Usha et JD Vance le 4 novembre 2024. © Instagram

Usha Vance : l’ombre chic derrière le populiste

Lise-Marie Ranner-Luxin
Par
Lise-Marie Ranner-Luxin
Directrice de la rédaction
Fondatrice du site, Lise-Marie aime la culture et sa ville Paris. Elle a travaillé dans la presse magazine féminine et informatique ainsi que dans la mode....
- Directrice de la rédaction
7 Min. de lecture

Par un dimanche de campagne dans l’Ohio, on aurait presque oublié qu’avant Newsmax, JD Vance avait traîné ses guêtres dans les amphis de Yale. Et qu’à ses côtés, il y avait déjà Usha, l’épouse discrète, brillante, et bien plus connectée aux élites qu’aux usines rouillées de Middletown. Pas sûr que ça convainque les puristes du MAGA.

À Yale, ils avaient monté un club de lecture sur « le déclin social de l’Amérique blanche ». Thématique brûlante pour lui, enfant cabossé de l’Ohio postindustriel, élevé par sa grand-mère. Sujet plutôt exotique pour elle, Usha Chilukuri, fille d’immigrés indiens, banlieue mélangée de San Diego, profil d’élite tranquille. Dans la salle, JD Vance, trimballe ses blessures familiales et ses rêves d’ascension. Et, assise à côté, Usha Chilukuri, fille d’ingénieurs indiens californiens. Deux mondes parallèles, reliés par des articles universitaires aux titres austères et une curiosité commune : comprendre pourquoi l’Amérique blanche se fissurait. Lui en a tiré un livre, Hillbilly Elegy, best-seller en librairie, adaptation Netflix dans la foulée. Elle, un CV de rêve : Cambridge avec bourse Gates, stages au Kentucky, greffière auprès de Roberts à la Cour suprême, cabinet chic et progressiste à San Francisco. Et entre les deux, un mariage en 2014 dans le Kentucky, bénédiction hindoue comprise, et aujourd’hui trois enfants élevés dans un manoir victorien de Cincinnati.

Dix ans plus tard, lui est devenu le chantre du ressentiment blanc sauce Trump, elle est avocate chez Munger Tolles & Olson, cabinet californien estampillé « radicalement progressiste ». Cherchez la dissonance.

Contradiction incarnée

Dans Hillbilly Elegy, son best-seller devenu film Netflix, JD raconte comment « Usha était [son] guide spirituel à Yale ». Traduction : elle avait les codes, lui pas. Et depuis, il s’y accroche. En 2020, JD se confiait à Megyn Kelly : « J’ai besoin d’une voix féminine derrière mon épaule qui me dit : fais-ci, pas ça. » Avant, c’était sa grand-mère Mamaw. Aujourd’hui, c’est Usha. Mais cette voix discrète, fine, formée à Yale, n’est pas celle qu’on attend dans la bouche d’un populiste qui fustige « les élites côtières ».

Lui s’est mué en tribun trumpien, hurlant contre « les universités ennemies du peuple », accusant la Silicon Valley d’avoir inventé le « capitalisme éveillé ». Elle reste profondément arrimée à cet univers qu’il vomit en meeting : droit, think tanks, orchestras boards, diversité californienne. Même ses anciens collègues le disent : « On ne comprend pas son virage, elle était perçue comme libérale modérée. »

Scène 1, Middletown

Le problème, c’est que l’icône populiste que s’est construit Vance, croisé nationaliste, anti-élite, anti-immigration heurte de plein fouet le parcours policé de sa femme. Clerking à la Cour suprême pour Roberts, passage chez Kavanaugh, Cambridge avec bourse Gates, villa victorienne à Cincinnati. Tout ce qu’un électeur de l’Ohio pro-Trump adore détester.

Et dans ce même Ohio, on s’en amuse parfois de façon crasse : caricatures racistes dans la presse locale, blagues douteuses sur son nom. JD peste contre un dessin moquant l’origine indienne de sa femme. « Dégoûtant », crache-t-il, enflammant son auditoire. JD s’en indigne bruyamment, dénonçant « le mépris des médias ». Usha, elle, encaisse, visage impassible. Première ligne d’un combat qui n’est pas le sien.

Scène 2, Newsmax

Quand elle sort de l’ombre, c’est souvent pour l’accompagner dans les médias, genre Newsmax. Plateau cheap, étagère pleine de bouquins choisis avec soin (Crying in H Mart, Hayek, Zadie Smith). Elle sourit, main posée sur le bras de son mari. « Le JD que j’ai rencontré à Yale est le même que celui qui est assis là », glisse-t-elle. Phrase calibrée, rassurante, taillée pour gommer l’impression d’un revirement opportuniste.

Scène 3, San Diego

Adolescente, Usha domine déjà. « Elle était la cheffe, mais jamais méchante », raconte un ami d’enfance. Ses proches la décrivent comme une bosseuse au cuir solide, déjà cheffe de meute à 6 ans. « Elle décidait des jeux de société », raconte ce même ami d’enfance. À 17 ans, elle confie à un journal local : « Il ne suffit pas d’avoir les réponses, il faut être rapide. » Tout est dit : discipline, compétition, ascension. Plus tard, Yale, Cambridge, la robe bleue à pois dans la pub de campagne. Elle coche toutes les cases de l’épouse modèle. Sauf une : l’alignement idéologique parfait.

Aujourd’hui, la contradiction continue de lui coller à la peau. Car si JD balance à la tribune que « les universités sont l’ennemi », difficile d’oublier que belle-maman est doyenne à l’Université de Californie, et que Madame Vance, elle conseille Disney dans des procès de copyright et défend l’Université de Californie contre des plaintes de harcèlement… pendant que JD fulmine sur scène contre « l’empire du mensonge académique ». À Cincinnati, elle siège au conseil de l’Orchestre symphonique, pendant que son mari promet de restaurer les « valeurs traditionnelles ». En coulisses, certains collègues californiens se disent « confus » de la voir cautionner la virée trumpienne de son mari.

Alors qui est Usha Vance ?

Reste qu’elle intrigue. Pas militante, pas idéologue. Plus énigmatique. Lectrice compulsive, flûtiste au lycée, intellectuelle disciplinée, trois enfants en bas âge. Juste une trajectoire d’élite, parfaitement huilée, qui sert de tremplin et de caution à un mari devenu l’un des visages les plus agressifs du populisme républicain. Une ombre chic qui tempère un tribun populiste, littéraire et discrète, qui lit Zadie Smith et Nabokov sur Goodreads.

Une femme qui a offert à JD Vance ce qu’il n’aurait jamais eu sans elle : les codes. Et qui, malgré elle, incarne la contradiction centrale du couple : sans son vernis d’élite, jamais JD n’aurait percé. Mais avec, difficile de jouer les outsiders, et qui, du même coup, révèle le grand écart du personnage. Sans Usha, pas de JD. Mais avec Usha, difficile de jouer au pur hillbilly.

Sources :

The New York Times

Partager cet article
Directrice de la rédaction
Suivre :
Fondatrice du site, Lise-Marie aime la culture et sa ville Paris. Elle a travaillé dans la presse magazine féminine et informatique ainsi que dans la mode. Grande fan du New Yorker, Vogue et Harper’s Bazaar, c’est de ces prestigieuses revues qu’elle s’est inspirée pour créer Rapporteuses.com, des revues avant-gardistes qui ont contribué à l’émancipation des femmes, en matière de mode, de société, d’art et de littérature.
Aucun commentaire

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *