À partir d’octobre, les masseurs-kinésithérapeutes pourront réaliser les « Mon bilan prévention », jusque-là réservés aux médecins, infirmiers, pharmaciens et sages-femmes. Une évolution qui consacre leur rôle de professionnels de premier recours et qui pourrait fluidifier le parcours de soins de millions de Français dans un système de santé confronté à la pénurie médicale.
La prévention n’est plus seulement l’affaire du médecin traitant. À compter d’octobre 2026, les quelque 100 000 masseurs-kinésithérapeutes français rejoindront officiellement les professionnels habilités à réaliser les rendez-vous « Mon bilan prévention », après la publication du décret au Journal officiel le 2 août. Une mesure annoncée dès juin 2024 par l’ancien ministre délégué à la Santé Frédéric Valletoux et désormais entrée dans le droit.
Derrière ce changement réglementaire se cache une transformation plus profonde du système de santé français : faire de la prévention un réflexe, plutôt qu’une exception, alors que les maladies chroniques représentent près de 60 % des dépenses de l’Assurance maladie et que l’accès aux médecins généralistes demeure difficile dans de nombreux territoires.
Des rendez-vous pour agir avant que la maladie ne s’installe
Lancé en 2024 par l’Assurance maladie, le dispositif « Mon bilan prévention » s’adresse aujourd’hui aux personnes âgées de 18 à 25 ans, 45 à 50 ans, 60 à 65 ans et 70 à 75 ans. Ces consultations, entièrement prises en charge, durent généralement entre trente et quarante-cinq minutes. Leur objectif n’est pas d’établir un diagnostic médical mais d’identifier les facteurs de risque susceptibles d’altérer la santé : alimentation déséquilibrée, sédentarité, consommation de tabac ou d’alcool, santé mentale, sommeil, vaccinations ou encore dépistages insuffisants. À l’issue de l’entretien, un plan personnalisé est proposé au patient afin de modifier certaines habitudes de vie ou d’être orienté vers un autre professionnel de santé si nécessaire.
Jusqu’à présent, ces rendez-vous pouvaient être réalisés par les médecins, les pharmaciens, les infirmiers et les sages-femmes. Les kinés viennent désormais compléter cette offre.
Ce choix ne relève pas seulement d’un élargissement administratif. Il répond à une réalité de terrain : les kinés sont parmi les professionnels de santé qui voient leurs patients le plus régulièrement.
Le kiné, un observateur privilégié du quotidien des patients
Contrairement à une consultation médicale souvent ponctuelle, une rééducation s’étale fréquemment sur plusieurs semaines, parfois plusieurs mois. Après une prothèse de hanche, un accident vasculaire cérébral, une fracture ou encore dans le cadre d’une maladie chronique, le patient rencontre son kinésithérapeute à raison d’une ou plusieurs séances hebdomadaires. Cette répétition favorise une relation de confiance qui permet d’aborder des sujets parfois peu évoqués chez le médecin : isolement, perte d’autonomie, difficultés à reprendre une activité physique, anxiété ou douleurs persistantes.
Le Conseil national de l’Ordre des masseurs-kinésithérapeutes estime que cette évolution « reconnaît pleinement la place des kinésithérapeutes dans les actions de prévention auprès de la population » et concrétise une évolution attendue depuis l’annonce gouvernementale de juin 2024. Pour les pouvoirs publics, l’enjeu est également organisationnel. Dans un contexte marqué par les déserts médicaux et le vieillissement de la population, chaque professionnel de santé est appelé à exercer pleinement ses compétences.
Cette réforme s’inscrit ainsi dans un mouvement plus large de redistribution des rôles entre les différentes professions de santé.
Une simplification du parcours de soins
Depuis plusieurs années, les compétences des professions paramédicales sont progressivement renforcées. Les pharmaciens vaccinent, les infirmiers développent leurs consultations de prévention, les sages-femmes assurent un suivi bien au-delà de la grossesse, tandis que les kinés bénéficient déjà d’un accès direct dans certaines situations et voient leur champ d’intervention s’élargir progressivement.
L’arrivée des kinés dans « Mon bilan prévention » répond à la même logique : éviter que chaque démarche de prévention passe systématiquement par un médecin généraliste déjà fortement sollicité. Pour les patients, cela signifie davantage de possibilités de réaliser ce rendez-vous avec un professionnel qu’ils connaissent déjà, sans multiplier les déplacements ni attendre plusieurs semaines pour obtenir un créneau.
Le dispositif pourrait également améliorer le repérage précoce de nombreuses situations à risque : chute chez une personne âgée, perte de mobilité, déconditionnement physique, sédentarité ou apparition de douleurs chroniques. Mais cette évolution traduit aussi un changement de philosophie dans la politique sanitaire française.
La prévention devient une politique publique à part entière
Pendant longtemps, le système français s’est principalement construit autour du soin curatif. Or le vieillissement démographique, l’explosion des maladies chroniques — diabète, maladies cardiovasculaires, cancers, obésité — et les tensions sur les effectifs médicaux imposent une autre approche : intervenir plus tôt, avant que les complications n’apparaissent.
Les kinésithérapeutes disposent justement d’une expertise reconnue dans la promotion de l’activité physique, l’équilibre, la prévention des chutes ou encore la lutte contre la perte d’autonomie. Leur intégration dans « Mon bilan prévention » permet de mieux valoriser ces compétences au bénéfice de la population. Cette réforme ne remplace évidemment pas le médecin traitant. Elle crée en revanche un maillon supplémentaire dans le parcours de prévention, avec l’objectif de détecter plus précocement les fragilités et de mieux orienter les patients.
À l’heure où l’accès aux soins demeure l’une des principales préoccupations des Français, cette nouvelle mission confiée aux kinés illustre une conviction de plus en plus partagée par les autorités sanitaires : dans une médecine confrontée au vieillissement de la population et à la raréfaction des généralistes, la prévention ne peut plus reposer sur un seul professionnel, mais sur toute une équipe de soignants.
Sources :
Ministère chargé de la Santé, Assurance maladie (« Mon bilan prévention »)



