Elles ont fermé la porte, mis un disque, versé un verre, et surtout… respiré. À l’heure où les injonctions au couple se fissurent, de plus en plus de femmes choisissent de vivre seules, non pas par dépit, mais par désir. Il est enfin temps de regarder la solitude féminine autrement, comme un choix actif et émancipateur. Entre indépendance assumée et liberté retrouvée, voici celles qui disent stop aux compromis, et vive les Mojitos sans comptes à rendre.
Liberté, égalité, solitude
Vendredi soir 7 novembre, Studio de l’Ermitage, 20h tapantes les portes s’ouvrent pour laisser entrer un public de connaisseurs de musique. Après une première partie de la chanteuse argentine Aluminé Guerrero, Las Panteras entrent en scène et mettent le feu. Dans la salle, des femmes, seules, entre copines, ou venues pour danser, pas pour “accompagner quelqu’un”. Avec mon amie, on commande deux Mojitos. Le sucre glace colle aux doigts, la basse vibre dans les tripes, et soudain elle lâche :
“Qu’est-ce que je suis bien. Quand j’étais en couple, j’aurais jamais pu. Il fallait toujours rendre des comptes.”
On se regarde, complices, mi-amusées mi-furieuses. Rendre des comptes. Voilà peut-être le mot-clé. Ces comptes qu’on rend, qu’on ajuste, qu’on compense, jusqu’à ne plus s’appartenir. Ce soir-là, entre deux riffs et un zeste de citron vert, on a acté une chose simple : le bonheur, c’est aussi de ne rien devoir à personne.
La solitude comme victoire
L’autrice journaliste Lauren Bastide, dans son essai Enfin seule ! (sorti en septembre 2025) invite à « transformer notre regard sur la solitude des femmes ». Dans son livre (Allary Éditions), elle signe un manifeste qui tombe à pic, et y démonte la vieille équation patriarcale : femme seule = femme ratée. Et elle renverse la table :
« Les femmes ont mis des siècles à conquérir le droit d’être seules, à s’affranchir du regard du mari, du père, de la société. Aujourd’hui, enfin, elles le peuvent. »
Fini le soupir compatissant quand on dit “non, je ne vis pas en couple”. Fini le “tu rencontreras quelqu’un” qu’on balance comme une consolation. Non, merci. Les femmes seules, 6 millions en France selon l’INSEE ne veulent plus qu’on les plaigne ; elles veulent qu’on les laisse tranquilles.
Lauren Bastide rappelle que « les femmes ont mis des siècles à conquérir le droit d’être seules, à s’affranchir de la surveillance du père, du mari, de la société. Aujourd’hui, enfin, elles le peuvent. » Autrement dit : ne plus être « obligée » d’être en couple relève aussi d’une liberté récente à l’échelle historique.
Le modèle selon lequel le couple, la cohabitation, la maternité seraient les seules voies de réalisation semble s’effriter. Lauren Bastide parle de solitude non pas comme d’un échec mais comme d’« une promesse d’émancipation, d’estime de soi renouvelée et de la possibilité d’habiter le monde à son rythme. »
Seules, mais pas isolées
Dans un article publié sur le site Le Point intitulé : « Je n’envisage pas une seule seconde de vivre à nouveau avec quelqu’un », des femmes choisissent et témoignent du choix de la solitude. L’article évoque les « 11 millions de personnes qui vivent seules, dont 6 millions de femmes », et cite en exemple les déclarations de l’actrice Emma Watson : « je suis tellement heureuse de ne pas être encore divorcée » dans laquelle de nombreuses se reconnaissent, car elles ont choisi cette vie-là.
Bien sûr, il faut nuancer en rappelant que pour beaucoup c’est une situation subie. Par exemple, l’INSEE note que les femmes seules, avec ou sans enfants, sont « surexposées à la pauvreté ». Mais cela ne doit pas masquer qu’un nombre croissant de femmes se dit « heureuse d’être seule » ou « choisissant la solitude ». C’est cette facette-là qu’il convient d’éclairer aussi.
On les dit “célibattantes”, “indépendantes”, “égoïstes”. On pourrait aussi dire “lucides”. Les chiffres parlent : jamais les femmes n’ont autant vécu seules, et jamais elles ne s’en sont aussi bien portées. D’après une enquête Ifop de 2024, 63 % des femmes sans conjoint déclarent “ne pas souhaiter en avoir un dans l’immédiat”. Pas par peur, ni par rejet, mais par confort, et par fatigue des concessions, et surtout par goût de l’espace mental libre. En France, le célibat féminin n’est plus un état transitoire, mais une installation.
Une trentenaire témoigne dans Le Point :
“Je n’envisage pas une seule seconde de vivre à nouveau avec quelqu’un. La cohabitation, c’est la mort de la paix intérieure.”
Une autre, 52 ans, confie :
“Quand il est parti, j’ai cru que j’allais m’effondrer. Finalement, j’ai retrouvé le silence. Et dans ce silence, j’ai retrouvé ma voix.”
Ni folles, ni tristes, ni incomplètes
Il faut dire que la culture du “couple réussi” a la peau dure. Les films finissent toujours à deux, les applis nous vendent la moitié manquante, et les magazines s’obstinent à nous promettre le “grand amour”.
Mais la génération Bastide, comme celle de Chloé Delaume avant elle, préfère l’amour-propre à l’amour-problème. La solitude devient une résistance douce, un luxe de classe moyenne, parfois, mais surtout un choix politique.
“Habiter le monde à son rythme”, écrit Bastide. Un rythme sans injonction, sans devoir conjugal, sans concessions inutiles. Un rythme où l’on peut traîner en T-shirt taché de sauce soja, dormir au milieu du lit et chanter faux dans sa cuisine.
Ce n’est pas un renoncement, c’est un soulèvement
Évidemment, tout n’est pas rose bonbon. Comme évoqué plus haut, les femmes seules sont encore les plus touchées par la précarité, surtout à la retraite, pourtant la société continue de les juger : à 40 ans, sans enfants ni bague, vous devenez suspecte. Mais le vent tourne. Prenons l’exemple du Japon, où la kurashite onna, “femme qui vit seule”, devient un symbole d’autonomie au pays du Soleil Levant. Autre exemple, celui de la Suède, où 52 % des femmes de 30 à 50 ans vivent seules. C’est peut-être ça, la révolution silencieuse du XXIᵉ siècle : ces femmes qui ne s’excusent plus de vouloir être tranquilles.
Le dernier Mojito
Retour au Studio de l’Ermitage. Le concert se termine, les verres sont vides, et dehors la nuit d’automne sent le bitume et la liberté. Sur le trottoir, une femme enfile sa veste, allume une cigarette, sourit. Seule, mais pas solitaire. Elle sait qu’elle rentre chez elle, chez elle, et pas chez “eux”. Et ce soir, ça suffit à la rendre heureuse.
Sources :
Ined : selon l’INSEE, en 2021, il y avait 11 407 027 ménages d’une personne seule en France métropolitaine, dont 6 403 627 étaient des femmes.
Statistiques.developpement-durable.gouv.fr : d’après des projections, le nombre de ménages constitués d’une seule personne passerait de 10,8 millions en 2020 à 14,2 millions en 2050.
Insee : le taux de personnes vivant seules varie selon l’âge : pour les femmes de 20-39 ans, en 2022, il était 16,3 %, et pour les hommes 21,4 %.
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