Les scientifiques ont notamment observé une baisse de près de 40 % de la concentration urinaire de bisphénol A (BPA), une substance classée comme « très préoccupante », perturbateur endocrinien avéré et reprotoxique présumé par les autorités sanitaires. © Adobe Stock

Trop de crèmes, trop de chimie : quand la beauté laisse des traces dans le corps

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Allez-vous renoncer au layering, cette routine beauté en plusieurs étapes devenue un standard de la beauté ? Selon une étude publiée le 22 avril 2026 par l’Inserm, limiter l’usage des produits cosmétiques permet de faire chuter rapidement la présence de certains polluants chimiques dans l’organisme. Une observation qui interroge à la fois les habitudes de consommation et le cadre réglementaire.

Né au Japon et popularisé en Corée du Sud, le layering, aussi appelé « art du Saho », cette méthode, qui signifie littéralement « superposition de couches », consiste à appliquer successivement plusieurs produits sur le visage — nettoyant, lotion, sérum, crème — dans l’espoir d’obtenir une peau plus claire, plus lisse et parfaitement nette.

Longtemps perçue comme un gage de soin et de sophistication, cette routine en plusieurs étapes pourrait toutefois se heurter aux enseignements récents de la recherche, qui pointent les effets d’une exposition répétée et cumulée aux substances chimiques contenues dans ces produits.

Selon une étude rendue publique le 22 avril 2026 par l’Inserm, réduire l’utilisation de produits cosmétiques au quotidien permet de faire baisser rapidement la concentration de certains polluants chimiques dans le corps.

Menés dans le cadre du programme européen ATHLETE Project, financé par Horizon 2020, ces travaux s’inscrivent dans une recherche plus large sur l’exposition aux substances chimiques au cours de la vie. Les chercheurs se sont notamment intéressés à des composés largement présents dans les routines de soin : parabènes, conservateurs et autres molécules suspectées d’agir comme perturbateurs endocriniens.

Le constat est sans détour : quelques jours suffisent pour observer une diminution mesurable de ces substances dans l’organisme lorsque leur usage est limité.

Une baisse rapide et significative de l’exposition

Bien que les substances cancérigènes et reprotoxiques soient interdites dans les cosmétiques en Europe, certains composés encore utilisés — comme les phénols, les phtalates ou les parabènes — sont suspectés de perturber le système hormonal et d’avoir des effets sur la fertilité ou le développement, notamment en cas d’exposition pendant la grossesse.

Pour mesurer leur impact, des chercheurs de l’Inserm, de l’Université Grenoble Alpes et du CNRS ont mené une étude auprès d’une centaine d’étudiantes. Pendant cinq jours, celles-ci ont réduit leur usage de cosmétiques et remplacé certains produits d’hygiène par des alternatives sans substances controversées.

Résultat : les analyses urinaires montrent une baisse rapide et significative de l’exposition — environ 22 % pour certains phtalates, -30 % pour le méthylparabène, et une présence moins fréquente du propylparabène. Les chercheurs ont également observé une diminution de 39 % du bisphénol A, un perturbateur endocrinien avéré.

Ces résultats mettent en évidence la rapidité avec laquelle l’organisme élimine ces substances, mais aussi l’effet direct des habitudes de consommation sur le niveau d’exposition.

Une exposition diffuse et quotidienne

Derrière ces résultats, une réalité bien connue des toxicologues : l’exposition aux polluants ne provient pas uniquement de sources industrielles ou alimentaires, mais aussi de gestes quotidiens, répétés, souvent anodins. Crèmes hydratantes, fonds de teint, parfums, déodorants ou lotions capillaires participent à une exposition cumulative à faible dose.

Parmi les substances identifiées figurent notamment certains parabènes, comme le méthylparabène ou le propylparabène, utilisés pour leurs propriétés conservatrices. Le propylparabène est par exemple recensé dans des bases de référence comme celles de EDLists, qui compilent les substances suspectées d’interférer avec le système hormonal.

Autre composé cité : le bisphénol A, déjà largement encadré en Europe, mais dont la présence persiste dans certains usages indirects, notamment via les matériaux en contact avec les produits.

« Le bisphénol A n’est plus autorisé en France depuis 2005 comme ingrédient dans les produits de soin et cosmétiques en raison de son caractère reprotoxique. Sa présence pourrait être liée à des contaminations survenues au cours du processus de fabrication ou via les matériaux d’emballage. S’il est fortement restreint dans les matériaux en contact avec les aliments en Europe, ce n’est pas le cas des matériaux utilisés pour les contenants de produits de soin, cosmétiques et d’hygiène », précise Claire Philippat, chercheuse Inserm et dernière autrice de l’étude.

Le poids des habitudes

L’intérêt de l’étude tient aussi à ce qu’elle met en lumière un levier d’action immédiat : les comportements individuels. Sans modifier son environnement ni recourir à des dispositifs complexes, il serait possible de réduire son exposition en limitant le nombre de produits utilisés, ou en choisissant des formules plus sobres.

« En se concentrant sur le bisphénol A, nous avons estimé que ce changement de routine cosmétique pourrait prévenir environ 4 % des cas d’asthme chez les enfants exposés in utero. Ces bénéfices pour la santé s’accompagneraient également de bénéfices économiques, avec une économie potentielle allant jusqu’à 9,7 millions d’euros par an en coûts de traitement et d’hospitalisation. Il s’agit de projections hypothétiques, mais ces résultats soulignent les enjeux majeurs de santé publique liés à une réduction de l’exposition à ces composés », complète Remy Slama, directeur de recherche à l’Inserm.

Ce constat résonne avec une évolution déjà perceptible du marché de la beauté, marqué par la montée en puissance des gammes dites « clean », « minimalistes » ou « sans perturbateurs endocriniens ». Une tendance portée en grande partie par les consommatrices, de plus en plus attentives à la composition des produits.

« Nos résultats montrent que les produits cosmétiques contribuent à l’exposition à des substances associées à des risques pour la santé, et que cette exposition peut être réduite en utilisant moins de produits et en optant pour des produits d’hygiène et des cosmétiques dont ces substances sont absentes », souligne Claire Philippat.

Une question réglementaire en suspens

Reste que ces résultats dépassent la seule sphère individuelle. Ils viennent nourrir un débat ancien mais toujours ouvert : celui de l’encadrement des substances chimiques dans les produits du quotidien.

L’Union européenne dispose déjà d’un cadre réglementaire strict en matière de cosmétiques, mais celui-ci repose en grande partie sur l’évaluation des substances prises isolément. Or, l’étude souligne implicitement la question de l’effet cocktail, c’est-à-dire l’impact potentiel d’une exposition combinée à plusieurs composés, chacun présent à faible dose.

Dans ce contexte, plusieurs pistes pourraient être remises sur la table : un abaissement des seuils autorisés pour certaines molécules, une prise en compte plus systématique des expositions cumulées, ou encore un renforcement des obligations de transparence à destination des consommateurs.

« En l’absence de logo obligatoire indiquant la présence de substances dangereuses dans les cosmétiques, il est très difficile pour chacun d’interpréter leurs emballages et d’éviter ceux contenant des substances préoccupantes », indique Remy Slama.

Entre vigilance et transformation du secteur

Sans conclure à un danger immédiat lié à l’usage des cosmétiques, les chercheurs de l’Inserm mettent en évidence un phénomène tangible : l’organisme réagit rapidement à une diminution de l’exposition. Une observation qui, sans être alarmiste, invite à repenser des gestes profondément ancrés dans le quotidien.

À mesure que les connaissances scientifiques progressent, le secteur de la beauté pourrait se trouver contraint d’accélérer sa mutation. Entre innovation, reformulation et pression réglementaire, l’équilibre entre désir de consommation et exigences sanitaires apparaît plus que jamais fragile.

« Ces résultats soulignent l’importance de la réglementation des substances chimiques dans les produits de consommation courante pour protéger la santé de la population », conclut Claire Philippat.

Reste à savoir si ces résultats se traduiront, au-delà des laboratoires, par une inflexion durable des pratiques — et, à terme, des normes qui les encadrent.

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Observatrices curieuses et infatigables, Rapporteuses racontent le monde qui les entoure avec un regard à la fois précis et espiègle. Du glamour des soirées parisiennes aux coulisses des affaires, de la culture aux nouvelles tendances, elles parcourent la ville et le monde pour capter les histoires, les personnages et les mouvements qui font l’actualité. Toujours sur le terrain, elles mêlent rigueur journalistique et sens du récit, pour offrir aux lecteurs des portraits, enquêtes et chroniques à la fois informatifs et captivants.
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