Le phénomène du resto-basket, en augmentation durant l'été. © J Kamel

Resto-basket : la France en cavale

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L’été, c’est soleil, mojito et plongeon dans la grande bleue. Mais pour certains, le vrai kiff, c’est plonger dans l’addition… et ne jamais remonter. Le resto-basket, sport de rue culinaire, cartonne plus que jamais. Des steaks engloutis, un verre de rosé sifflé, un dernier clin d’œil au serveur débordé, et bim, sortie en moonwalk.

Bienvenue dans la France de l’été 2025 : canicule, inflation et notes salées. Trop salées. Alors certains clients chaussent leurs baskets et tracent la sortie. Pas un nouveau sport urbain, mais presque : le resto-basket, art de l’esquive, discipline olympique du portefeuille vide.

L’addition qui s’évapore

Pour les restaurateurs, ce n’est pas qu’une ligne manquante dans la caisse. C’est les fournisseurs à payer, les serveurs qui comptent leurs heures. Et un climat qui se tend. “Je ne veux pas devenir un fast-food où tu passes à la caisse avant même de manger“, soupire Sibiril. Mais l’idée circule. Caméras, additions présentées à table avant le café, serveurs postés en vigie… Le resto-basket grignote la convivialité comme une mauvaise herbe.

À Pornic, le Zagaya a vu s’évaporer un couple et deux marmots. 90 balles envolées. “Ils avaient réservé, donné leur nom, même un numéro. J’ai rappelé le lendemain : silence“, soupire Hervé Audureau, patron flingué.

Son voisin du Marius n’est pas mieux loti : dix fuites en 2025. Avant, c’était quatre… en six ans. Gildas Sibiril cartographie désormais ses tables façon Risk : celles du fond sont “zones rouges”. Addition servie avant le dessert, caméras braquées, serveurs en mode checkpoint Charlie. Bienvenue au resto-sécurité.

Les Basketteurs parlent

Des “joueurs” assumés, d’autres qui plaident l’impro ou la nécessité. Pas de profil type : familles avec poussette, bande de potes, papys frondeurs. Seule constante : la préméditation ou la tentation, quand l’addition tarde et que la sortie est proche.

La fuite réunit plus de monde que le Stade de France un soir de NTM. Julie, 27 ans, étudiante en rade de cash : “On voulait juste un dîner en terrasse. Il restait 20 euros dans le sac. On a tenté. Le shoot d’adrénaline quand tu passes la porte, ça vaut le dessert.”

Rachid, 42 piges, intérimaire : “T’as déjà attendu 40 minutes une addition ? Nous oui. On s’est dit : service fantôme, addition fantôme. On a marché tranquille. Personne n’a bronché.”

Mireille, 68 ans, retraitée joueuse : “C’était un pari avec mon mari. Une fois assis dans la bagnole, on rigolait comme deux ados qui sèchent les cours.”

La faim justifie les moyens, la flemme justifie la fuite. L’excuse change, le geste reste : lever le camp, pas l’ardoise.

Crise et combine

Le resto-basket, c’est la fraude à la Sécu en version tarte tatin“, résume Louis un avocat nantais. “On vit dans un monde où tout le monde triche“, lâche Louis. “Fraude au ticket resto, fraude à la sécu, fraude au resto-basket. C’est le même geste : se dire qu’on ne paiera pas, parce qu’au fond on estime que le système nous l’a déjà pris ailleurs.”

Une combine de survie dans un été plombé par l’inflation, les vacances au rabais et les tickets resto qui fondent comme Mister Freeze. Reste que pour les terrasses bondées de l’été, le resto-basket s’impose comme un symptôme : crise du portefeuille, goût du risque ou simple flemme administrative. Et une addition qui, cette fois, n’arrive jamais.

Sauf que la blague a un prix. Six mois de cabane, 7 500 balles d’amende. Le code pénal appelle ça “filouterie”. On rigole moins.

Dans les faits, peu de restaurateurs vont jusqu’au bout. Qui va au tribunal pour 60 euros ? Personne. Trop long, trop cher, pour une ardoise à 60 ou 90 euros. Alors les plaintes s’entassent, les posts Facebook s’indignent, et les fuyards passent entre les gouttes, et le phénomène s’installe, façon petite délinquance du quotidien.

Manger, c’est résister ?

Dans les années 90, on squattait le McDo pour draguer, on tapait la clope au tabac d’en face. En 2025, on trace l’assiette sans payer. Même geste, autre époque. Un bras d’honneur discret à un monde trop cher, trop lent, trop serré.

Alors, resto-basket : vol minable ou happening social ? Ça dépend de quel côté de l’addition on se trouve.

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