La mort de Lyhanna a provoqué une onde de choc qui dépasse largement le cadre d’un fait divers. Derrière l’émotion, c’est toute une question qui ressurgit : comment la France, qui a fait de la lutte contre les violences sexistes et sexuelles une « grande cause nationale », continue-t-elle de produire autant de défaillances lorsqu’il s’agit de protéger les enfants ? De Gabriel Matzneff à l’affaire Pélicot, de la complaisance culturelle d’hier aux insuffisances judiciaires d’aujourd’hui, l’affaire Lyhanna raconte l’histoire d’un pays qui peine encore à regarder la violence sexuelle en face.
Lorsque Andréa Bescond prend la parole le 12 juin, quelques jours après la mort de Lyhanna, elle ne parle pas seulement en artiste, mais en survivante, en militante et en témoin de longue date des violences faites aux enfants. L’autrice des Chatouilles ne mâche pas ses mots. Selon elle, faute de moyens suffisants accordés à la police, à la justice et à la protection de l’enfance, « d’autres seront tués par des pédocriminels récidivistes ». Son intervention survient dans un contexte de colère nationale après le meurtre de la fillette de 11 ans, alors que les révélations sur les alertes antérieures visant le principal suspect alimentent les interrogations sur les défaillances institutionnelles. Plusieurs responsables politiques et judiciaires ont eux-mêmes reconnu la nécessité d’examiner d’éventuelles erreurs dans le traitement du dossier.
La colère de Bescond est d’autant plus symbolique que la réalisatrice a elle-même été interpellée puis placée en garde à vue après la manifestation organisée place Vendôme le 8 juin. Selon ses avocates, elle n’a été ni auditionnée ni examinée par un médecin durant cette mesure finalement classée sans suite.
Le contraste a frappé de nombreuses militantes : une artiste mobilisée pour la protection des enfants passe une nuit en garde à vue tandis que l’opinion découvre qu’un suspect déjà signalé à plusieurs reprises a pu continuer à évoluer librement pendant des années. Ce rapprochement qui est davantage politique que judiciaire, nourrit le sentiment que les institutions demeurent plus rapides à gérer les conséquences des drames qu’à les empêcher.
Une mobilisation féministe d’une ampleur rare
L’affaire Lyhanna a provoqué l’une des plus importantes mobilisations féministes observées ces dernières années autour des violences sexuelles et de la protection de l’enfance. Selon les sources, entre 60 000 et 150 000 personnes ont participé aux rassemblements organisés partout en France les 8 et 9 juin. Plus de 180 villes ont accueilli des manifestations ou des rassemblements.
Mais derrière les chiffres, une image a frappé comme presque toujours dans ce genre de manifestation, celle de foules composées très majoritairement de femmes. Cette réalité n’est pas nouvelle. Depuis #MeToo, les grandes mobilisations contre les violences sexistes et sexuelles reposent d’abord sur les victimes elles-mêmes, leurs proches, les associations féministes et les collectifs de terrain. La coalition de 150 associations féministes qui s’est constituée après la mort de Lyhanna appelle désormais à des mobilisations régulières.
L’absence relative des hommes dans ces rassemblements a été relevée par de nombreuses participantes. Non parce qu’aucun homme n’était présent, mais parce que leur faible représentation contraste avec l’ampleur du phénomène dénoncé. Les violences sexuelles ne concernent pas seulement les femmes ; elles interrogent l’ensemble du corps social. Pourtant, lorsque vient le moment de manifester, la mobilisation demeure très largement portée par les femmes.
La France et son histoire de complaisance
Si la mort de Lyhanna provoque une telle colère, c’est aussi parce qu’elle intervient dans un pays qui a longtemps entretenu une relation ambiguë avec les violences sexuelles faites aux mineurs. L’affaire Gabriel Matzneff constitue aujourd’hui le symbole le plus connu de cette complaisance. Pendant des décennies, l’écrivain a décrit publiquement ses relations avec des adolescentes et des mineurs dans ses livres, ses journaux et ses interventions médiatiques. Il était invité sur les plateaux de télévision, publié par de grandes maisons d’édition et récompensé par plusieurs institutions culturelles.
Et lorsque Vanessa Springora publie Le Consentement en janvier 2020, ce n’est pas seulement l’écrivain qui tombe, mais tout un système de silence, d’admiration et de protection qui apparaît au grand jour. L’histoire est d’autant plus troublante qu’elle ne relève pas d’un passé lointain. Elle concerne les décennies récentes durant lesquelles une partie du monde intellectuel français a pu considérer les violences sexuelles sur mineurs comme un sujet secondaire, voire comme une question relevant de la liberté individuelle.
Le cinéma français n’a pas échappé à ces débats. Le cas de Roman Polanski demeure un des plus emblématiques. Le réalisateur a quitté les États-Unis en 1978 après avoir plaidé coupable de relations sexuelles illégales avec Samantha Geimer, alors âgée de 13 ans. Malgré cela, il a continué à bénéficier pendant des décennies d’un soutien important dans une partie du monde culturel européen.
Ces affaires ne sont pas identiques, mais elles racontent néanmoins une même difficulté française : celle consistant à accorder parfois davantage d’importance au statut social, au prestige ou au talent des auteurs qu’à la parole des victimes.
La promesse de Macron à l’épreuve du réel
L’une des raisons pour lesquelles la mort de Lyhanna produit une telle onde de choc réside dans le décalage entre les ambitions affichées et la réalité perçue. Le 25 novembre 2017, Emmanuel Macron faisait de l’égalité entre les femmes et les hommes la « Grande cause du quinquennat ». La lutte contre les violences sexuelles et sexistes devait constituer le premier pilier de cette politique. Le gouvernement a depuis multiplié les plans d’action, les campagnes de sensibilisation et les annonces budgétaires.
Dans le même temps, les critiques n’ont jamais disparu. Associations féministes, magistrats, avocats spécialisés et professionnels de la protection de l’enfance dénoncent régulièrement un manque de moyens humains et matériels. Le débat dépasse désormais les cercles militants. Selon le rapport annuel 2026 sur l’état du sexisme en France, 81 % des Français considèrent la lutte contre le sexisme comme une priorité et 86 % soutiennent un renforcement des politiques publiques en matière d’égalité.
Rémy Heitz, le plus haut magistrat du parquet français, considère que la mort de Lyhanna met en lumière bien davantage que les seules difficultés de la justice. Dans un entretien accordé au quotidien Le Monde le samedi 13 juin, le procureur général près la Cour de cassation évoque ainsi « une crise systémique qui dépasse la question des moyens de la seule institution judiciaire ».
Le principal suspect, Jérôme Barella, avait pourtant fait l’objet de plusieurs signalements et plaintes pour des violences sexuelles sur mineures avant le drame, sans avoir été poursuivi. Face aux critiques visant l’institution judiciaire, Rémy Heitz juge qu’elles sont « légitimes compte tenu de l’émotion causée par ce drame, qui nous meurtrit tous ». Il met toutefois en garde contre certaines prises de position politiques ou institutionnelles qui, selon lui, « peuvent être perçues comme injustifiées » lorsqu’elles émanent de responsables « qui font mine de découvrir une situation qui est connue de tous ». Une manière de rappeler que les dysfonctionnements dénoncés aujourd’hui sont identifiés depuis longtemps par les magistrats, les enquêteurs et les professionnels de la protection de l’enfance.
La question n’est donc plus celle de la prise de conscience. Elle est celle de l’exécution.
Après Gisèle Pélicot, une nouvelle rupture
Il existe un avant et un après Gisèle Pélicot. Comme l’affaire de Mazan avant elle, la mort de Lyhanna agit comme un révélateur collectif. Parce qu’elle oblige la société à regarder ce qu’elle préférerait parfois ignorer. Parce qu’elle rappelle que les violences sexuelles ne sont pas seulement des tragédies individuelles mais des phénomènes systémiques. Parce qu’elle montre que derrière chaque procédure administrative, chaque plainte classée, chaque enquête retardée ou chaque signalement insuffisamment traité se trouvent des vies humaines.
C’est précisément ce que raconte Andréa Bescond depuis plus d’une décennie. Dans Les Chatouilles, l’artiste transformait déjà son histoire personnelle en œuvre politique. Elle racontait les ravages de l’inceste, du silence et de l’incrédulité. Aujourd’hui, cette œuvre apparaît davantage comme un avertissement que la société française n’a jamais complètement entendu, que comme un témoignage.
La mort de Lyhanna n’est pas seulement l’histoire d’une enfant assassinée, mais celle d’un pays qui n’accepte plus que les violences faites aux enfants soient considérées comme des défaillances exceptionnelles lorsque les alertes s’accumulent.
Ce qui manque aujourd’hui, ce sont des moyens à la hauteur de l’urgence. Parce que lorsqu’un enfant meurt alors que des alertes existaient, ce n’est plus seulement une tragédie individuelle. C’est un échec collectif.



