La journaliste et militante antiraciste Rokhaya Diallo dénonce une caricature publiée par Charlie Hebdo, qui la représente en Josephine Baker ceinturée de bananes. © Compte Instagram de Rokhaya Diallo

Charlie Hebdo vs Rokhaya Diallo: quand la satire choisit ses cibles

Lise-Marie Ranner-Luxin
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Rédactrice en chef et fondatrice de Rapporteuses, Lise-Marie Ranner-Luxin allie vision éditoriale et plume affûtée. Passionnée par les histoires humaines, les tendances culturelles et l’actualité qui...
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La caricature de trop. Rokhaya Diallo, militante antiraciste incontournable, est la cible d’un dessin représentant une femme noire à la Josephine Baker, bananes incluses, dans un hors-série de Charlie Hebdo. Pour elle et une partie de la gauche, c’est une offense, mais aussi la preuve qu’un fonds raciste et colonial continue de structurer certains discours.

Journaliste, réalisatrice, essayiste et militante antiraciste connue pour ses engagements en faveur de l’égalité et de la justice sociale, Rokhaya Diallo a dénoncé mercredi 24 décembre une caricature publiée par Charlie Hebdo qu’elle juge “raciste”. On y voit son visage sur le corps de Joséphine Baker, danseuse franco-américaine symbolique du Paris des années folles, coiffée d’une ceinture de bananes — un cliché qui renvoie directement aux stéréotypes racistes et à l’imagerie coloniale du XIXᵉ siècle.

Un dessin qui réveille de vieux stigmates

Rokhaya Diallo, autrice des livres Afro ! ou Kiffe ta race, et connue pour ses combats contre les discriminations structurelles, considère que ce dessin ne relève pas de la simple provocation satirique, mais d’un système de représentations qui la réduit à un corps, exotique, dansant et « supposément sauvage ». Pour la chroniqueuse, la référence à Joséphine Baker n’est pas innocente : cette imagerie répond à une longue tradition de représentations racialisées qui ont servi à hiérarchiser les corps colonisés.

La cible soi-disant politique… qui devient corporelle

Charlie Hebdo s’est défendu en invoquant la satire et la liberté d’expression. Mais cette défense a été jugée maladroite, déconnectée du contexte historique des symboles utilisés, et peu soucieuse de l’impact social réel du dessin. Résultat : au lieu de désamorcer la polémique, la réponse du journal l’a rendue encore plus vive.

Dans sa défense, Charlie affirme viser également les “positions politiques” de Rokhaya Diallo sur “la laïcité“. Mais le dessin, lui, ne travaille pas l’idée : il représente un corps, une peau, un corps noir dansant sous la ceinture de bananes. Imaginaire qui renvoie au cœur du débat sur l’intersectionnalité — notion que Rokhaya Diallo et d’autres ont contribué à faire mieux comprendre : lorsqu’il s’agit de femmes noires, le débat ne peut se limiter à des concepts abstraits de laïcité ou d’opinion. Pire encore, plutôt que d’engager un débat sur les critiques, la réponse de Charlie Hebdo a souvent pris un ton agressif ou méprisant envers celles et ceux qui dénonçaient leurs dessins, renforçant l’impression de “défense” sur la “défensive”. Plutôt que d’admettre qu’une lecture pouvait être critiquable, le journal a parfois rejeté toute remise en question, ce qui a contribué à radicaliser les positions des deux côtés.

L’historien Pascal Blanchard, spécialiste de l’imaginaire colonial et des représentations des Noirs dans la culture visuelle française, décrit dans un post Linkedin cet imaginaire colonial fait de corps exposés, sexualisés, hiérarchisés, dont les figures féminines noires ont été les cibles privilégiées — des expositions coloniales aux cabarets. Ses travaux montrent aussi comment ces représentations ont servi à produire un ordre racial symbolique, et comment, depuis les zoos humains ou les images coloniales du début du XXᵉ siècle, certaines figures féminines noires ont été figées dans des stéréotypes corporels et sexuels pour conforter un système de domination. La ceinture de bananes n’est pas un simple “gag” graphique : elle appartient à un système d’images qui classe, réduit, animalise.

Sous prétexte de référence à la « grande Joséphine Baker » c’est clairement une manière de la fixer dans les préjugés visuels et colonialistes : danse
« sauvage », un rappel à la Revue nègre, accessoires, régime de bananes …
réduire une femme à sa corporalité, réduire un individu dans sa pensée en l’associant à la sauvagerie, réduire un personnage noir à un régime de
banane donc à une forme d’animalité simiesque… c’est cela les stéréotypes… des images qui vont perpétuer le racisme, l’antisémitisme et toutes les formes d’exclusion de « l’autre » à travers le temps…

Pascal Blanchard. Historien

Le recours automatique à la liberté d’expression et à la satire comme argument ultime a heurté beaucoup d’observateurs qui rappellent que la satire ne vit pas hors contexte historique. Dans le cas de cette caricature, les codes visuels convoqués (la ceinture de bananes, l’imagerie de cabaret colonial) ne sont pas de simples motifs cocasses, mais des symboles historiquement liés aux stéréotypes racistes.

Politique : soutien à gauche, mutisme à droite

À gauche, les réactions ont été vives. Olivier Faure (PS) a condamné le dessin, parlant d’une reprise des codes racistes de l’époque coloniale. D’autres figures de la gauche comme Mathilde Panot (LFI) l’ont qualifié d’« immonde ».

Christiane Taubira, ancienne ministre, a elle aussi commenté l’affaire sur Instagram, rappelant combien la question de la représentation des corps noirs reste profondément liée à des héritages historiques, notamment à travers des symboles comme la « banane » qui, longtemps, a servi à infantiliser les Noirs dans l’imaginaire collectif français.

Ma très chère Rokhaya, une de nos amies communes m’a envoyé ce dessin infâme. Ou plutôt, elle m’a transmis ton commentaire, tellement percutant, tellement juste. Certes, vu notre grande capacité d’autodérision, nous
aurions pu en rire. Mais encore aurait-il fallu que ce dessin ne soit pas à ce point indigent : intellectuellement pauvre, plastiquement plat,
stylistiquement fade, sémantiquement médiocre, psychologiquement
obsessionnel. Et cliniquement empêtré. Ta réplique, elle, est ciselée. Comme on aime. Quant au reste…L’ONU a déjà mesuré. Time a déjà perçu. Laissons ces grincheux. Ils sont déjà défaits“.

Christiane Taubira

En revanche, du côté de la droite, le silence est assourdissant. Aucun leader LR ou des Républicains ne s’est clairement exprimé pour condamner la caricature. Un silence lourd de signification, preuve pour beaucoup, que Charlie Hebdo ne se situe plus vraiment dans la tradition critique de gauche, mais dans une guerre culturelle tournée contre celles et ceux qui portent les combats antiracistes. Un silence qui traduit aussi une sorte d’accord implicite lorsque la satire heurte des sensibilités issues de combats antiracistes contemporains. Heureusement, pendant que la droite se tait, certains, interrogent les limites d’une satire qui humilie au lieu de débattre. Dans un texte largement relayé, le journaliste Claude Askolovitch prend publiquement position aux côtés de Rokhaya Diallo. Il pointe à la fois la provocation satirique et la stratégie idéologique qui la sous-tend :

« Si Rokhaya Diallo se retrouve croquée en danseuse d’une Revue nègre d’il y a un siècle alors que rien ne la rattache à cette histoire, sinon sa peau, c’est parce que ses positions sur la laïcité déplaisent à Charlie et à Riss, qui décident donc de ne plus débattre mais de mépriser la dignité de leur ennemie désignée. »

Et il va plus loin, en posant la question des limites différentielles de la satire :

« Ce que l’on s’autorise à Charlie contre une femme noire, on ne se l’autoriserait pas contre un homme juif. »

Ce témoignage, rare et frontal, éclaire ce que beaucoup ressentent : quand la caricature vise une femme noire, elle se nourrit d’un répertoire historique chargé — et ce poids n’est pas neutre.

Intersectionnalité, sujet réel

Le dessin de Charli Hebdo dépasse la caricature, et s’inscrit dans une analyse désormais documentée scientifiquement, celle des effets de l’intersectionnalité — ce point où racisme, sexisme et hégémonies symboliques se croisent pour produire des formes spécifiques d’exclusion. Les femmes noires, en France comme ailleurs, dénoncent depuis des années la persistance de ce regard qui ne voit en elles que des corps exotisés ou des clichés historiques. Car les femmes noires d’où qu’elles soient ne subissent pas “du racisme” d’un côté et “du sexisme” de l’autre — mais une combinaison spécifique à savoir hypersexualisation, exotisation, délégitimation intellectuelle, réduction au corps. Cette réalité sociale est depuis plusieurs années étudiée par des sociologues et historiens comme une clé essentielle pour comprendre la reproduction des inégalités.

Taubira, Pélicot, Obono : les précédents existent

Il faut aussi rappeler une tendance lourde de la satire : elle semble frapper plus souvent des femmes — et souvent de façon humiliante plutôt que critique. Gisèle Pélicot, sexagénaire au centre du procès des viols de Mazan, a été représentée par Charlie Hebdo dans des dessins qualifiés de « de mauvais goût, insultants et gênants », montrant la victime dans des scènes grotesques liées à ses agressions, déclenchant un tollé sur les réseaux sociaux et la presse en octobre-décembre 2024. Beaucoup ont estimé que le dessin ne satirisait rien — qu’il soulignait au contraire l’humiliation d’une femme déjà victime et exposée publiquement.

Difficile d’oublier 2013 quand Christiane Taubira caricaturée en singe est associée à une banane — épisode devenu symbole des violences racistes en politique. Ni 2020, où Danielle Obono représentée en esclave dans une fiction publiée par Valeurs Actuelles. Ces deux affaires ont montré que la caricature, quand elle convoque l’histoire raciale, ne flotte pas dans le vide : elle réactive des humiliations inscrites dans la durée.

Ces exemples montrent que la satire qui se prétend universelle finit souvent par s’exercer de manière disproportionnée sur des corps féminins, et plus encore lorsqu’il s’agit de femmes noires ou victimes de violences — des cases qui, historiquement, ont intégré l’imaginaire collectif comme « corps exposés », « corps à déshabiller », « corps à moquer ». Quant à la polémique autour de Charlie Hebdo et de Rokhaya Diallo, elle met surtout en lumière la persistance d’un imaginaire colonial dans une partie de la presse française, la manière dont il structure les représentations des femmes noires, et les lignes de fracture politiques qui traversent aujourd’hui la société.

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Rédactrice en chef et fondatrice de Rapporteuses, Lise-Marie Ranner-Luxin allie vision éditoriale et plume affûtée. Passionnée par les histoires humaines, les tendances culturelles et l’actualité qui fait débat, elle supervise la ligne éditoriale et guide l’équipe avec exigence et créativité. Journaliste expérimentée, elle sait capter les détails qui font vivre un récit et mettre en lumière des voix parfois oubliées, tout en cultivant un regard critique et engagé sur le monde qui l’entoure.
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