Quand une phrase lancée sur un plateau de télévision révèle cinquante ans d’évolution des rapports entre les hommes, les femmes et la parentalité. « Le papa ne sert à rien. » Prononcée le 19 juin sur le plateau de L’Équipe de choc, la phrase de la journaliste France Pierron a immédiatement dépassé le cadre d’un débat sportif. La présentatrice commentait alors la décision de Jérémy Doku, ailier belge de Manchester City, qui envisageait de quitter temporairement la Coupe du monde 2026 pour assister à la naissance de son premier enfant. Quelques jours plus tard, la polémique était telle que la chaîne L’Équipe prenait ses distances avec ces propos et écartait la journaliste de l’antenne jusqu’à la fin de la saison.
Retour sur la séquence en question. Sur le plateau de l’émission L’Équipe de choc, France Pierron avait déclaré que la naissance d’un enfant «est un moment dégueulasse, excusez-moi, où le papa ne sert à rien, il a un rôle de figurant» : «Je ne comprends pas. C’est une chance, un bonheur inouï. Quand tu as la chance de participer à une Coupe du monde, il y a des centaines de footballeurs qui tueraient pour être à ta place, c’est un rêve de gosse.»
Suite au tollé provoqué par ces déclarations sur les réseaux sociaux, la direction du groupe l’Equipe dans un communiqué affirmait : «France Pierron a tenu des propos qui ont choqué de nombreux téléspectateurs de la chaîne l’Equipe, […] l’Equipe se désolidarise de ces propos très éloignés des valeurs du groupe et s’excuse auprès du footballeur concerné et plus globalement auprès de son public.»
Dont acte. Mais au-delà de l’incident médiatique, l’affaire raconte surtout la lente mais profonde transformation de la place des pères dans la naissance d’un enfant.
La naissance n’est plus seulement l’affaire de la mère
Pendant longtemps, la naissance fut une affaire exclusivement féminine. Jusqu’aux années 1970, la plupart des pères attendaient dans les couloirs des maternités ou au café du coin. Ils n’assistaient pas aux accouchements, ne coupaient pas le cordon ombilical et n’étaient guère associés aux premiers soins du nouveau-né.
Leur rôle était ailleurs : travailler, subvenir aux besoins de la famille, assurer l’autorité du foyer. Puis, la révolution féministe a changé la vie des femmes. Mais elle a aussi transformé celle des hommes. À partir des années 1980 et 1990, la présence du père en salle d’accouchement devient progressivement la norme. Les maternités s’adaptent. Les cours de préparation à la naissance accueillent les conjoints. Le père n’est plus seulement celui qui annonce la bonne nouvelle à la famille ; il devient un acteur de l’événement.
Cette évolution s’est aussi traduite dans la loi. En France, le congé de paternité fut créé en 2002 sous le gouvernement de Lionel Jospin. Depuis juillet 2021, il est passé à 25 jours pour une naissance simple, dont une partie obligatoire. Et en 2026, un nouveau congé supplémentaire de naissance pouvant aller jusqu’à deux mois est venu renforcer l’arsenal existant.
Le message envoyé par les pouvoirs publics : la naissance n’est plus seulement l’affaire de la mère.
Le congé parental reste encore majoritairement pris par les femmes
Pourtant, dans les faits, les inégalités persistent. Les femmes continuent d’assumer l’essentiel des interruptions de carrière liées à l’arrivée d’un enfant. Elles sont plus nombreuses à passer à temps partiel, à interrompre temporairement leur activité ou à renoncer à certaines opportunités professionnelles.
Dans le sport de haut niveau, ces sacrifices sont particulièrement visibles. La joueuse de tennis Naomi Osaka a interrompu sa carrière en 2023 pour donner naissance à sa fille avant de revenir sur le circuit. La sprinteuse américaine Allyson Felix a souvent dénoncé les difficultés rencontrées par les sportives enceintes face à leurs sponsors, et la légende du tennis Serena Williams a raconté combien sa grossesse puis les complications de son accouchement avaient bouleversé sa carrière.
Mais le constat dépasse largement le sport. Dans les entreprises, le congé parental reste encore majoritairement pris par les femmes. Les hommes qui souhaitent s’absenter plusieurs semaines pour s’occuper de leur enfant se heurtent souvent à des freins culturels : peur d’être mal vus, de ralentir leur progression ou d’apparaître moins investis professionnellement.
C’est précisément là que l’exemple de Jérémy Doku devient intéressant.
Un footballeur qui choisit sa famille
Dans le football moderne, tout pousse à privilégier la compétition. Une Coupe du monde est l’événement suprême d’une carrière. Pour beaucoup de joueurs, elle ne se présente qu’une ou deux fois dans une vie. Pourtant, à 24 ans, Jérémy Doku avait annoncé qu’il souhaitait être présent pour la naissance de son enfant, prévue pendant la compétition. Il a finalement rejoint sa compagne à temps pour accueillir son fils, prénommé Praise, avant de retrouver sa sélection. Le choix a été salué par de nombreux observateurs, parmi lesquels l’attaquant anglais Ollie Watkins et Jeremy Davies, responsable du Fatherhood Institute britannique, qui y a vu un contre-exemple bienvenu aux modèles traditionnels de masculinité valorisant exclusivement la performance professionnelle.
Le cas Doku frappe parce qu’il renverse un reproche souvent adressé aux hommes. Depuis des décennies, on leur reproche leur absence : absents des tâches domestiques, absents de l’éducation des enfants, absents des maternités. Or voici un père qui décide que la naissance de son enfant vaut davantage qu’un quart de finale mondial.
Les actes plutôt que les discours
Le contraste est saisissant dans une époque où les déclarations sur les « valeurs familiales » abondent. Jérémy Doku est présenté comme un catholique pratiquant. Ce point appartient à sa vie privée, il n’en fait pas un argument public, mais ne cache pas pour autant ses valeurs religieuses et sa foi. Mais son choix a été interprété par certains observateurs comme une manière d’incarner concrètement une priorité familiale souvent invoquée, mais plus rarement mise en pratique.
Car il est toujours plus facile de célébrer la famille dans une interview que de quitter temporairement une compétition planétaire. Toujours plus facile d’applaudir la parentalité que d’en accepter les conséquences professionnelles. Toujours plus facile de défendre l’équilibre entre vie privée et vie professionnelle que de le mettre réellement en œuvre lorsque les enjeux financiers, sportifs ou médiatiques deviennent considérables.
« Le papa ne sert à rien » : une phrase d’un autre temps
Cependant, la violence de la réaction provoquée par les propos de France Pierron dit quelque chose de notre époque. Non pas que les Français considèrent soudain que les hommes et les femmes sont parfaitement égaux face à la parentalité. Les chiffres montrent le contraire.
Mais l’idée selon laquelle un père serait inutile lors d’un accouchement apparaît désormais largement dépassée. Certes, il ne porte pas l’enfant, ne traverse ni les douleurs de la grossesse ni celles de l’accouchement. Sur ce point, les femmes assument une charge physique et professionnelle incomparable.
Mais réduire sa présence à une inutilité revient à ignorer ce que les sciences sociales et les professionnels de la périnatalité répètent depuis des années : soutien émotionnel de la mère, création précoce du lien avec l’enfant, partage des responsabilités parentales, implication dans les premiers jours de vie.
Un père n’accouche pas. Mais il peut être présent. Et parfois, dans une société où les femmes continuent souvent à mettre leur carrière entre parenthèses pour devenir mères, voir un homme renoncer, même temporairement, à un sommet professionnel pour accueillir son enfant a quelque chose de profondément exemplaire, voire politique. La Coupe du monde reviendra dans quatre ans. La naissance d’un premier enfant, est un moment unique.



