Lundi 4 mai 2026, les marches du Metropolitan Museum of Art s’apprêtent à accueillir l’événement le plus scruté de la planète mode. Mais derrière les robes spectaculaires et les flashs, le Met Gala se déroule cette année dans un climat inhabituel : appels au boycott, absence du nouveau maire Zohran Mamdani. En cause, le rôle central de Jeff Bezos et de Lauren Sánchez Bezos, propulsés présidents d’honneur. Une édition où la haute couture croise frontalement les fractures sociales et politiques.
Un boycott qui vise bien plus qu’un gala
Depuis plusieurs semaines, des affiches fleurissent dans les rues et les stations de métro de New York: « Boycott the Bezos Met Gala ». Sur certaines, un slogan revient : « Amazon alimente ICE », en référence aux liens dénoncés entre Amazon et l’agence fédérale U.S. Immigration and Customs Enforcement. L’image de Jeff Bezos y est détournée : le fondateur d’Amazon est représenté en uniforme de l’agence américaine de l’immigration, régulièrement critiquée par des associations pour ses opérations d’arrestation jugées brutales, arbitraires, parfois mortelles, et accusée d’entretenir un climat de peur dans certaines communautés aux États-Unis.
En cause, la présence du patron d’Amazon comme président d’honneur et sponsor de l’événement. Pourtant, ce n’est pas la première fois que le Met Gala attise les tensions. En 2024 et 2025 déjà, des manifestants pro-palestiniens s’étaient mobilisés aux abords de l’événement pour tenter d’en perturber le déroulement, comme le rappelait le New York Times. Mais rarement la contestation aura atteint une telle intensité, y compris lors d’éditions précédentes pourtant soutenues par d’autres géants de la tech comme Instagram, Apple ou TikTok.
Qu’est-il reproché à Jeff Bezos et Lauren Sánchez ? D’abord, leur proximité avec l’administration de Donald Trump. Un positionnement perçu par certains militants comme profondément problématique, dans un contexte où les États-Unis traversent une période d’incertitude économique et restent engagés dans une guerre avec l’Iran, souligne le quotidien américain.
Autre point de crispation : la commercialisation par Amazon de technologies de reconnaissance faciale à l’agence fédérale ICE, en charge de l’immigration. Ces outils auraient contribué à certaines opérations, notamment liées à l’expulsion de migrants. Enfin, les conditions de travail au sein de l’entreprise continuent d’alimenter les critiques. L’AFP rappelle que des chauffeurs-livreurs ont parfois été contraints d’uriner dans des bouteilles faute d’accès à des sanitaires, un symbole repris dans certaines affiches de protestation visibles à New York.
Ces polémiques s’inscrivent également dans un contexte de rumeurs autour d’un possible rachat du groupe Condé Nast, propriétaire du magazine Vogue, par Jeff Bezos. Certains évoquent même l’hypothèse qu’il souhaiterait en confier la direction de l’édition américaine à son épouse. Interrogée sur ces controverses, Anna Wintour, présidente du Met Gala, a tenu à défendre le couple : « Lauren Sánchez est une grande amoureuse du costume et de la mode. Elle sera un merveilleux atout pour le musée et pour l’événement. »
Plus largement, c’est aussi la symbolique qui crispe, voir un gala ultra-luxueux, où une place peut atteindre 75 000 dollars, associé à une figure du capitalisme alimente les critiques sur les inégalités.
Une absence politique qui fait date
Fait rare dans l’histoire récente du Met Gala, le maire de New York, Zohran Mamdani, a annoncé qu’il ne participerait pas à l’événement. Ses prédécesseurs, de Eric Adams à Michael Bloomberg en passant par Bill de Blasio, tous avaient pourtant fait de leur présence une tradition.
Qui monte les marches, qui les évite
Malgré la polémique, le gala conserve son pouvoir d’attraction. Plusieurs grandes figures du cinéma, de la musique et du sport sont attendues, comme Beyoncé, Nicole Kidman, Venus Williams ou encore Angela Bassett. Mais les absences, elles, nourrissent les commentaires. Zendaya, habituée des apparitions spectaculaires, ne sera pas présente. Même décision pour Meryl Streep, qui aurait décliné une invitation de premier plan.
Difficile de démêler ce qui relève de contraintes d’agenda, de choix artistiques ou d’une prise de distance plus politique. Mais leur accumulation alimente l’idée d’une édition moins consensuelle que les précédentes.
Le Met Gala, fabrique mondiale du prestige
Pour comprendre l’ampleur de la crise, il faut revenir à l’histoire du Met Gala. Créé en 1948 par la publiciste Eleanor Lambert, l’événement n’était à l’origine qu’un dîner de charité destiné à financer le Costume Institute. Lorsque Diana Vreeland, ancienne rédactrice en chef de Vogue, devient conseillère spéciale du Costume Institute en 1972, le Met Gala change de dimension. Sous son impulsion, le dîner mondain amorce sa transformation en grand-messe du glamour, tout en restant officiellement destiné à la haute société new-yorkaise.
Peu à peu, les célébrités s’imposent : Andy Warhol, Diana Ross ou Cher font entrer le gala dans une nouvelle ère, où l’art, la mode et le star-system fusionnent. C’est également sous l’ère Vreeland que l’événement s’installe définitivement au Metropolitan Museum of Art et que les thèmes annuels, aujourd’hui indissociables du Met Gala, font leur apparition. Il faudra attendre les années 1990 et l’arrivée d’Anna Wintour pour que l’événement change d’échelle.
Sous son impulsion, le gala devient un rendez-vous incontournable, à la croisée de la mode, de l’art et de la culture populaire. Chaque édition s’articule autour d’un thème, en 2026, « Fashion Is Art » — qui donne lieu à des interprétations spectaculaires sur le tapis rouge.
Aujourd’hui, le Met Gala est autant un événement culturel qu’un phénomène médiatique mondial, qui génère des retombées considérables et impose ses codes esthétiques à l’échelle mondiale.
Bezos, ou l’art d’investir le symbole
L’arrivée de Jeff Bezos comme sponsor, n’est pas anodine. Selon plusieurs sources, le couple a contribué à hauteur de plusieurs millions de dollars pour co-organiser l’événement. Le site Page Six évoque une participation d’au moins 10 millions de dollars, pouvant atteindre 20 millions selon certaines estimations. D’autres médias, comme El País, avancent le chiffre d’environ 6 millions de dollars pour leur rôle de co-hôtes et principaux sponsors. Une information également reprise par plusieurs titres qui confirment un investissement massif du couple pour s’imposer comme acteurs centraux de cette édition.
En finançant ou co-organisant ce type d’événement, ces personnalités capitalistes come les Bezos, ne se contentent pas de soutenir la culture, elles investissent un capital symbolique, celui du prestige, de la reconnaissance sociale, de la légitimité. Une stratégie déjà observée dans l’histoire américaine, où les grandes fortunes industrielles cherchaient à inscrire leur nom dans les musées, les universités ou les fondations.
Mais dans un contexte social qui n’échappe plus aux réseaux sociaux, cette stratégie suscite une contestation plus visible, plus immédiate, plus politisée.


Mode, pouvoir et fracture
Le Met Gala s’organise chaque année autour d’un thème issu de l’exposition du Costume Institute. Ces dernières années, on peut notamment citer en 2025 “Superfine: Tailoring Black Style” (exposition consacrée à l’élégance et à l’histoire du tailoring dans les cultures noires), en 2024, “Sleeping Beauties: Reawakening Fashion” et en 2023 “Karl Lagerfeld: A Line of Beauty”.
Son thème est par conséquent bien plus qu’un simple habillage éditorial, il structure entièrement l’événement, et définit le code vestimentaire, en invitant les célébrités et les créateurs à concevoir des tenues pensées comme des interprétations, parfois littérales, parfois conceptuelles, du sujet choisi. Il influence également la scénographie de la soirée et donne une direction artistique globale à l’ensemble du gala. Mais sa portée dépasse largement la seule dimension esthétique. Certes, c’est l’un des événements de collecte de fonds les plus médiatisés au monde, mais son importance ne se mesure pas uniquement à l’argent récolté ni à son impact sur les réseaux sociaux.
Il fonctionne surtout comme une exposition géante où la mode est pensée comme une forme d’art à part entière, en dialogue permanent avec les œuvres, les récits culturels et les représentations sociales. Chaque édition propose ainsi une lecture du monde à travers le vêtement, tout en montrant en retour comment la mode contribue à fabriquer nos imaginaires culturels.
Lundi soir, sur la Cinquième Avenue, les flashs crépiteront comme chaque année. Mais cette fois, chaque tenue, chaque absence, chaque présence racontera autre chose que du style : une époque, et sous bien des aspects, qui est plutôt terrifiante.



