La réduction du temps de travail, appelé 35 heures portée par Martine Aubry et actée en 2000 par l’ancien Premier ministre, fait partie des grands marqueurs de sa carrière politique. © Joseph Cohen-Jonathan

Les 35 heures, une vie après Jospin

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Observatrices curieuses et infatigables, Rapporteuses racontent le monde qui les entoure avec un regard à la fois précis et espiègle. Du glamour des soirées parisiennes aux...
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Depuis la mort de Lionel Jospin, le 22 mars 2026 à Paris, à l’âge de 88 ans, c’est toute une époque sociale qui remonte à la surface, celle d’une gauche de gouvernement qui croyait encore pouvoir redessiner le temps de travail. Au cœur de cet héritage, les 35 heures, portées par Martine Aubry à la fin des années 1990. Pensées comme un levier contre le chômage, elles s’inscrivaient dans un moment économique favorable, avec près de 900 000 chômeurs en moins.

Chronique d’un temps révolu…et pourtant toujours là

Il faut se souvenir de la fin des années 1990 comme d’un moment suspendu, une parenthèse presque insouciante où la gauche revenue au pouvoir pensait pouvoir agir sur le réel, et notamment sur ce qui semblait alors intangible : le monde du travail. À Matignon, Lionel Jospin incarne une forme de rigueur tranquille, austère mais déterminée. À ses côtés, Martine Aubry porte une réforme qui va marquer durablement le paysage social français : les 35 heures.

À l’époque, le pays sort d’années de chômage de masse. Dans les open spaces encore balbutiants, les téléphones fixes sonnent, les fax crépitent. Certains employés quittent le travail à heure fixe, ou presque. Le week-end existe. Le travail est un lieu, un espace identifié, souvent éloigné de la sphère familiale. Et les 35 heures viennent s’y inscrire comme une promesse, reprendre la main sur le temps.

Au début, l’idée parait simple, partager le travail pour en créer. Les discutions vont bon train dans les entreprises, les négociations sont difficiles, mais pourtant des accords sont signés parfois à la hâte. Dans les bureaux, les salariés découvrent les RTT, des respirations nouvelles pour oublier les cadences. Certains y voient une conquête historique, d’autres une usine à gaz. Mais tous sentent qu’il se passe quelque chose.

« Je me souviens de la première fois où j’ai posé une RTT, raconte Philippe, aujourd’hui cadre dans une entreprise d’assurance. On avait l’impression de tricher un peu avec le système, comme si on gagnait du temps sur quelque chose qui ne nous appartenait pas vraiment. »

Puis le temps passe. Et avec lui, les certitudes se fissurent. Au début des années 2000, une autre transformation s’amorce, l’individualisation du travail. Le salariat commence à se fragmenter, et apparaît en 2009 le statut d’auto-entrepreneur, devenu micro-entrepreneur, qui promet autonomie et simplicité.

Sonia, graphiste indépendante à Montreuil, en a fait l’expérience. « Les 35 heures, pour moi, ça n’a jamais existé. Je travaille quand il y a du boulot. Parfois dix heures par jour, parfois rien pendant une semaine. Mon temps, ce n’est pas un cadre, c’est une variable. » Dans le même mouvement, les professions libérales évoluent. Aux figures traditionnelles s’ajoutent de nouveaux indépendants, souvent issus du numérique ou du conseil.

« On nous vend la liberté, mais elle a un prix », explique Karim, consultant en stratégie digitale. « Je facture à la mission, donc chaque heure compte. Mais personne ne me dit quand m’arrêter. Au final, je travaille plus qu’avant, mais différemment. »

Mais depuis sa création, le régime s’est peu à peu complexifié, au fil des dérogations, des cas particuliers et des ajustements fiscaux, il a éloigné progressivement la promesse initiale de simplicité. Porté à l’époque par Hervé Novelli dans un contexte de crise économique et de chômage élevé, ce statut ambitionnait de faciliter l’accès à l’activité indépendante. Pas de capital minimum, ni de comptabilité lourde, des charges calculées uniquement sur le chiffre d’affaires réellement encaissé. Le dispositif a rapidement rencontré un large succès. Aujourd’hui, la France compte près de 2,5 millions de micro-entrepreneurs, dont environ deux tiers sont considérés comme économiquement actifs.

Mais cet engouement a aussi suscité des inquiétudes, notamment chez les artisans, qui redoutaient une concurrence jugée déloyale, une substitution progressive au salariat et l’essor d’une forme d’économie parallèle. Face à ces critiques, les pouvoirs publics ont été contraints d’ajuster régulièrement le régime, contribuant, au fil du temps, à en brouiller la lisibilité initiale.

Et pendant ce temps-là, le salariat lui-même se transforme. Vingt-cinq ans plus tard, la scène a changé, la pandémie de COVID-19, a rabattu les cartes. Claire, responsable RH dans une PME parisienne, se souvient : « Pendant le confinement, on a perdu la notion du temps. Les gens étaient connectés en permanence. Officiellement, ils faisaient 35 heures. En réalité, c’était beaucoup plus flou. »

Le bureau tel que certains l’ont connu dans les années 2000, s’est dissout peu à peu dans les écrans. Les rendez-vous se tiennent désormais sur Zoom, les visages alignés en mosaïque remplacent les tables de réunion. Le salon est devenu un poste de travail, la cuisine un lieu de visioconférence improvisé. Le télétravail, propulsé par la pandémie de COVID-19, a bouleversé les repères sans vraiment redéfinir les règles.

Le paradoxe est cruel, jamais le temps de travail n’a été aussi encadré juridiquement, et jamais il n’a semblé aussi poreux dans la réalité. Le salarié ne badge plus, il se connecte. Il ne quitte plus le bureau, il ferme un ordinateur, parfois pour le rouvrir quelques minutes plus tard. Les 35 heures sont devenues une abstraction, une sorte de fiction collective à laquelle chacun continue de se référer sans vraiment la vivre.

Dans un entretien à 20 Minutes, les deux experts Bertrand Martinot et Stéphane Jugnot résument les avantages et les inconvénients de la réforme. la France serait allée « trop loin » avec les 35 heures ? Une phrase qui résonne différemment selon ceux qui l’entendent, mais qui dit surtout l’évolution d’un système devenu difficile à mesurer. « Trop loin ? Peut-être pour certains secteurs », nuance Philippe. « Mais pour nous, ça reste un repère. Même si on ne le respecte plus vraiment. »

Mais une autre transformation est déjà à l’œuvre, révolutionnaire. L’intelligence artificielle s’infiltre désormais dans les tâches quotidiennes, accélère les rythmes, automatise, assiste, remplace parfois. Elle ne réduit pas nécessairement le temps de travail, mais le reconfigure. Elle pose, à nouveau, la question que les 35 heures avaient tenté de trancher sans jamais l’épuiser : combien de temps faut-il travailler, et pour quoi faire ? « L’intelligence artificielle commence à faire une partie de mon travail », confie Sonia. « Ça me fait gagner du temps… mais du coup, on me demande d’en faire plus. » Même constat pour Karim : « On produit plus vite, donc on vend plus de missions. Mais le temps libéré n’est jamais vraiment du temps libre. »

La mort de Lionel Jospin, le 22 mars 2026, referme symboliquement ce chapitre sans le clore tout à fait. Un hommage national lui sera rendu jeudi 26 mars, comme pour saluer une époque où la politique prétendait encore organiser le temps des individus. « À l’époque, on croyait que la loi pouvait tout régler », se souvient Claire. « Aujourd’hui, j’ai l’impression qu’elle court derrière la réalité. »

L’histoire, elle, ne s’est pas arrêtée. Elle s’est fragmentée, individualisée, accélérée. Et au milieu de cette dispersion, une question demeure, posée différemment par chacun de ces témoins, mais toujours la même : dans ce monde où chacun gère son propre rythme, qui décide encore du temps où on travaille et surtout, du temps que l’on s’accorde pour vivre ?

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Observatrices curieuses et infatigables, Rapporteuses racontent le monde qui les entoure avec un regard à la fois précis et espiègle. Du glamour des soirées parisiennes aux coulisses des affaires, de la culture aux nouvelles tendances, elles parcourent la ville et le monde pour capter les histoires, les personnages et les mouvements qui font l’actualité. Toujours sur le terrain, elles mêlent rigueur journalistique et sens du récit, pour offrir aux lecteurs des portraits, enquêtes et chroniques à la fois informatifs et captivants.
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