Au New Morning, ce vendredi 3 avril, les cuivres vont sonner comme des appels. Un hommage à Willie Colón, disparu le 21 février 2026 à 75 ans, va rassembler musiciens et fidèles d’une œuvre qui a fait de la salsa une affaire sérieuse. Après les hommages brûlants rendus à Eddie Palmieri puis à Ray Barretto, le New Morning poursuit ainsi son travail de mémoire en consacrant une nouvelle soirée aux grandes figures de la salsa, en réunissant pour l’occasion, autour de la présence exceptionnelle de Orlando Poleo, une fine fleur de musiciens parisiens dirigés par Félix Boucaud et Christophe Renard, pour saluer la disparition récente de celui qu’on surnommait, sans emphase inutile, l’« architecte de la salsa ».
Il y aura, vendredi soir, quelque chose de plus qu’un concert dans la pénombre chaleureuse du New Morning. Parce que Colón n’était pas seulement un musicien parmi d’autres, ni même un simple pionnier de la salsa. Et c’est sans doute Bad Bunny qui l’a peut-être le mieux formulé, ou du moins incarné, lors du Super Bowl. Loin de se contenter pas de faire danser, elle charrie l’histoire longue des migrations caribéennes, héritages africains, l’esclavage et les survivances dans les corps et les sons, toute une mémoire en mouvement qui traverse les générations. Samedi 21 février, la superstar portoricaine Bad Bunny avait suspendu le fil de son concert à São Paulo, au Brésil, pour saluer le jour de sa mort, « une légende de la salsa magnifique et mythique », prenant le temps de citer Willie Colón et son disque El Malo (1967), glissé en clin d’œil dans son titre NUEVAYoL, déclaration d’amour aux communautés latinos de New York.
Depuis l’annonce de sa disparition, les hommages se sont multipliés : « Willie n’a pas seulement transformé la salsa. Il l’a enrichie, politisée, imprégnée de récits urbains et l’a portée sur des scènes où elle n’avait jamais été auparavant. Son trombone était la voix du peuple », a ainsi déclaré Pietro Carlos, son manager historique, tandis que Fania Records, le label qui l’avait signé à seulement 15 ans, saluait une œuvre qui « exprimait l’identité, la fierté, la résistance et la joie », rappelant que sa musique « ne s’écoutait pas seulement, elle se vivait ». Parce qu’il y a des musiques qui font danser, et puis il y a celles qui racontent pourquoi on danse, malgré tout, et Willie Colón appartenait à cette seconde catégorie, celle des artistes qui prennent la fête à revers, qui la chargent de réalité, de colère rentrée et d’ironie, jusqu’à en faire un territoire politique à part entière.
Le Bronx comme matrice
Né le 28 avril 1950 dans le South Bronx, Willie Colón grandit loin des clichés tropicaux souvent accolés à la salsa, dans un quartier alors ravagé par la pauvreté, les tensions raciales et l’abandon urbain, un décor qui n’a rien d’exotique mais tout d’explosif, et qui va irriguer sa musique de part en part. À 11 ans à peine, Colón entre en musique comme on entre en résistance, en tâtonnant d’un instrument à l’autre, d’abord la flûte, puis le clairon, la trompette, avant de trouver, presque par accident mais avec une évidence, dans le trombone, ce souffle grave et métallique qui deviendra sa signature, celui qui lui permettra de s’imposer dans un genre encore en formation, la salsa, alors en train de naître dans les marges new-yorkaises.
Ce choix prend racine lors d’un choc d’écoute, provoqué par le jeu de Barry Rogers sur « Dolores », morceau de Mon Rivera avec Joe Cotto, moment de révélation où le jeune Colón comprend que cet instrument, souvent relégué à l’arrière-plan, peut devenir un centre de gravité, un moteur rythmique autant qu’émotionnel. À 15 ans à peine, il entre chez Fania Records, la machine à fabriquer la salsa mondiale pilotée par Johnny Pacheco, et en 1967, il sort El Malo, premier album au titre qui donne déjà le ton, l’artiste annonce un brin provocateur, qu’il ne sera pas sage. La rencontre avec Héctor Lavoe, c’est l’étincelle, le duo qui va faire basculer la salsa dans une autre dimension, plus brute, plus incarnée, où la voix cabossée de Lavoe se frotte aux arrangements tranchants de Colón. À 17 ans, il est déjà au cœur de l’aventure Fania Records, fondée par Jerry Masucci et Johnny Pacheco, véritable laboratoire sonore où se fabrique ce qui deviendra bientôt la salsa, un son neuf, hybride, façonné dans les quartiers latinos de New York, et promis à une circulation mondiale.
Dans les années 1970, ils enchaînent les disques, La Gran Fuga (1970), El Juicio (1972), qui deviennent la bande-son de toute une génération. Changement de décor à la fin de la décennie avec Rubén Blades, autre plume, autre énergie, et surtout autre ambition : raconter frontalement la société latino-américaine. En 1978, Siembra sort et fait date, album-monstre qui installe définitivement la salsa comme un espace narratif, presque littéraire, avec des morceaux comme Pedro Navaja, chronique urbaine inspirée de Bobby Darin, où se croisent petits truands, destins brisés et ironie mordante. Colón, n’accompagne pas, il cadre, structure, donne au récit une tension musicale qui empêche toute complaisance, toute facilité. Car ce qui le distingue, très vite, c’est plus une vision d’ensemble, qu’une virtuosité isolée. Une manière de penser la musique comme une matière en fusion permanente, où le jazz, le rock, le funk, la soul et le R&B pouvaient se mêler aux traditions afro-caribéennes, son cubain, cha-cha-cha, mambo, guaracha, sans jamais effacer cette nostalgie portoricaine, faite de jíbaro, de bomba et de plena.
Plus tard, autour de lui, la galaxie s’étend : les Fania All-Stars, vitrine mondiale d’une salsa en pleine expansion, Celia Cruz, dont il produit plusieurs albums, et toute une scène qu’il contribue à façonner, à organiser, presque à politiser. Car Colón, ce n’est pas seulement un tromboniste, c’est un architecte, un type qui pense la musique comme un système, un réseau de collaborations, d’influences, de tensions, où le jazz croise les rythmes caribéens, où l’Afrique affleure sous les arrangements new-yorkais. Une trajectoire, qui sera consacrée en 2004 lorsque The Latin Recording Academy lui décerne un Grammy Award pour l’ensemble de sa carrière, reconnaissance tardive mais logique pour un musicien qui aura passé des décennies à redessiner les contours du genre.
De la musique au militantisme, il n’y a qu’un pas…de rumba
Mais Colón ne se contente pas de la scène. Figure engagée, il investit aussi le champ politique et associatif, en multipliant les prises de position en faveur des droits civiques aux États-Unis, s’impliquant dans des organisations comme l’Hispanic Arts Association, la Latino Commission on AIDS ou encore le Congressional Hispanic Caucus Institute, convaincu que la musique ne peut être dissociée des réalités sociales qu’elle raconte. Cette implication le conduit jusqu’aux sphères du pouvoir, où il devient conseiller spécial de David Dinkins, premier maire noir de New York, puis de Michael Bloomberg, tout en tentant lui-même une carrière électorale, sans grand succès, échouant notamment face à Eliot Engel lors des primaires démocrates de 1994, puis lors de celles de 2001 pour le poste de défenseur public.
Personnalité entière, parfois abrasive, Colón ne s’est jamais tenu à distance des controverses, qu’elles soient artistiques, sa rupture fracassante avec Rubén Blades après un différend autour du concert « Siembra… 25 ans plus tard » en 2003, ou politiques, n’hésitant pas à s’attaquer frontalement à Hugo Chávez, ni à afficher des positions parfois déroutantes, comme son soutien à Hillary Clinton en 2008 puis son vote déclaré pour Donald Trump en 2016. Et comme pour prolonger cette circulation permanente entre les univers, il apparaît aussi au cinéma, dans Vigilante, The Last Fight, ou encore Milliardaire malgré lui, et à la télévision, de Miami Vice à Demasiado Corazón, jusqu’à surgir, plus récemment, dans le clip NuevaYol de Bad Bunny, comme un clin d’œil générationnel, la preuve qu’au fond, son histoire n’a jamais cessé de s’écrire au présent. Alors forcément, que Bad Bunny, héritier direct, qu’il le veuille ou non, de cette tradition portoricaine diasporique, lui rende hommage, relève presque de la filiation, d’un passage de témoin entre deux époques qui parlent, chacune à leur manière, des mêmes fractures, des mêmes déplacements, des mêmes luttes pour exister dans des espaces souvent hostiles.
Vendredi soir, dans la pénombre du New Morning, ce club parisien qui a vu défiler tant de légendes, c’est au tour du Vénézuélien Orlando Poleo, figure majeure des percussions afro-caribéennes, de prendre les rênes de cet hommage, épaulé par Félix Boucaud et Christophe Renard, pour faire revivre, le temps d’une soirée, l’architecture sonore de Willie Colón. Autour d’eux, une formation taillée pour faire monter la température sans céder à la simple reconstitution, avec César Cardona, Mario Collins et Daniel Gomez aux voix, capables d’embrasser à la fois la puissance et la fragilité de ce répertoire, Christophe Renard au piano, Félix Boucaud à la basse et à la contrebasse, Alan Chimpen Olarte aux timbales, Jorge Posada aux bongos, et une section de trombones — Kleider Rosales, Michael Joussein, Olivier Caron — qui promet de faire résonner, ce son dense et frontal qui fut la marque de fabrique de Colón.
Et puis, au centre, comme un cœur battant, les congas d’Orlando Poleo, invité spécial, dont le jeu incandescent vient rappeler que cette musique ne tient pas seulement à ses mélodies mais à sa pulsation, à ce lien organique entre les corps et l’histoire, pour un hommage qui ne se contentera pas de célébrer une légende, mais rappeler, en creux, que danser n’a jamais été un geste neutre.



