Kanye West, alias Ye, s’est offert les 26 et 27 janvier 2026, une pleine page dans le Wall Street Journal pour présenter ce qu’il appelle un mea culpa solennel, affirmant « Je ne suis pas un nazi ou un antisémite » et exprimant des « regrets » pour les propos et actes qui ont mis sa carrière en lambeaux ces dernières années.
Après des années de provocations, de propos antisémites et de mises en scène flirtant avec l’iconographie nazie, l’artiste banni, a choisi la forme la plus spectaculaire pour demander pardon et invoque ses troubles mentaux. Une tentative de retour par l’excuse, dans une Amérique trumpisée où le scandale ne choque plus et où la repentance médiatique semble avoir perdu toute valeur politique.
“Je ne suis pas un nazi”
“J’ai fait et dit des choses que je regrette profondément”. Les 26 et 27 janvier 2026, Kanye West achète une page entière dans plusieurs journaux américains, dont le Wall Street Journal, pour publier une déclaration solennelle : « Je ne suis pas un nazi ou un antisémite », écrit-il, évoquant ses « regrets » et la souffrance causée par ses propos racistes et antisémites, tout en mettant en avant son trouble bipolaire, diagnostiqué de longue date, et “le déni”, explique l’artiste, qui ajoute que “quand on est en phase maniaque, on ne pense pas être malade” et “on a l’impression que ce sont les autres qui exagèrent. On a l’impression de voir le monde plus clairement que jamais alors qu’en réalité on est en train de perdre complètement pied”. Relayée en France par Franceinfo, la lettre se veut un point final, un geste de réparation publique après des mois, et même des années, de dérapages assumés, souvent revendiqués comme des actes de liberté artistique ou de provocation politique.
Mais la formule, aussi nette soit-elle, arrive tard, et surtout après une accumulation de faits qui ont largement dépassé le cadre de la simple sortie incontrôlée.
Une longue série de frasques
Car Kanye West ne s’est pas contenté d’un mot de trop et ne demande pas pardon pour une maladresse, mais pour une série de déclarations publiques précises et répétées. En octobre 2022, il publie sur Twitter son intention de passer en mode « Death Con 3 on Jewish people », formule explicitement violente qui entraîne alors son bannissement de la plateforme, et la rupture de partenariats majeurs, notamment avec Adidas. La même année, il s’affiche à la Fashion Week de Paris avec un t-shirt « White Lives Matter », slogan forgé par la droite réactionnaire américaine en opposition directe au mouvement Black Lives Matter.
En 2023 et 2024, loin de se faire discret, il multiplie les interviews confuses, les performances publiques dérangeantes et les références complaisantes à l’extrême droite américaine. À cela s’ajoutent des propos réitérés sur l’esclavage, qualifié dès 2018 de « choix », puis redits dans divers médias, ainsi qu’une succession de références complaisantes à l’idéologie nazie, jusqu’à la sortie en mai 2025 du morceau Heil Hitler, retiré de nombreuses plateformes mais largement diffusé avant suppression.
À force de répétition, la provocation est devenue une ligne artistique, et l’outrance, une stratégie de visibilité.
L’Amérique de Trump, ou l’usure du scandale
C’est précisément ce que souligne Libération dans son analyse publiée le 26 janvier 2026 : dans l’Amérique façonnée par l’ère Trump, où le discours transgressif est devenu un outil politique banal, les excuses de Kanye West « ne servent à rien ». Non pas parce qu’elles seraient insincères, mais parce qu’elles arrivent dans un espace public saturé de violences symboliques, où la parole extrême n’entraîne plus ni exclusion durable ni véritable débat moral.
Après ses propos antisémites de 2022, Kanye West est exclu de Twitter. Mais cette mise à l’écart ne dure pas. Depuis le rachat de la plateforme par Elon Musk, à l’automne 2022, devenu X, la ligne éditoriale s’est transformée : au nom d’une conception extensive de la liberté d’expression, de nombreux comptes auparavant bannis pour propos haineux, complotistes ou incitant à la violence ont été réintégrés.
Et puis Kanye West n’est pas une exception, mais un symptôme. Comme Donald Trump banni lui aussi avant lui, et comme d’autres figures de la droite radicale américaine, il bénéficie depuis, d’un espace numérique où la parole raciste circule, choque brièvement, puis se dissout dans le flux.
Charlie Kirk ou la respectabilité du soupçon racial
La banalisation ne concerne pas seulement les artistes provocateurs. Elle touche aussi des figures politiques installées, à l’image de Charlie Kirk, fondateur de Turning Point USA et proche de la mouvance trumpiste. En janvier 2024, lors d’une émission diffusée en ligne, Kirk affirme que s’il voit un pilote noir aux commandes d’un avion, il espère « qu’il soit qualifié », insinuant que les politiques de diversité (DEI) conduiraient à privilégier la couleur de peau sur la compétence.
Le propos, largement relayé, repose sur un soupçon racial ancien, l’idée que certaines minorités seraient promues au détriment du mérite, et a été dénoncé comme raciste par de nombreux observateurs. Pourtant, aucune sanction, aucune marginalisation réelle ne s’est produit. Charlie Kirk a continué avant son assassinat le 10 septembre 2025, d’être invité, écouté, financé, preuve que ce type de discours n’est plus perçu comme disqualifiant dans une partie de l’espace public américain.
Et c’est justement là que les excuses de Kanye West perdent leur portée. Dans l’Amérique post-Trump, la parole raciste et antisémite ne constitue plus une rupture morale nette. Elle est devenue un bruit de fond, un élément du débat politique et culturel, relayé par des artistes, des éditorialistes, des responsables politiques ou des influenceurs, parfois sous couvert de provocation, parfois au nom de la « liberté d’expression ».
Quand l’excuse ne suffit plus
La lettre de Kanye West, aussi solennelle soit-elle, apparaît presque comme un aveu d’impuissance. Car le problème n’est plus seulement ce qu’il a dit, mais le monde qui permet que ces paroles soient dites, rediffusées, monétisées, puis pardonnées sans conséquence. Comme le souligne Libération, les excuses de Kanye West « ne servent à rien » parce qu’elles se heurtent à une réalité plus vaste : celle d’une société où la frontière entre provocation, idéologie et violence s’est brouillée, et où la parole raciste et antisémite s’est dangereusement normalisée au point que même le repentir semble désormais faire partie du spectacle.
En invoquant ses troubles mentaux, Kanye West rappelle une réalité médicale indiscutable, mais pose aussi la question du, peut-on tout dire en invoquant la liberté d’expression ? Dans une Amérique où les discours de haine ont été légitimés par le sommet de l’État, où l’antisémitisme et le complotisme circulent à visage découvert, l’excuse individuelle ne suffit plus à contenir les effets collectifs. Dans cette Amérique-là, le pardon n’est plus un geste réparateur, mais un épisode de plus dans une dramaturgie de l’excès, aussitôt digéré, aussitôt oublié, jusqu’à la prochaine provocation.



