À quelques jours du 8 mars, Journée internationale des droits des femmes, La Maison des femmes s’invite là où la société détourne encore trop souvent le regard. La fiction en se collant au réel raconte un lieu pionnier, niché à Saint-Denis, devenu refuge, laboratoire et rempart contre les violences. Un film choral, incarné, nécessaire. Et le lieu qui l’inspire, pourrait bien disparaître après 2027, si les financements s’évaporent.
Un lieu réel, une urgence bien tangible
Ce n’est pas un décor inventé. La Maison des femmes existe. Adossée à l’hôpital de Saint-Denis, cette structure unique en France accueille des femmes victimes de violences conjugales, sexuelles, psychologiques, et leur propose un accompagnement global : médical, juridique, social. Un lieu où l’on soigne les corps sans oublier les âmes.
La Maison des femmes de Mélisa Godet, prend appui sur cette réalité et en restitue la densité, la complexité, les élans et les découragements. On y voit des soignantes débordées mais tenaces, Diane, Manon, Inès, Awa et leurs collègues, et des patientes brisées mais debout, des parcours cabossés qui tentent de se reconstruire. Et à l’heure où les chiffres des violences faites aux femmes restent glaçants, le film agit comme un rappel : ces histoires ne sont pas des exceptions, elles sont systémiques.
Un casting au service du collectif
Le long-métrage peut s’appuyer sur un casting solide, à commencer par Karin Viard. L’actrice, connue pour sa puissance de jeu et son franc-parler, incarne une femme médecin confrontée à ce que tant d’autres vivent dans l’ombre. Elle l’a confié : avant ce rôle, elle ne comprenait pas toujours pourquoi une femme victime de violences ne “partait pas”. Le tournage a agi comme un déclic.

Et c’est peut-être là que le film frappe le plus juste. Il déconstruit les idées reçues, sans didactisme pesant. Partir n’est pas qu’une question de volonté. Il y a la peur, l’emprise, la dépendance économique, les enfants, la honte, la sidération.
Autour de Karin Viard, d’autres comédiennes et comédiens composent cette galerie de personnages profondément humains : Laetitia Dosch, Oulaya Amamra, Eye Haïdara, Pierre Deladonchamps, Juliette Armanet, Laurent Stocker, Aure Atika. Le récit n’a pas d’héroïne unique : il épouse la logique du lieu, celle du collectif. Ici, on se relève ensemble.
Le médecin derrière la fiction : une pionnière nommée Ghada Hatem
Mais derrière la fiction, il y a un visage bien réel. Celui de Ghada Hatem, gynécologue-obstétricienne, fondatrice de la Maison des femmes, qui en 2011, rejoint l’hôpital Delafontaine, à Saint-Denis, en tant que cheffe de service de la maternité. C’est son combat, son intuition et son obstination qui ont inspiré le film. Quand elle crée cette structure adossée à ce même hôpital, son idée est simple, et révolutionnaire : arrêter de morceler les parcours des femmes victimes de violences. Ne plus les renvoyer d’un guichet à l’autre. Ne plus les obliger à répéter dix fois leur histoire. Tout rassembler en un seul lieu : soins médicaux, accompagnement psychologique, soutien juridique, aide sociale. Soigner le corps, oui, mais aussi l’après.

Ghada Hatem a souvent raconté le déclic. Dans son service, elle voit affluer des patientes marquées par des violences sexuelles, conjugales, par des mutilations sexuelles. Des femmes qui viennent pour un frottis, une grossesse, une douleur, et dont l’histoire déborde du cadre strictement médical. Elle comprend alors que la gynécologie ne peut pas être neutre. Qu’elle est traversée par des rapports de domination, des silences, des traumatismes. Que le soin doit devenir politique, au sens noble, protéger les plus vulnérables.
À la veille du 8 mars, une œuvre nécessaire
Et comment ne pas penser au 8 mars, Journée internationale des droits des femmes. Chaque année, les chiffres tombent, les tribunes fleurissent, les hashtags circulent, puis l’attention retombe. La Maison des femmes, viendra peut-être contrarier cette mécanique de l’oubli, en rappelant que les violences ne sont pas qu’une actualité, mais un continuum, et que des femmes, des soignantes, des militantes, se battent au quotidien, dans des bureaux exigus, des salles d’attente bondées, des consultations qui débordent.
Le long métrage de Mélisa Gode ne prétend pas résoudre ce que la société peine encore à affronter. Mais a le mérite d’offrir une visibilité à celles que l’on n’entend pas assez, tout en interrogeant le spectateur : que faisons-nous, individuellement et collectivement, pour que ces maisons ne soient plus nécessaires ?
Féminicides : le mot qu’on ne veut plus édulcorer
Peut-être aurait-il fallut commencer par là. Le mot féminicides a mis du temps à s’imposer dans l’espace public, comme si nommer le crime revenait à reconnaître sa dimension politique. Chaque année, en France, des dizaines de femmes sont tuées par leur conjoint ou ex-conjoint. Derrière les chiffres, des vies interrompues, des enfants laissés sans mère, des proches sidérés. La Maison des femmes ne montre pas forcément le meurtre, mais il montre l’avant. Les humiliations, les coups, l’emprise, la peur. Il montre ce moment fragile où une femme pousse une porte, et tente de reprendre souffle. Il rappelle que le féminicide n’est pas un éclair dans un ciel serein. C’est l’aboutissement d’un continuum de violences. Et que ce continuum, la société le tolère encore trop souvent.
On aurait pu craindre un film “utile” académique. C’est tout l’inverse, presque documentaire, parce qu’il y a du réel. Karin Viard, bouleversante, en incarnant Ghada Hatem confrontée à la violence et à ses propres aveuglements, a raconté combien ce rôle lui avait ouvert les yeux sur l’emprise. Parce qu’il ne suffit pas de dénoncer les féminicides, il faut soutenir les structures qui empêchent qu’ils aient lieu. Former les professionnels, protéger les victimes, sanctionner les agresseurs. Et écouter les femmes quand elles parlent. Et pourtant, l’équilibre financier reste fragile. Les subventions publiques ne sont jamais acquises. À l’horizon 2027, le spectre d’une disparition ou d’un affaiblissement plane si les engagements politiques ne suivent pas. Comment accepter qu’un tel lieu, qui sauve des vies, puisse dépendre d’arbitrages budgétaires ou d’idéologie ?
Le cinéma, dit-on, ne change pas le monde, mais il peut rendre visible ce que l’on voudrait invisible, et obliger à regarder, parfois faire pression. À quelques jours du 8 mars, aller voir La Maison des femmes, c’est plus qu’un geste culturel. C’est un acte citoyen. Parce qu’un lieu qui protège des vies ne devrait jamais être menacé de disparition. Parce qu’une société qui laisse fermer ses refuges est une société qui renonce. Et renoncer, en matière de droits des femmes, n’est plus une option.
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