De Goku à Gohan, Dragon Ball a traversé les générations et les frontières, jusqu’à devenir l’un des emblèmes mondiaux de la culture populaire japonaise. Quarante ans après ses débuts, le célèbre manga pourrait désormais s’incarner dans un parc à thème aux portes de Paris, financé par l’Arabie saoudite. © image publiée sur @gokulegacy_

Dragon Ball : derrière Goku, la bataille du soft power

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Observatrices curieuses et infatigables, Rapporteuses racontent le monde qui les entoure avec un regard à la fois précis et espiègle. Du glamour des soirées parisiennes aux...
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L’Arabie saoudite veut poser trois parcs à thème à Cergy-Pontoise, dont un consacré à l’univers de Dragon Ball. Six milliards d’euros, 22 000 emplois annoncés, une promesse de « nouvelle destination mondiale » : Emmanuel Macron et Mohammed ben Salmane vendent déjà le projet comme le plus spectaculaire depuis Disneyland Paris. Mais derrière les montagnes russes et les boules de cristal, les questions s’accumulent : les Japonais ont-ils vraiment donné leur accord ? Combien d’emplois seront réellement créés ? Et quel prix environnemental faudra-t-il payer pour fabriquer, à quelques kilomètres de Paris, une nouvelle machine à touristes ?

Il y a quelque chose de délicieusement improbable dans la scène : un président français, un prince héritier saoudien et un manga japonais au milieu d’une négociation à plusieurs milliards. Emmanuel Macron et Mohammed ben Salmane n’ont pas commencé par discuter pétrole, contrats ou infrastructures, mais de Dragon Ball. Une conversation de fans, en apparence légère, devenue le point d’accroche d’un projet colossal. Car entre Paris et Riyad, Goku aura peut-être fait ce que la diplomatie classique réussit parfois moins bien : trouver un langage commun. Sous les cheveux hérissés du héros d’Akira Toriyama se dessine ainsi une nouvelle géopolitique du divertissement, où la culture populaire sert de passerelle aux affaires, et où un manga peut peser dans la balance de plusieurs milliards d’euros.

L’histoire commence, selon l’Élysée, lors de la visite d’Emmanuel Macron à Riyad, en décembre 2024. Dans une conversation avec MBS, les deux hommes découvrent leur « passion commune » pour les mangas, et plus particulièrement pour Dragon Ball Z. Le président français possède même un dessin original de la série. Quelques mois plus tard, les discussions s’accélèrent avec Qiddiya, la société saoudienne chargée de développer les grands projets de loisirs du royaume.

Et c’est ainsi que le 24 août 2026, suite à la visite officielle de Mohammed ben Salmane à Paris, le projet sort du secret : 6 milliards d’euros d’investissement saoudien pour trois parcs à thème à Cergy-Pontoise, dans le Val-d’Oise, sur les terrains de l’ancien Mirapolis. 22 000 emplois directs sont annoncés. Emmanuel Macron évoque un projet « sans précédent », d’une « nouvelle destination mondiale » et affirme que rien de comparable n’avait été entrepris depuis Disneyland Paris.

Mais le plus étonnant, malgré tous les commentaires que le projet a soulevé, c’est que le futur parc Dragon Ball n’est pas encore certain. Inutile donc de s’emballer, rien n’est encore joué.

Avant Goku, il y avait Akira Toriyama

Et pour comprendre ce qui se joue, il faut revenir à l’origine. Dragon Ball n’est pas né dans un studio hollywoodien, ni dans un laboratoire marketing saoudien, mais au Japon, sous le crayon d’Akira Toriyama. Le premier chapitre paraît le 20 novembre 1984 dans le Weekly Shonen Jump. Son héros, Son Goku, est alors un drôle de petit garçon à queue de singe, obsédé par les arts martiaux et les aventures, qui part à la recherche des sept boules de cristal capables d’invoquer le dragon Shenron. Le récit mélange combats, humour, science-fiction, mythologie et culture populaire. Il deviendra progressivement l’une des plus grandes machines culturelles japonaises de la fin du XXe siècle.

Le manga s’achève après 42 volumes, mais son histoire ne s’arrête évidemment pas au papier. Anime, jeux vidéo, films, figurines, cartes, vêtements, produits dérivés : Dragon Ball devient une industrie mondiale. Et son influence dépasse largement le manga. Pour toute une génération, Goku est aussi le personnage qui a accompagné les goûters devant le Club Dorothée, les premiers jeux vidéo et les discussions de cour de récréation.

En France, le phénomène est particulièrement puissant. Le pays est devenu l’un des principaux marchés du manga hors du Japon. Et c’est précisément cette histoire franco-japonaise qui rend le projet saoudien aussi délicat. Car Akira Toriyama est mort en mars 2024, et les droits de Dragon Ball ne sont pas réunis entre les mains d’un seul interlocuteur : Toei Animation, Shueisha, Bird Studio et Bandai Namco sont notamment impliqués dans cet écosystème complexe. Pour transformer Goku en attraction, il ne suffit donc pas que Macron aime Goku. Il faut que les Japonais donnent leur feu vert.

Le parc annoncé… sans la licence

C’est là que le récit officiel commence à se fissurer. Le 24 août, plusieurs responsables français présentent le futur parc comme celui de Dragon Ball. Mais les communiqués officiels de l’Élysée et de Qiddiya restent beaucoup plus prudents : ils parlent d’un univers manga, sans confirmer explicitement que Dragon Ball sera bien la franchise retenue. Et pour cause : selon les informations du Monde, l’autorisation des ayants droit japonais n’avait toujours pas été obtenue au moment de l’annonce.

Le paradoxe est savoureux. Une opération diplomatique et financière à 6 milliards d’euros est annoncée au sommet de l’État, avec Goku déjà convoqué dans les discours et sur les réseaux sociaux, alors que le sésame indispensable — la licence — n’est pas encore acquis.

Au Japon, cette précipitation n’est a du mal à passer. Les entreprises détentrices des droits sont particulièrement attentives à l’utilisation de leurs personnages à l’étranger. Et dans le cas de Dragon Ball, la mort de Toriyama a encore complexifié la gouvernance de son œuvre.

Autrement dit : Paris a déjà construit le décor médiatique, mais Tokyo n’a pas donné sn aval.

Quand Macron comprend que MBS parle aussi le langage du jeu vidéo

Le rapprochement entre les deux hommes n’est évidemment pas seulement une histoire de manga. Mohammed ben Salmane a fait du divertissement, du jeu vidéo et de l’esport des instruments majeurs de la transformation de l’économie saoudienne. Avec sa stratégie Vision 2030, le royaume cherche à réduire sa dépendance au pétrole et à devenir une puissance mondiale du tourisme, du sport, du jeu vidéo et du divertissement.

Qiddiya est l’un des bras de cette stratégie. En Arabie saoudite, la société développe déjà un gigantesque projet de loisirs autour de Riyad, avec notamment un parc Dragon Ball annoncé en 2024. Celui-ci doit s’étendre sur plus de 500 000 mètres carrés, compter sept zones thématiques et plus de trente attractions, avec notamment une montagne russe traversant un Shenron de 70 mètres de haut.

Et Emmanuel Macron l’a bien compris : pour séduire MBS, il ne fallait pas seulement parler de fiscalité, d’infrastructures ou de rendement. Il fallait parler de culture populaire. Et c’est ainsi que le manga devient la poignée de main symbolique d’un contrat beaucoup plus vaste.

Ce qu’il faut savoir c’est que le projet français s’inscrit dans une relation franco-saoudienne qui dépasse largement les montagnes russes. Alstom une multinationale française, spécialisée dans le secteur des transports, en particulier ferroviaires, doit fournir des équipements pour le métro de Riyad. Et CMA CGM entreprise française spécialisée dans le transport maritime de conteneurs et la logistique, a annoncé de son côté un investissement de plusieurs centaines de millions de dollars en Arabie saoudite, et les deux pays multipliant ainsi les coopérations dans l’énergie, les transports, la culture et les infrastructures.

Derrière Son Goku, il y a donc un agenda diplomatique, et il il y a surtout le soft power.

22 000 emplois : le chiffre magique

C’est l’autre argument massue de l’Élysée. 22 000 emplois directs. Le chiffre est spectaculaire, mais il demande à être regardé de près. Pour l’instant, il s’agit d’un nombre annoncé, pas d’un bilan. Le protocole d’accord ne donne pas encore de calendrier précis d’ouverture, et les contours définitifs des trois parcs restent inconnus. Qiddiya elle-même s’est montrée plus prudente dans sa communication, évoquant l’exploration d’une destination mêlant loisirs et usages mixtes.

Créer des emplois dans un parc de cette taille est évidemment possible : construction, architecture, ingénierie, restauration, hôtellerie, maintenance, sécurité, transports, commerce, événementiel, spectacle vivant, numérique. Un complexe touristique peut également entraîner une activité économique autour de lui.

Mais 22 000 emplois ne signifie pas nécessairement 22 000 emplois permanents, qualifiés, locaux et bien rémunérés. Il faudra distinguer les emplois de chantier des emplois pérennes, les postes directement créés par les parcs de ceux induits par l’activité touristique, les contrats saisonniers des emplois à l’année. Et surtout regarder combien de ces emplois bénéficieront réellement aux habitants du territoire.

C’est là que le bilan économique devra être fait, loin des effets d’annonce. Car le parc ne sera pas seulement une destination : il faudra le desservir, loger ses visiteurs, acheminer ses salariés, construire des routes et organiser les transports. Les collectivités locales seront nécessairement concernées par l’urbanisme, les infrastructures, les déplacements et la formation.

Le vrai chiffre ne sera donc pas celui affiché le jour de l’inauguration. Ce sera celui des emplois qui auront résisté dix ans plus tard.

Et la planète dans le décor ?

C’est probablement la question la moins spectaculaire de l’affaire. Et pourtant la plus importante. Trois parcs à thème, ce sont des bâtiments, des parkings, des restaurants, des hôtels, des réseaux de transport, des milliers de salariés et potentiellement des millions de visiteurs. Cela signifie de l’électricité pour les attractions, de l’eau pour les sanitaires, la restauration et les espaces végétalisés, des matériaux pour construire, des flux automobiles et ferroviaires supplémentaires, des déchets et une consommation touristique considérable.

Pour l’instant, le projet n’offre pas suffisamment d’éléments publics pour mesurer sérieusement son empreinte écologique. Et c’est précisément le problème. Il ne suffit plus de planter quelques arbres autour d’une montagne russe pour rendre un parc « vert ». La question est celle de l’ensemble du cycle de vie : artificialisation des sols, consommation énergétique, origine de l’électricité, gestion de l’eau, matériaux de construction, transports des visiteurs, déchets, biodiversité et adaptation aux épisodes de chaleur.

Le site de l’ancien Mirapolis possède toutefois un avantage : il ne s’agit pas d’un projet sorti de terre sur un espace vierge. Le futur complexe doit s’installer sur les terrains de l’ancien parc, fermé depuis 1991. Mais recycler une ancienne emprise touristique ne suffit pas à rendre écologique un mégaprojet de loisirs.

La question sera donc simple : combien de visiteurs supplémentaires faudra-t-il faire venir pour rentabiliser 6 milliards d’euros, et avec quel impact ?

Un dragon japonais dans un projet saoudien

Il y a enfin quelque chose de profondément ironique dans cette histoire. Dragon Ball est l’un des symboles les plus puissants de la culture populaire japonaise. Il a été créé par un artiste japonais, publié par une maison japonaise, adapté par des sociétés japonaises et façonné pendant des décennies par une industrie culturelle qui a fait du manga un outil majeur du rayonnement du Japon.

Et voilà que son avenir touristique se négocie entre Riyad et Paris. Les fans, eux, oscillent entre excitation et inquiétude. Certains rêvent déjà de monter dans une attraction traversant Shenron, de dormir dans un hôtel Capsule Corporation ou de voir apparaître Kame House à quelques kilomètres de Paris. Mais d’autres s’interrogent : que restera-t-il de la culture originale derrière la gigantesque machine commerciale ?

La question n’est plus de savoir si Dragon Ball peut voyager. Cela fait quarante ans que Goku traverse les frontières, les générations et les cultures. L’enjeu est désormais de savoir qui en écrit la prochaine page. Goku n’a jamais eu peur de changer de planète. Mais cette fois, ce sont surtout ses créateurs et ses ayants droit qui devront décider jusqu’où ils sont prêts à le laisser voyager. Et avant de chercher les sept boules de cristal, Qiddiya devra commencer par en trouver une huitième : la licence japonaise.

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Observatrices curieuses et infatigables, Rapporteuses racontent le monde qui les entoure avec un regard à la fois précis et espiègle. Du glamour des soirées parisiennes aux coulisses des affaires, de la culture aux nouvelles tendances, elles parcourent la ville et le monde pour capter les histoires, les personnages et les mouvements qui font l’actualité. Toujours sur le terrain, elles mêlent rigueur journalistique et sens du récit, pour offrir aux lecteurs des portraits, enquêtes et chroniques à la fois informatifs et captivants.
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