Mohamed Ouerghi (g) et Hamadi Bejaoui lors d'une répétition de la pièce "Flagranti",  le 16 mai 2022 © FETHI BELAID 

Tunisie : flambée queer sous cloche répressive

Rapporteuses
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Une scène, six corps, mille brisures. En plein Tunis, dans une salle privée, s’est joué les 21 et 22 mai un petit séisme artistique : Flagranti, première pièce de théâtre queer dans un pays où l’homosexualité rime encore avec pénal.

Mise en scène par la trentenaire Essia Jaïbi, diplômée des facs françaises et militante à sa manière d’une autre Tunisie, le spectacle prend de face l’article 230 du code pénal, cette vieille machine à broyer du vivant qui condamne “la sodomie” à trois ans de taule. Une pièce jouée au pays du jasmin, mais sans parfum d’impunité.

Sur scène, des comédiens (pour la plupart non professionnels), 23 à 71 ans, mettent à nu les violences ordinaires : celles de la rue, du foyer, du boulot. Violence des regards, des coups, des silences. Violence d’un système qui teste encore l’anus comme on vérifie une douane, république ou répression ?

Théâtre de combat

Essia Jaibi © Rolex/Bart Michiels 

C’est un défi“, lâche Jaïbi à l’AFP. Un défi qui a demandé neuf mois de travail, des tripes et une prise de risque maximale. Car dans la Tunisie post-révolutionnaire, l’activisme LGBTQ n’est pas un loisir de bourgeois bohème : c’est une mise en jeu quotidienne de son intégrité physique, psychique, sociale. On ne sort pas du placard impunément. On n’en sort même pas vraiment. On l’ouvre, on s’y débat, on y hurle.

Flagranti, “flagrant délit”, clin d’œil au jargon policier, met en lumière une jeunesse queer sans modèle, sans voix, sans scène. Dans l’espace confiné du théâtre, on essaie de recréer un peu de souffle. Coproduite par Mawjoudin, une ONG locale en première ligne depuis des années, la pièce se veut aussi manifeste. Contre une société qui regarde ailleurs. Contre un pouvoir qui serre les boulons tout en prônant l’ouverture. Contre l’article 230, surtout, utilisé pour faire taire, pour punir, pour exister politiquement.

“On ne cédera pas”

Sur scène, un médecin nommé Adam, dit en fin de représentation : « Nous ne céderons pas. » Pas une phrase de théâtre, mais un acte. À l’heure où le président Kais Saied, tout-puissant depuis son putsch institutionnel du 25 juillet 2021, refuse de dépénaliser l’homosexualité tout en se disant contre les incarcérations, grand écart politique entre tradition et droits de l’homme. En attendant, 59 personnes envoyées derrière les barreaux entre 2020 et 2021 pour homosexualité, selon Mawjoudin. Et plus de 3 000 depuis 2008. Le compteur tourne.

Sortir du silence

L’avocat Mounir Baatour accusé de blasphème par la justice tunisienne, réfugié en France © DR

En Tunisie comme dans le reste du monde arabe, sortir du placard relève encore de l’utopie, voire du suicide social. Les ONG locales se battent, les festivals queer émergent, mais le rejet, lui, tient bon. Flagranti ne prétend pas changer le monde, mais au moins poser la question. Une claque de deux heures, inspirée de témoignages réels, qui brise le tabou, ouvre la gorge, fait parfois pleurer.

Le spectateur Salim, 24 ans : “C’était moi sur scène. Bouleversant.” L’acteur Hamdi Bejaoui : “On montre un être humain écrasé.” Pas de grandes tirades, pas d’effets de manche. Juste des voix, des récits, des corps qui racontent l’indicible.

Art en lutte

Manifestants tunisiens hissant le drapeau LGBT devant les membres des forces de l’ordre, lors d’un rassemblement organisé à Tunis, le 6 fevrier 2021 © Chedly Ben Ibrahim

Pas question ici de théâtre bourgeois. Flagranti est un manifeste. Un acte politique. Une tentative de créer des figures, des références, là où il n’y en a pas. Dans le monde arabe, les icônes LGBTQ restent souvent importées : Madonna, Cher, Dalida, Sheila… Les visages locaux, eux, sont effacés, réprimés ou exilés. La pièce le dit aussi : corruption, justice bancale, fuite des cerveaux… Autant de thèmes qui gangrènent le pays et traversent le texte en filigrane.

Une pièce pour ne plus faire semblant. Pour dire ce que beaucoup taisent. Pour dire que le théâtre peut encore être un lieu de lutte. Et que sur les planches de Tunis, les identités interdites peuvent, l’espace d’un instant, exister pleinement.

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