L’Hémicycle de l'Assemblée nationale. © Instagram

Pétition monstre contre poison discret : deux millions de voix contre la loi Duplomb

Lise-Marie Ranner-Luxin
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Lise-Marie Ranner-Luxin
Directrice de la rédaction
Fondatrice du site, Lise-Marie aime la culture et sa ville Paris. Elle a travaillé dans la presse magazine féminine et informatique ainsi que dans la mode....
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Un pesticide interdit ressurgit, la riposte citoyenne explose. Ambiance années toxiques et colère verte dans l’Hémicycle.

Paris, lundi 28 juillet 2025. Deux millions de clics rageurs. Deux millions de signatures déposées comme on balance une grenade dégoupillée sur le perron de l’Assemblée. En ligne de mire : la loi Duplomb ! Adoptée le 8 juillet, sous pression notamment de la FNSEA et des producteurs de betteraves et de noisettes, elle est portée par le sénateur Laurent Duplomb (LR) et Franck Menonville (UDI), avec le soutien du gouvernement Bayrou. Cette loi scélérate diront certains, introduit une réautorisation dérogatoire de l’acétamipride, un néonicotinoïde reconnu pour sa toxicité chez les pollinisateurs. Ce texte bancal, est venu sans crier gare, repeindre en vert autoritaire l’usage d’un pesticide que même les lobbys avaient fini par ranger sous le tapis. Interdit en 2018, ce poison agricole s’apprête à faire un comeback sous conditions, grâce à une poignée de députés qui trouvent que les betteraves valent bien quelques cancers.

Mais les Français, eux, n’ont pas la mémoire courte. Ni le foie blindé. Depuis sa mise en ligne il y a six semaines, la pétition a fait tache d’huile, et la loi a pris du plomb dans l’aile. La vanne est facile, mais appropriée. Lundi matin, elle a franchi la barre des deux millions de signatures, un seuil jamais atteint depuis la mise en place de ce dispositif participatif, grâce à des relais influents comme Thomas Wagner (Bon Pote) ou militants connus : Hugo Clément, Camille Étienne, et même des célébrités comme Pierre Niney ou Fleur Breteau (fondatrice du collectif Cancer Colère). Une claque au glyphosate masqué. Et une promesse de débat parlementaire. Enfin, en théorie.

Retour vers le futur toxique

Dans les couloirs feutrés du Palais Bourbon, on parle de “dérogation encadrée“, de “besoin agricole“, de “compromis raisonnable“. Mais dehors, sur les réseaux, dans les champs, dans les manifs à venir, ça hurle au scandale sanitaire. On se rappelle les chiffres, les études planquées, les terres souillées, les enfants malades. On se rappelle que ce pesticide-là avait été interdit “de manière définitive“. Définitive, vraiment ?

Et surtout, on se souvient du chlordécone. Ce mot à lui seul sent la trahison d’État. Autorisé aux Antilles bien après son interdiction aux États-Unis, ce pesticide a contaminé les sols, les rivières, les corps, pour des siècles. Résultat : 95 % de la population adulte exposée en Guadeloupe et Martinique. Et toujours pas de procès digne de ce nom. L’histoire a laissé des plaies ouvertes. Et voilà que l’État joue à nouveau avec l’amnésie chimique.

Une colère qui fume

Chez les agriculteurs bio, c’est la gueule de bois. Chez les ONG, Générations Futures, POLLINIS, Greenpeace, la Confédération paysanne, c’est l’état d’alerte. Dans la presse régionale, ce sont des pages entières d’avis tranchés. Partout, la même impression : on nous refait le coup du “temporaire“, qui finit toujours en perpète. Et pendant ce temps, les géants de la chimie agricole se frottent les mains, et les dividendes.

Le succès de la pétition dépasse le simple rejet d’un texte. C’est le symptôme d’un ras-le-bol climatique, sanitaire, démocratique. D’un pays qui ne veut plus qu’on l’empoisonne à petit feu sous prétexte de rendement. Le collectif “Terres Vives”, à l’origine du texte, prévoit désormais une mobilisation nationale le 3 août, avec pour slogan : “Pas de retour du poison dans nos champs, ni dans nos lois.”

L’Assemblée obligée de jouer le jeu

La barre symbolique franchie, le règlement de l’Assemblée nationale impose désormais un débat parlementaire. Avec plus de deux millions de signataires représentant au moins trente départements ou territoires ultramarins, Yaël Braun‑Pivet, présidente de l’Assemblée, a annoncé qu’elle soutiendrait la tenue d’un débat officiel dès la rentrée de septembre. Une victoire d’étape, disent les juristes, mais aussi une épreuve de vérité : qui, parmi les élus, votera pour un pesticide en 2025 ? Qui, parmi eux, osera assumer ce retour en arrière, sous l’œil de deux millions de signataires, et bien plus de regards indignés ?

La loi Duplomb pourrait bien devenir l’affaire Duplomb. Un de ces textes qui collent à la peau et qui sentent mauvais, comme les épandages au petit matin. Une affaire qui montre qu’en France, les pesticides n’ont pas dit leur dernier mot. Mais que les citoyens non plus.

Le produit en question : un tueur discret

Le pesticide concerné par la loi Duplomb n’est jamais nommé dans le texte officiel. Mais selon plusieurs ONG et fuites parlementaires, il s’agirait d’un dérivé de néonicotinoïde de troisième génération, censé lutter contre la jaunisse virale des betteraves. Même interdit depuis 2018 en France et dans l’Union européenne, il continue de circuler à bas bruit ailleurs, notamment au Brésil ou en Chine.

Problème : son mode d’action neurotoxique ne fait pas de distinction. Abeilles, vers de terre, papillons, microfaune… tout ce qui rampe ou bourdonne finit paralysé. Et dans certaines études, les résidus ont été détectés dans les nappes phréatiques, les légumes-racines, voire dans le lait maternel. Une “molécule miracle” pour les industriels, une bombe à retardement pour les écologues.

L’ANSES, prudente… ou complice ?

Contactée par nos soins, l’Agence nationale de sécurité sanitaire reste sur une ligne technocratique. “L’évaluation des risques est en cours“, indique-t-on laconiquement, tout en rappelant que la loi exige désormais son avis préalable pour toute dérogation. Mais certains chercheurs dénoncent déjà des pressions politiques pour assouplir les conclusions. “C’est le même scénario qu’avec le chlordécone ou le glyphosate“, souffle une source interne. “On commence par relativiser, on finit par enterrer.”

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Fondatrice du site, Lise-Marie aime la culture et sa ville Paris. Elle a travaillé dans la presse magazine féminine et informatique ainsi que dans la mode. Grande fan du New Yorker, Vogue et Harper’s Bazaar, c’est de ces prestigieuses revues qu’elle s’est inspirée pour créer Rapporteuses.com, des revues avant-gardistes qui ont contribué à l’émancipation des femmes, en matière de mode, de société, d’art et de littérature.
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