David Hockney était l'un des derniers survivants du pop art. © David Hockney/Jean-Pierre Gonçalves de Lima/ Instagram David Hockney archives

David Hockney, la couleur contre l’époque

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Rédaction Rapporteuses
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David Hockney est mort jeudi 11 juin à Londres, à l’âge de 88 ans. Avec ses lunettes rondes, ses costumes colorés et son accent du Yorkshire jamais perdu, l’artiste britannique a défendu une idée presque subversive dans l’art contemporain : regarder le monde, le peindre et y prendre du plaisir. Une révolution tranquille menée à coups de couleurs éclatantes, de cigarettes et d’entêtement. Des piscines californiennes aux paysages du Yorkshire, des portraits intimistes aux dessins réalisés sur iPad, le peintre britannique n’a cessé de réinventer la représentation du monde.

Parce qu’on l’a trop souvent réduit à une piscine. Une éclaboussure blanche suspendue dans un rectangle bleu. Un plongeon invisible. Un soleil de Californie qui ne se couche jamais. Depuis les années 1960, il poursuivait la même question : comment voit-on réellement ? Pourquoi une photographie paraît-elle parfois plus fausse qu’un tableau ? Pourquoi la perspective héritée de la Renaissance écrase-t-elle l’expérience humaine au lieu de la restituer ? Pendant plus d’un demi-siècle, il a tenté d’y répondre avec tout ce qui lui tombait sous la main : peinture, gravure, photocopie, Polaroid, fax, vidéo, ordinateur, iPhone, iPad. Chez lui, la technologie n’était jamais un gadget. C’était un outil pour continuer à regarder.

© Instagram David Hockney archives

Le rebelle du Royal College

Rien ne destinait particulièrement ce fils d’une famille ouvrière à devenir l’un des artistes les plus célèbres de son époque. Étudiant au Royal College of Art de Londres au début des années 1960, Hockney refuse de se plier aux règles académiques. Lorsque l’école menace de lui refuser son diplôme parce qu’il n’a pas rempli certaines exigences théoriques, il répond par une œuvre provocatrice intitulée Life Painting for a Diploma. L’établissement finit par céder et modifie même son règlement.

À une époque où l’homosexualité est encore illégale au Royaume-Uni, il intègre ouvertement le désir homosexuel dans sa peinture. Ses premières toiles, comme We Two Boys Together Clinging (1961), font figure d’actes de résistance autant qu’artistiques.

Né à Bradford en 1937 dans une famille ouvrière du Yorkshire, Hockney débarque sur la scène artistique britannique au début des années 1960. L’abstraction règne alors sur les écoles d’art. Lui persiste à peindre des gens, des corps, des désirs. Son homosexualité, encore illégale au Royaume-Uni lorsqu’il réalise ses premières toiles, apparaît sans détour dans son travail. Une audace qui semble aujourd’hui évidente mais qui, à l’époque, relève du manifeste politique. Puis vient Los Angeles.

“Portrait of My Father” (1955) de David Hockney, exposé dans le cadre de la rétrospective “David Hockney 25” à la Fondation Louis Vuitton en 2025. © RIEGER BERTRAND / HEMIS.FR

Les piscines de Los Angeles

Le soleil. Les villas modernistes. Les piscines. L’Amérique comme promesse de liberté. Hockney s’y installe en 1964 et trouve enfin la lumière qu’il cherchait. Les bleus deviennent plus bleus, les roses plus roses, les ombres presque joyeuses. Une partie de l’histoire de l’art du XXe siècle va désormais s’écrire depuis les collines de Californie.

Le grand public associera toujours Hockney à ses piscines. A Bigger Splash, peint en 1967, est devenu l’une des images les plus célèbres du XXe siècle. Une icône pop, reproduite à l’infini sur des affiches, des cartes postales et des mugs. Une œuvre si connue qu’elle a parfois fini par masquer son auteur. Mais le réduire à ces images serait passer à côté de son génie. Pendant six décennies, il expérimente sans relâche : peinture, dessin, gravure, photographie, fax, photocopie, vidéo, dispositifs numériques. Peu d’artistes de sa génération auront montré une telle curiosité pour les technologies tout en restant profondément attachés à la peinture.

Mais ce qui frappe rétrospectivement, c’est sa capacité à n’avoir jamais suivi le mouvement général. Lorsque l’art contemporain se passionne pour le concept, il continue à peindre. Lorsque les artistes se méfient de la beauté, il revendique le plaisir visuel. Lorsque le numérique apparaît, il ne le combat pas : il s’en empare. À plus de 70 ans, il dessine sur iPad avec l’enthousiasme d’un étudiant découvrant un nouveau carnet de croquis.

Cette fidélité à lui-même lui a parfois valu d’être sous-estimé par une partie du monde de l’art. Trop populaire. Trop lisible. Trop aimé du public. Comme si le succès constituait une faute esthétique.

Le peintre qui refusait la photographie

L’une de ses grandes batailles intellectuelles concerne la manière dont nous regardons le monde. Hockney reproche à la photographie de figer le réel dans un point de vue unique. À partir des années 1980, il réalise des assemblages de centaines de clichés, ses célèbres « joiners », qui cherchent à restituer une vision plus proche de l’expérience humaine.

Cette réflexion le conduira à étudier les maîtres anciens et à publier, en 2001, Secret Knowledge, essai dans lequel il avance que certains peintres de la Renaissance utilisaient déjà des dispositifs optiques sophistiqués.

Le retour aux paysages

Dans les années 2000, alors que beaucoup de ses contemporains s’effacent, Hockney connaît un nouvel âge d’or. Il retourne dans son Yorkshire natal et réalise d’immenses paysages célébrant les saisons. Puis, installé en Normandie, il entreprend de saisir la métamorphose quotidienne de la nature à travers de vastes compositions numériques.

Loin de considérer les outils numériques comme une menace, il les adopte avec enthousiasme. Ses dessins réalisés sur tablette sont exposés dans les plus grands musées et séduisent un nouveau public. À plus de 80 ans, il continue d’expérimenter avec la même énergie qu’à ses débuts.

Des records et une popularité rare

Pourtant, rares sont les artistes contemporains capables de rassembler des foules comparables aux siennes. En 2025, sa rétrospective à la Fondation Louis Vuitton a attiré plus de 916 000 visiteurs. Un chiffre qui dit quelque chose de la place singulière qu’il occupait : celle d’un artiste admiré à la fois par les conservateurs de musée, les collectionneurs milliardaires et des visiteurs qui n’avaient jamais mis les pieds dans une galerie.

En 2018, Portrait of an Artist (Pool with Two Figures) s’était vendu 90,3 millions de dollars, établissant alors un record pour un artiste vivant. Mais ce chiffre-là raconte moins son importance que les millions de personnes qui se reconnaissaient dans son travail.

David Hockney n’a pas seulement peint des piscines, des arbres ou des amis. Il a rappelé à plusieurs générations que la peinture pouvait encore être un laboratoire d’idées. À rebours du cynisme contemporain, il a défendu la beauté, la couleur et l’émerveillement sans jamais renoncer à l’expérimentation. À ceux qui lui demandaient pourquoi il continuait à peindre inlassablement les arbres, les routes ou les fleurs, Hockney répondait en substance que le monde change à chaque instant. Toute son œuvre est là : dans cette tentative joyeuse de saisir ce mouvement perpétuel.

Pendant des décennies, dans un monde de l’art fasciné par la rupture, il a défendu la joie. Et c’était peut-être la position la plus radicale de toutes.

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Observatrices curieuses et infatigables, Rapporteuses racontent le monde qui les entoure avec un regard à la fois précis et espiègle. Du glamour des soirées parisiennes aux coulisses des affaires, de la culture aux nouvelles tendances, elles parcourent la ville et le monde pour capter les histoires, les personnages et les mouvements qui font l’actualité. Toujours sur le terrain, elles mêlent rigueur journalistique et sens du récit, pour offrir aux lecteurs des portraits, enquêtes et chroniques à la fois informatifs et captivants.
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