Le "No Kids Zone" : une allergie aux enfants qui devient un phénomène social. © J Kamel

« No Kids » : les mômes priés de rester chez eux

Rapporteuses
6 Min. de lecture

« Les enfants, c’est comme les pets, on ne supporte pas ceux des autres. » Brétécher avait trouvé la punchline, la société lui donne raison. Bienvenue dans l’ère du « No Kids », ce monde parallèle où les gosses deviennent persona non grata : à l’hôtel, au resto, dans l’avion. Bref, partout où les adultes rêvent d’un peu de silence et de mousse au chocolat sans doigts collants dedans.

Sur TikTok, certains s’affichent sans complexe : « Team no kids », « childfree lifestyle », hashtags à l’appui. Dans les hôtels « adults only », les restaurants depuis le 5 juillet, qui prient poliment les parents de laisser la marmaille à la maison, ou les vols où les bébés sont cantonnés loin des oreilles délicates, une même promesse : le silence, le confort, la paix. Bref, un monde d’adultes pour adultes.

Adultes excédés, enfants effacés

Le métro parisien est devenu une scène de procès permanent : un gamin qui pleure, et c’est tout le wagon qui lève les yeux au ciel. Et oui un bambin qui braille devient vite l’ennemi public numéro un. Au supermarché, un gosse qui court, et on a l’impression qu’il vient de déclencher une alerte à la bombe. Le pire : dans l’avion, où chaque hurlement infantile s’entend comme un coup de perceuse en pleine migraine. Qui n’a pas rêvé d’un vol sans pleurs hystériques au décollage ? Au resto, une chaise haute fait lever des yeux au ciel.

Sauf que ce qui relevait du fantasme est en train de se transformer en business. Des enseignes jouent désormais sur l’argument « interdit aux moins de 16 ans » comme d’autres brandissaient jadis le « fumeur/non fumeur ». Les adultes, épuisés, pressés, irrités, finissent par trouver ça normal.

« J’ai pas payé 300 balles la nuit pour entendre des pleurs »

C’est Céline, 42 ans, cadre sup en quête de repos à Ibiza, qui lâche ça en rangeant son sac de plage. « Les hôtels adults only, c’est la base. Je veux pas de piscine transformée en jardin d’enfants. » Même rengaine chez Mathieu, 28 ans, digital nomad et tatouages géométriques : « Les mômes au resto, c’est comme les clopes, dehors. »

La tentation du monde sans cris

La vérité, c’est qu’on ne supporte plus l’enfance hors des cadres stricts : dans un square oui, mais pas au bistrot ; à l’école oui, mais pas dans le train ; sur YouTube Kids oui, mais pas dans le wagon silencieux. Alors les parents improvisent : un dessin animé sur une tablette pour calmer fissa les caprices, un « chut » autoritaire pour ne pas gêner les voisins de terrasse.

Le paradoxe, c’est qu’on s’inquiète en même temps de l’addiction des jeunes aux écrans, tout en poussant les adultes à réclamer leur tranquillité à tout prix.

Alors oui, les parents dégainent la tablette comme un pistolet de western. « Un dessin animé, ça calme tout de suite », avoue Amel, 35 ans, mère de deux garçons. Mais cette solution express ne fait que renforcer le paradoxe : on critique l’addiction des gamins aux écrans, tout en exigeant leur silence numérique.

La politique s’en mêle

Problème : en France, exclure quelqu’un en raison de son âge n’est pas seulement de mauvais goût, c’est illégal. L’article 225-1 du Code pénal sanctionne ce genre de tri social. Face à cette montée en puissance, Laurence Rossignol, sénatrice socialiste, dégaine une proposition de loi pour interdire ces espaces « No Kids ». Avec sa proposition, Laurence Rossignol va plus loin et souhaite prohiber toute offre commerciale « No Kids » avant qu’elle ne s’installe durablement.

La haute-commissaire à l’Enfance, Sarah El Haïry, sonne elle aussi l’alarme : « Je suis effrayée par le développement d’espaces où les enfants ne sont plus les bienvenus, où ils sont invisibilisés, voire interdits. » Autrement dit, à force de construire une société sur mesure pour les grands, on finit par effacer les petits.

Pour elles, chasser les enfants de l’espace public, c’est fabriquer une société où les petits disparaissent des radars. Une société qui privilégie le confort des grands au détriment du bruit, du chaos, de la vitalité enfantine.

Encore marginal, mais révélateur

Soyons clairs : la France reste loin des extrêmes belges (un resto sur dix interdit les enfants) ou asiatiques (les hôtels « childfree » pullulent à Bali). Ici, la pratique reste marginale, le « No Kids » reste une niche, cantonnée aux hôtels branchés et aux compagnies aériennes en mal d’arguments marketing.

Mais sa montée en visibilité dit quelque chose d’un malaise collectif : l’enfance, jadis considérée comme l’avenir de la société, devient un bruit de fond qu’on cherche à couper.

Brétécher avait donc raison avant tout le monde : les mômes, on aime les siens, on supporte de moins en moins ceux des autres. Reste à savoir si la société veut vraiment se bâtir « à hauteur d’enfant », comme le réclame Sarah El Haïry, ou si le « No Kids » va continuer son chemin discret mais implacable, porté par l’obsession d’un monde sans cris.

Partager cet article
Aucun commentaire

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *