Elle a longtemps été regardée, filmée, racontée par d’autres. Aujourd’hui, Judith Godrèche écrit. Et ce geste n’a rien d’anodin. Dans Prière de remettre en ordre avant de quitter les lieux, l’actrice reprend possession de ce qui lui a été confisqué : son corps, ses mots, son histoire. Une parole qui dérange parce qu’elle nomme. Une parole qui crée, dit-elle, « le désordre ».
Regardez bien cette enfant dans les yeux ! Ne détournez pas le regard. Ne cherchez pas l’excuse, le contexte, le génie, l’époque. Regardez-la comme on regarde une vérité que certains ont trop longtemps refusé de voir. Elle est là, fragile et lucide à la fois, enfermée dans un monde d’adultes qui parlent d’amour quand il s’agit de pouvoir, qui invoquent l’art pour masquer la violence, qui confondent silence et consentement. Cette enfant, Judith Godrèche la regarde aujourd’hui sans fard. Et elle nous oblige à faire de même.

Dans Prière de remettre en ordre avant de quitter les lieux, Judith Godrèche, comédienne et réalisatrice aujourd’hui très engagée contre les violences sexuelles, revient longuement sur la relation qu’elle a entretenue, adolescente, avec le réalisateur Benoît Jacquot. Son livre, un collage de phrases, imprimées ou griffonnées à la main dans des cahiers ronéotypés, mêlées à des photographies en noir et blanc sont autant de traces matérielles d’une mémoire éclatée, patiemment conservée, qui composent la matière de son récit.
Tout en s’inscrivant dans le combat #MeToo, dont elle est devenue malgré elle une des figures en France, son texte ne se contente pas de dénoncer, il revient à la source : l’enfance. Celle qu’on fragmente, qu’on vole. Le livre, publié au Seuil le 9 janvier, en propose plusieurs extraits marquants que nous vous résumons dans les lignes suivantes.
Une actrice, une enfant, une survivante
« Je vais vous raconter une histoire décousue, celle d’une enfant qui s’en sort. Il faudra s’accrocher. Mais je serai là tout du long. Je garderai vos corps. Quand les mots s’enchaîneront sans logique, tenez bon : ils feront sens, peu à peu. Je m’en charge. Comptez sur moi pour ne pas vous perdre. » Judith Godrèche écrit comme on tient la main de quelqu’un dans le noir. A l’aide de mots simples, elle accompagne, prévient, protège, rassure. L’écriture devient un espace de soin, presque un abri, où l’enfant qu’elle était et celles et ceux qui lisent avancent ensemble, pas à pas.
[Le 6 février 2024, l’actrice a déposé plainte contre Benoît Jacquot pour viols avec violences sur mineure de moins de 15 ans. Elle l’avait rencontré en 1986 sur le tournage du film Les Mendiants. Elle avait alors 14 ans, lui en avait vingt-cinq de plus. Une relation intime s’est installée et s’est prolongée jusqu’en 1992. À l’époque, cette histoire était publique, assumée, et présentée comme une relation amoureuse sans équivoque.]
[ Avec le recul, Judith Godrèche porte aujourd’hui un autre regard sur ces années. À la lumière du mouvement #MeToo, apparu en 2017, puis de la publication en 2020 du Consentement de Vanessa Springora, elle dit avoir pris conscience de la nature profondément déséquilibrée de cette relation, qu’elle décrit désormais comme une entreprise de prédation.]
[ Dans son livre, elle se désigne sous le surnom de « Judo », tandis que le réalisateur apparaît sous les initiales « BJ ». Elle y raconte l’emprise, le long cheminement intérieur qui l’a conduite à nommer les faits, ainsi que les conséquences personnelles et publiques de sa prise de parole au début de l’année 2024.]
[ Dans le cadre de l’information judiciaire ouverte à la suite de sa plainte et de celles déposées par d’autres femmes, Benoît Jacquot a été mis en examen en juillet 2024 pour viol, agression sexuelle, violences volontaires par conjoint et viol sur mineure. Il conteste les accusations portées contre lui et affirme que la relation relevait d’un consentement mutuel, qu’il situe à partir des 15 ans de Judith Godrèche. Il demeure présumé innocent.]
« Ils m’ont volé mon corps, ils m’ont volé mes mots »
Le 9 janvier, sur le plateau de Quotidien où elle est reçue dans le cadre de la promotion de son livre, Yan Barthès fait relire devant la comédienne par une voix off, un passage publié dans Vogue. Un détail en apparence anodin sur ses cheveux longs, et “Benoît” qui les coupe. La scène est glaçante, elle dit tout de l’emprise. Judith Godrèche raconte avec calme, comment les hommes ont façonné son corps comme un territoire conquis, comment ils ont parlé à sa place, écrit à sa place, décidé pour elle. « Voler mes mots et violer mon corps, ça marchait ensemble », écrit-elle. La phrase est brute, sans effet. Elle single parce qu’elle est juste.
Une mère en creux, des parents interrogés
Toujours dans sur le plateau de l’émission, elle évoque les réseaux sociaux, avec une question qui revient avec insistance, parfois avec violence : pourquoi ses parents n’ont-ils rien fait ? Le livre n’esquive pas cette zone trouble. Il évoque la mère, figure aimée mais lointaine, impuissante ou absente, peut-être elle-même prise dans ses propres silences. Judith Godrèche ne distribue pas de sentences, elle décrit. Elle montre comment, dans certaines familles, la violence circule sans être nommée, comment l’enfant apprend très tôt que parler ne sert à rien.
Écrire pour ceux qui la haïssent
Sur Quotidien, Judith Godrèche le dit sans détour : elle écrit aussi pour ceux qui la “haïssent”. Ceux qui l’accusent d’exagérer, de régler des comptes, de salir des icônes. « Ma parole crée le désordre », affirme-t-elle. Et c’est précisément ce qui inquiète. Comme lorsqu’elle évoque la cérémonie des Césars, quand son discours a suscité crispations et tentatives de récupération. Qu’est-ce qu’il peut bien y avoir dans ce discours qui inquiète tant ? demande-t-elle devant des chroniqueurs et un public accrochés à ses mots. La réponse est peut-être simple : la vérité, quand elle est dite sans concession, menace les équilibres installés.
Les larmes à l’évocation de Casimir, ou l’enfance qui remonte
L’un des moments les plus bouleversants de l’émission survient lorsque Yan Barthès diffuse un extrait de L’Île aux enfants. Casimir apparaît, la chanson retentit. Et l’émotion submerge Judith Godrèche. Les larmes coulent. Ce n’est pas de la nostalgie facile, l’actrice l’avoue sans détour : “c’est l’enfance perdue qui remonte” d’un coup, intacte et douloureuse. Celle qu’on aurait dû protéger. Celle qui, aujourd’hui encore, cherche réparation.
Un livre de fragments, un livre politique
Prière de remettre en ordre avant de quitter les lieux est un texte morcelé, presque un journal intime éclaté. Les souvenirs surgissent par bribes, comme ils le font chez les victimes de traumatismes. Rien n’est linéaire, parce que la mémoire ne l’est pas. Judith Godrèche explique qu’elle avait, sans en avoir pleinement conscience, laissé des traces de ce qu’elle vivait. Des fragments épars, consignés, mis de côté. Elle raconte à Yan Barthez avoir retrouvé par hasard une petite valise, longtemps oubliée, dans laquelle étaient conservés des écrits, des notes, des souvenirs matériels. Autant d’indices laissés par l’adolescente qu’elle était, comme une tentative instinctive de se protéger ou de témoigner, à défaut de pouvoir parler.
À la relecture, ces documents racontaient déjà tout. L’emprise, la peur, la confusion, la dépossession. « J’avais tout dit, mais personne n’a entendu », laisse-t-elle entendre. Cette petite valise, symbole puissant d’une mémoire mise en veille, d’une parole empêchée, finit par refaire surface lorsque le contexte social et intime permet enfin de la reconnaître.
Reprendre ce qui a été confisqué
“Depuis ma prise de parole, j’identifie l’ennemi, j’arrive à me voir à travers ses yeux” écrit celle qui, il y a près de deux ans, a déposé plainte contre les cinéastes Benoît Jacquot et Jacques Doillon pour viols sur mineure, après avoir dénoncé l’emprise exercée par le premier, dissimulée derrière le récit d’une prétendue « histoire d’amour ». Judith Godrèche ne remet pas seulement « en ordre » avant de quitter les lieux, elle dérange l’ordre établi. Et dans une société qui a trop longtemps protégé les abuseurs au nom du génie, ce désordre-là est salutaire.

