe dans le travail de Rafael Pavarotti. Ses photographies sont spectaculaires, parfois presque irréelles. Elles appartiennent à un univers de glamour, de vêtements somptueux et de célébrités. Et pourtant, leur ambition la plus intéressante est profondément humaine : élargir les possibilités de représentation.

© Rafael Pavarotti

Ce n’est pas un détail. Les images façonnent une partie de notre imaginaire bien avant que nous ayons les mots pour le décrire. Elles nous apprennent, souvent silencieusement, quels corps sont admirés, quels visages incarnent le pouvoir, quelles silhouettes semblent avoir naturellement leur place dans les lieux les plus prestigieux. Modifier ces images ne règle pas toutes les inégalités. Mais laisser les mêmes modèles dominer indéfiniment le paysage visuel n’a rien de neutre non plus.

Pavarotti travaille à l’intérieur même de l’industrie qui diffuse ces normes. Il en connaît les exigences, les contraintes et les codes. Sa singularité tient à sa capacité à les utiliser sans effacer ce qui fait son propre regard : son héritage afro-autochtone, ses souvenirs du Brésil, son rapport à la couleur et sa volonté de faire exister des corps trop longtemps tenus à distance de l’image dominante.

Le photographe ne demande pas au public de choisir entre la beauté et l’engagement. Il suggère, au contraire, que les deux peuvent se renforcer. Qu’une image peut être somptueuse sans être docile, populaire sans être superficielle, commerciale sans se réduire à son usage publicitaire.

Et si l’on ressort de l’exposition avec une envie de couleurs, de lumière et de vêtements magnifiques, tant mieux. Mais le meilleur serait d’en ressortir avec un regard légèrement déplacé. En se demandant pourquoi certains visages nous semblent familiers et d’autres encore trop rares dans les pages des magazines. En comprenant que la diversité ne consiste pas à ajouter quelques silhouettes à un décor inchangé, mais à transformer le décor lui-même.

Le conseil de Rapporteuses : prenez le temps de regarder les photographies sans chercher immédiatement à reconnaître les marques ou les célébrités. Attardez-vous sur les couleurs, les postures et les regards. C’est là que l’univers de Rafael Pavarotti révèle toute sa force.

Plus d’infos :

Au musée des Arts décoratifs, à Paris, du 2 octobre 2026 au 2 mai 2027. Ouvert du mardi au dimanche, de 11 h à 18 h ; nocturne le jeudi jusqu’à 21 h. Tarif indicatif : 15 €, gratuit pour les moins de 26 ans selon les informations touristiques publiées.

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