Les visiteurs sont venus nombreux au Festival du livre de Paris, malgré la polémique autour de l'éviction de l'éditeur Olivier Nora de Grasset, remplacé par un très proche du milliardaire d’extrême droite, Vincent Bolloré © Olivier Dion

Purge idéologique et exode d’auteurs, le livre en état d’alerte

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Rédaction Rapporteuses
Observatrices curieuses et infatigables, Rapporteuses racontent le monde qui les entoure avec un regard à la fois précis et espiègle. Du glamour des soirées parisiennes aux...
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Après les remous ayant touché Grasset ces derniers jours, plusieurs auteurs publiés chez Stock ont signé une tribune dans laquelle ils déclarent leur intention de quitter la maison en solidarité avec Olivier Nora éditeur de Grasset, limogé par Vincent Bolloré. Une décision lourde de sens dans un secteur où la fidélité éditoriale constitue souvent un marqueur fort. En toile de fond, des recompositions industrielles, soupçons d’ingérence idéologique, et inquiétudes croissantes pour la pluralité des voix. Reportage et analyse, alors que le Festival du Livre de Paris vient de s’achever dans une atmosphère en demi-teinte.

Une nouvelle onde de choc chez Stock

Dans une tribune publiée par Le Monde samedi 18 avril, des dizaines d’écrivains des Éditions Stock, également intégrées au groupe Hachette Livre sous l’influence de Vincent Bolloré, ont tenu à réaffirmer leur attachement à la liberté éditoriale. Ils y préviennent qu’ils pourraient, à leur tour, quitter leur maison en cas de pressions comparables. Rédigé en une soirée par une dizaine d’auteurs, quelques jours après le déclenchement d’une crise majeure dans le monde de l’édition, le texte a finalement été signé par près d’une centaine d’écrivains de Stock, maison détenue, comme Éditions Grasset, par le groupe Lagardère. Cette prise de parole collective se veut à la fois un geste de solidarité après l’éviction du PDG de Grasset et un avertissement clair : « Une maison d’édition n’obéit pas à une ligne politique, c’est un espace de liberté. Sans la garantie de cette indépendance, nous ne pouvons pas produire des œuvres exigeantes. »

Parmi les signataires figurent notamment Lola Lafon, Thomas Porcher et Clara Dupont-Monod. Tous dénoncent l’éviction du dirigeant emblématique de leur « maison-sœur », qu’ils attribuent à une reprise en main orchestrée par Vincent Bolloré, évoquant au passage « la transformation de Fayard en officine d’extrême droite » survenue deux ans plus tôt.

Hémorragie chez Grasset

Ces intentions de départs ne relèvent pas d’un simple jeu de chaises musicales entre maisons, mais traduisent une inquiétude plus profonde, partagée par des écrivains aux sensibilités diverses. Car il faut le souligner : les auteurs concernés ne se rangent pas tous sous la même bannière idéologique. De droite, comme de gauche, tous traduisent la même inquiétude.

Pour rappel, le groupe Hachette Livre a officialisé, mardi 14 avril, le départ d’Olivier Nora, figure historique des Éditions Grasset, remplacé par un dirigeant réputé proche du milliardaire Vincent Bolloré. Une décision qui a provoqué un choc immédiat, tant chez les salariés que parmi les auteurs, et plus largement dans l’ensemble du secteur éditorial, déjà traversé par de fortes tensions. Dans la foulée, une vague de départs sans précédent a secoué Grasset : 115 auteurs ont quitté la maison, parmi lesquels Virginie Despentes, Vanessa Springora, Laure Adler ou encore Claude Askolovitch. Tous dénoncent, dans une lettre commune obtenue mercredi soir par l’AFP, un licenciement qu’ils considèrent comme « une atteinte inacceptable à l’indépendance éditoriale ».

La réaction du Syndicat de la librairie française (SLF) ne s’est pas fait attendre. Dans un communiqué publié jeudi, l’organisation fustige une décision qui « marque une étape supplémentaire, grave et sans doute décisive dans la mise au pas du groupe Hachette par son actionnaire ». Elle dénonce également « une vision autoritaire et idéologique » visant à « faire marcher au pas l’édition ».

Le SLF a par ailleurs tenu à saluer le rôle d’Olivier Nora, soulignant qu’il incarnait l’espoir de voir perdurer une certaine autonomie éditoriale au sein du groupe : « Il était celui grâce auquel nous pouvions garder l’espoir qu’après avoir spécialisé Fayard dans les ouvrages d’extrême droite, le groupe Hachette tiendrait, au moins par intérêt, à respecter, comme il l’avait toujours fait par le passé, l’indépendance de ses autres maisons et la pluralité de leurs choix. »

Grasset, une absence qui interroge

Ce climat de tension qui secoue le monde du livre devait inévitablement se refléter sous la grande verrière du Grand Palais, qui a accueilli jusqu’au dimanche 19 avril près de 450 exposants, majoritairement des maisons d’édition. Présente lors de l’inauguration puis du deuxième jour, l’équipe de Rapporteuses a constaté un fait notable : l’absence de la maison Grasset. Une absence remarquée, dans un événement qui constitue habituellement une vitrine majeure pour l’édition française. Sa maison mère, Hachette Livre, avait en effet choisi d’organiser dès mars son propre salon pour célébrer ses 200 ans. Au final, seules quatre maisons du groupe étaient représentées, parmi lesquelles Calmann-Lévy et Le Livre de Poche.

L’enjeu était de taille : en 2025, cette grande messe parisienne avait attiré, selon ses organisateurs, 114 000 visiteurs et permis la vente de 250 000 ouvrages. Restait à savoir si l’édition 2026, marquée par une préparation chaotique, parviendrait à égaler ces chiffres. Car en amont, le festival a été fragilisé par une polémique majeure autour de Amazon. Le géant du commerce en ligne, qui devait être présent pour la première fois en tant que sponsor, a finalement annoncé son retrait en mars, sous la pression notamment du Syndicat de la librairie française. Ce dernier menaçait de boycotter l’événement, dénonçant un partenariat jugé « irresponsable » avec un acteur accusé de « déstabiliser l’écosystème du livre ».

Mais au-delà de ce retrait, c’est l’atmosphère générale du festival qui a semblé altérée. Pour sa deuxième édition au Grand Palais, le Festival du livre de Paris a enregistré une légère hausse de sa fréquentation selon le site Livres Hebdo. Malgré cela, l’heure n’était pourtant pas à la fête, un constat partagé par plusieurs professionnels présents sur place. Comme si quelque chose, dans le rapport entre le public, les auteurs et les éditeurs, s’était fragilisé. Aux milieu de ces turbulences, le festival affichait ses ambitions. Son directeur général, Pierre-Yves Bérenguer, expliquait à l’AFP vouloir « célébrer la lecture sous toutes ses formes, de la littérature aux albums jeunesse en passant par la new romance, et attirer tous les lecteurs ». L’édition 2026 mettait ainsi à l’honneur le thème du « voyage », qu’il soit littéraire, intérieur ou géographique, et proposait deux grandes expositions consacrées à la bande dessinée. Parmi elles, « Crush » explorait les multiples déclinaisons de la romance contemporaine, de la romantasy à la dark romance.

Une recomposition sous influence

Difficile d’analyser ces événements sans évoquer le rôle du groupe dirigé par Vincent Bolloré. Depuis plusieurs années, l’industriel mène une stratégie de concentration dans les médias et l’édition, qui suscite de vives critiques. Deux ans après avoir installé Lise Boëll – connue pour avoir accompagné Éric Zemmour – à la tête des Éditions Fayard, Vincent Bolloré semble avoir étendu son influence à une autre maison emblématique du groupe : Grasset. Longtemps préservée, celle-ci se retrouve désormais au cœur des tensions.

Selon Le Canard enchaîné, informations confirmées à Mediapart, le départ d’Olivier Nora serait lié à un désaccord éditorial autour du prochain livre de Boualem Sansal. L’éditeur souhaitait une publication à l’automne, après la rentrée littéraire, afin de préserver l’équilibre du programme et de retravailler un manuscrit jugé sensible. L’auteur, lui, estimait son texte prêt, plaidant pour une sortie rapide. Le groupe aurait finalement imposé une publication dès juin. Refus d’Olivier Nora, suivi d’une procédure de départ. Mais au-delà de ce différend, beaucoup y voient un prétexte. L’écrivain, récemment passé de Gallimard à Grasset, est une figure controversée, régulièrement associée – qu’il le revendique ou non – à des sphères conservatrices proches de l’extrême droite. Sa présence remarquée aux côtés de Philippe de Villiers dans le Journal du dimanche, ou encore lors de la soirée du bicentenaire de Hachette Livre le 12 mars, aux côtés de Jordan Bardella et Sarah Knafo, a renforcé les crispations. Selon La Lettre, ces invités y auraient été chaleureusement accueillis par la direction du groupe.

En interne, certains estiment que le sort d’Olivier Nora était scellé depuis plusieurs semaines. « L’affaire Sansal est un prétexte », confie un ancien salarié, évoquant une volonté plus ancienne de l’écarter. L’éditeur s’était notamment illustré par sa capacité à résister aux pressions, y compris face à Nicolas Sarkozy lorsqu’il cherchait à influer sur le groupe Lagardère. Son départ a suscité une vive émotion parmi ses auteurs. Le philosophe Paul B. Preciado, qui a récemment quitté Grasset pour Éditions du Seuil, évoque la fin d’un « barrage » protecteur garantissant l’indépendance éditoriale. Il salue un éditeur « d’une intégrité totale ». Même tonalité du côté de Bernard-Henri Lévy, qui, après vingt-cinq ans de collaboration, dit son « admiration » et son « choc » face à ce départ.

La pluralité en question

Le cœur du problème réside là : la diversité des voix. L’édition française s’est historiquement construite sur un équilibre fragile entre lignes éditoriales fortes et coexistence d’opinions divergentes. Car il faut le encore le souligner, les auteurs concernés ne se rangent pas tous sous la même bannière idéologique. Certains sont identifiés à gauche, d’autres à droite, preuve que le malaise dépasse largement les clivages politiques traditionnels. Or, lorsque des auteurs aux positions opposées quittent une même maison pour des raisons similaires, le signal est clair. Ce n’est pas une orientation idéologique précise qui est contestée, mais la possibilité même de maintenir un espace de pluralisme.

Et cette convergence des inquiétudes, de droite comme de gauche, devrait alerter bien au-delà du seul milieu littéraire.

Au pays des Lumières, une inquiétante obscurité

La France aime se penser comme le pays des Lumières, celui où le débat d’idées est non seulement permis, mais encouragé. Pourtant, les signaux actuels dessinent un paysage plus sombre. Entre départs d’auteurs, retrait d’éditeurs et affaiblissement perceptible d’événements majeurs comme le Festival du Livre, c’est toute une chaîne culturelle qui semble se fissurer. La question n’est plus seulement celle de l’édition, elle touche à la démocratie elle-même. Car lorsque les espaces de pensée se restreignent, lorsque la diversité des récits s’appauvrit, c’est la capacité collective à débattre, à contester et à imaginer qui se trouve menacée.

Au pays des Lumières, la nuit ne tombe pas d’un coup. Elle avance, par zones d’ombre successives. Et aujourd’hui, dans le monde du livre, après celui de l’audiovisuel, certaines sont déjà bien visibles.

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Observatrices curieuses et infatigables, Rapporteuses racontent le monde qui les entoure avec un regard à la fois précis et espiègle. Du glamour des soirées parisiennes aux coulisses des affaires, de la culture aux nouvelles tendances, elles parcourent la ville et le monde pour capter les histoires, les personnages et les mouvements qui font l’actualité. Toujours sur le terrain, elles mêlent rigueur journalistique et sens du récit, pour offrir aux lecteurs des portraits, enquêtes et chroniques à la fois informatifs et captivants.
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