Le synthétiseur s’est tu, et la French Touch perd l’un de ses derniers fantômes. Figure discrète mais essentielle de la scène électro française, Kavinsky, de son vrai nom Vincent Belorgey, a été retrouvé mort à son domicile parisien le mardi 28 juillet. Il avait 50 ans. Une enquête en recherche des causes de la mort a été ouverte par le parquet de Paris, qui précise qu’aucun élément suspect n’a été relevé sur place. L’AFP évoque la possibilité d’un accident vasculaire cérébral, mais cette hypothèse n’a pas été confirmée officiellement par les autorités.
L’un des derniers héros d’une French Touch crépusculaire
Après DJ Mehdi et Philippe Zdar, c’est autour de Kavinsky de tirer sa révérence. Mais avec sa mort, c’est une étrange pulsion qui ressurgit. Celle de prendre sa voiture malgré la chaleur écrasante de cet été caniculaire, d’attendre que la ville s’assoupisse, baisser les vitres et laisser Nightcall envahir l’habitacle. Rouler sans destination, le long du périphérique parisien, les néons se reflétant sur le capot, tandis que les immeubles défilent comme des décors de cinéma. Parce qu’il y a dans cette musique quelque chose qui transforme de façon presque magique, le bitume en écran géant et la moindre sortie d’autoroute en scène de film.
Et Kavinsky avait ce pouvoir rare de faire croire que chacun pouvait devenir, le temps d’une note, le héros mélancolique d’un polar nocturne. Plus qu’une chanson, Nightcall était une sensation physique. Cette voix d’outre-tombe qui se confondait avec les nappes de synthétiseur, les lumières orangées des lampadaires du Pont Alexandre III, au rythme de la boîte à rythmes, et Paris qui devient soudain Los Angeles, ou plutôt une ville imaginaire où les deux métropoles se superposent dans une sorte de crépuscule.
Parce qu’il y avait aussi chez Kavinsky quelque chose d’un personnage de cinéma. Lunettes noires, cuir, Ferrari Testarossa, nuits sans fin et synthétiseurs saturés de nostalgie. Son univers, inspiré des films de série B des années 1980, des jeux vidéo et des bandes originales de John Carpenter, semblait raconter l’histoire d’un conducteur revenu d’entre les morts, condamné à rouler éternellement dans une banlieue fantasmée.
Né le 31 juillet 1975 à Seclin (Nord) et élevé en Seine-Saint-Denis, Vincent Belorgey ne se destinait pas d’abord à la musique. Il fréquente à ses débuts le cinéma indépendant, joue dans quelques films de son ami Quentin Dupieux, alias Mr. Oizo, avant que celui-ci ne l’encourage à composer. Nous sommes au milieu des années 2000. L’électro française est alors au sommet de son rayonnement.
Pour celles et ceux qui se souviennent de cette époque, les Daft Punk sont à l’apogée de la pop internationale. Justice impose ses basses saturées. Cassius, DJ Mehdi, SebastiAn ou Busy P font de Paris l’une des capitales mondiale de l’électro. Le label Ed Banger devient alors la référence planétaire, tandis que les tournées de Daft Punk exportent la « French Touch » sur tous les continents.
Kavinsky s’inscrit dans cette génération, mais sans jamais lui ressembler tout à fait. Là où les autres regardent vers les clubs, lui préfère les néons, les autoroutes désertes et les bandes VHS imaginaires.

« Nightcall », le tube que Hollywood attendait
Tout bascule en 2011. Le réalisateur danois Nicolas Winding Refn est en train d’achever le montage de Drive lorsqu’il découvre Nightcall, titre paru en 2010, interprété par la chanteuse brésilienne Lovefoxxx et pour la petite histoire, coproduit par Guy‑Manuel de Homem-Christo, l’autre moitié de Daft Punk. Selon le cinéaste, il tombe presque par hasard sur la chanson et décide immédiatement de l’intégrer à son film. « Je veux utiliser celle-ci, sans hésitation », expliquera-t-il plus tard.
Le choix fera mouche. Dès les premières minutes, tandis que le personnage interprété par Ryan Gosling traverse Los Angeles dans un silence presque religieux, les premières notes de Nightcall installent une atmosphère hypnotique. La chanson ne se contente pas d’accompagner le film : elle en devient l’âme.
Le succès est immense. Drive, récompensé par le prix de la mise en scène au Festival de Cannes 2011, devient rapidement un film culte, et devient un hymne mondial de la synthwave, cumulant des centaines de millions d’écoutes au fil des années. Son esthétique néo-noire influence toute une génération de cinéastes, de créateurs de mode et de musiciens.
Ironie de l’histoire, Kavinsky dira par la suite que Nightcall n’avait rencontré qu’un succès très limité lors de sa sortie. C’est le film qui lui offre une seconde vie, et une carrière internationale.
Paris 2024, quand le monde redécouvre Kavinsky
Treize ans plus tard, la planète entend à nouveau Nightcall. Le 11 août 2024, lors de la cérémonie de clôture des Jeux olympiques de Paris au Stade de France, Kavinsky apparaît sur scène entouré de Angèle et du groupe Phoenix. En quelques minutes, la France offre au monde un condensé de sa pop contemporaine : l’héritage de la French Touch, la pop indépendante versaillaise de Phoenix et la voix d’Angèle, devenue l’une des artistes francophones les plus populaires de sa génération.
La prestation fait le tour du monde. Nightcall connaît alors une nouvelle explosion de popularité. Le titre grimpe dans les classements, est massivement recherché sur les plateformes de streaming et devient, dans les heures qui suivent la cérémonie, le titre le plus identifié sur Shazam en vingt-quatre heures selon la plateforme.
Les Jeux rappelaient au monde entier que l’une des musiques les plus emblématiques des années 2010, était née dans les studios d’un producteur français.
Une disparition qui referme une époque
La mort de Kavinsky nous rappelle surtout que cette génération d’artistes a profondément modifié la place de la musique française dans le monde. Avant eux, rares étaient les producteurs électroniques français capables d’imposer leur univers à Hollywood, aux festivals internationaux ou aux grandes cérémonies planétaires.
Kavinsky n’était peut-être pas le plus médiatique de la French Touch. Il en était sans doute l’un des plus cinématographiques. Son œuvre, relativement courte — deux albums studio, OutRun (2013) puis Reborn (2022) — aura pourtant suffi à inscrire son nom dans l’histoire de la musique électronique.
Il n’a pas seulement composé des hits ; il a offert une bande-son à nos errances. À ces nuits où l’on roule sans raison, simplement pour le plaisir d’avancer, lorsque la route paraît infinie et que la musique donne l’illusion que le temps s’est arrêté. Désormais, chaque fois que retentiront les premières notes de Nightcall, il y aura un vide supplémentaire dans le paysage sonore de la nuit parisienne. Et l’envie irrépressible de reprendre le volant, juste pour quelques kilomètres de plus, avec le sentiment fugace que, quelque part entre deux échangeurs, Kavinsky roule encore.
Et à chaque fois que résonneront les premières notes de Nightcall, c’est toute une époque qui reviendra : celle où Paris faisait danser la planète, et où un homme en blouson de cuir faisait de la nuit un territoire de poésie électronique.



