Au Grand Palais, l’exposition All About Love fait trembler les cadres dorés de l’histoire de l’art occidental. Avec ses collages monumentaux, ses femmes noires souveraines, ses intérieurs-salons érigés en territoires d’émancipation, Mickalene Thomas inverse le regard. © Mickalene Thomas / ADAGP, Paris, 2025

Au Grand Palais, Mickalene Thomas repeint l’Histoire en strass, en corps et en courage

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Rédaction Rapporteuses
Observatrices curieuses et infatigables, Rapporteuses racontent le monde qui les entoure avec un regard à la fois précis et espiègle. Du glamour des soirées parisiennes aux...
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Depuis son ouverture au Grand Palais le 17 décembre 2025, All About Love n’est pas une simple exposition. C’est un acte de résistance esthétique et politique. Après Los Angeles (Broad), Philadelphie (Fondation Barnes), Londres (Hayward Gallery) et Toulouse (Abattoirs), cette rétrospective arrive en France comme un tsunami visuel : collages, peintures, installations, vidéos saturent l’espace de l’ancien palais des Expositions pour affirmer une présence longtemps décriée.

Attention, l’amour n’est pas comme son nom pourrait le laisser penser une consolation romantique, mais un outil de libération, inspiré du livre culte All About Love: New Visions (1999) de Bell Hooks, qui politise le désir, confère de l’agence à des corps marginalisés, et affirme que l’affection, le plaisir et le soin sont des forces révolutionnaires.

Je suis noire, queer et femme

Née en 1971 à Camden (New Jersey), formée au Pratt Institute puis à la Yale School of Art, Mickalene Thomas est l’une des artistes majeures de la scène contemporaine américaine. Peintre, photographe et plasticienne, depuis le début des années 2000, son œuvre résolument politique, est au croisement du féminisme noir, des luttes queer et de la critique des récits dominants de l’histoire de l’art. Ses portraits monumentaux de femmes noires réalisés à partir de collages, strass, peinture et photographie, renversent dans cette exposition, toutes les hiérarchies visuelles héritées du canon occidental.

Mickalene Thomas. © Joshua Woods

Son travail explore les intersections entre racisme, sexisme et violences structurelles, tout en rendant hommage aux héritages militants des mouvements pour les droits civiques et aux mobilisations contemporaines comme Black Lives Matter. Chez elle, l’intime, le queer et l’amour sont des espaces de résistance et d’émancipation.

Son œuvre a été exposée au MoMA, au Brooklyn Museum, à la Hayward Gallery et au Broad Museum. Avec All About Love, présentée au Grand Palais, Thomas poursuit ainsi un projet artistique presque militant.

« Je suis profondément touchée et honorée de présenter mon travail au Grand Palais, une institution qui occupe une place si importante dans l’histoire de l’art. Être ici en tant que femme noire queer et partager All About Love dans cet espace est à la fois un moment de triomphe personnel et collectif. Cette exposition témoigne du pouvoir de la représentation, de la résilience et de l’amour » dit-elle.

Mais au-delà de la forme, Thomas se définit surtout comme une artiste noire, queer et féministe, conscience politique incluse dans chaque geste plastique. Son travail n’est pas neutre, il revendique l’amour comme force de transformation, l’intimité comme espace de pouvoir, et le plaisir comme dissidence.

Je définis mon travail comme un acte féministe et politique… Je suis noire, queer et femme.

Mickalene Thomas

L’artiste rend hommage à celles qui ont ouvert la voie, icônes et combattantes afro-descendantes, comme Whoopi Goldberg, Naomi Sims, Eartha Kitt, autant de figures noires qui ont affronté racisme et sexisme, et dont Thomas prolonge la présence par une écriture visuelle flamboyante. Ses portraits ne sont pas des représentations, ce sont des alliances, des pactes d’émancipation. Et parmi elles, sa première muse comme elle la surnomme, sa mère,  Mama Bush, mannequin et conseillère pour mineurs dans l’État du New Jersey.

Mickalene Thomas, Mama Bush : (Your Love Keeps Lifting Me), Higher and Higher, 2009 © Mickalene Thomas

Corps, désir et autonomisation

Mais dans All About Love, les figures féminines noires ne se contentent pas seulement de poser, elles ont droit au désir, à l’autonomie, à la joie. Elles regardent, elles répondent, elles prennent la place que l’histoire leur a longtemps refusée. Chaque toile large comme un mur, chaque portrait saturé de couleur, est une revendication, et surtout ce qui saute aux yeux, la femme noire est sujet, et non objet. Le positionnement queer est lui aussi central. Par ses choix esthétiques et conceptuels, Thomas arrive à déconstruire la binarité normative du genre et de la sexualité, en plaçant au centre les corps qui aiment, en dehors des cadres dominants. Ils s’embrassent, s’enlacent, s’affirment. Le spectateur est confronté à la pluralité des désirs, un art revendiqué par Thomas, qui refuse de ranger l’amour dans une case policée.

Mickalene Thomas, Afro Goddess Looking Forward, 2015 © Mickalene Thomas

Cette portée politique voulu par l’artiste, affleure avec force dans la série Resist, présentée au cœur de l’exposition. Mickalene Thomas y traverse l’histoire des luttes pour les droits civiques, des mobilisations des années 1960 jusqu’aux combats Black Lives Matters. Elle assemble images d’archives, manifestations, visages crispés, marches, colères, mémoire vive de la ségrégation, des discriminations et des violences policières subies par des générations d’Africains-Américains. Le clin d’œil à Guernica dans Guernica Detail (Resist #7) se dresse comme un mémorial plastique, dédié aux victimes noires des violences policières et carcérales. Une filiation tragique, un cri visuel contre l’oppression raciale et ses continuités. Le mouvement Black Lives Matter traverse ces œuvres comme un battement, contemporain, brûlant, indélogeable.

Guernica Detail (Resist #7), 2021. Mickalene Thomas / ADAGP, Paris, 2025

En écho, les collages Power to the People (Resist #12) et Say Their Names (Resist #6) dont les titres reprennent des slogans protestataires, mettent en lumière le rôle moteur des femmes noires dans les mouvements d’activisme. En superposant des images d’archives de manifestations à des photographies contemporaines issues, notamment, des mobilisations Black Lives Matter, Thomas tisse des continuités visuelles entre passé et présent. Ses œuvres montrent que ces luttes ne se répètent pas, elles se poursuivent, se transmettent et se réinventent, génération après génération.

Dans des vidéos et installations, l’artiste intègre aussi, musique, espaces domestiques, objets personnels — comme la reconstitution du salon de sa mère, ou les objets de sa vie quotidienne, transformés en reliques d’honneur. Ce n’est plus l’art qui observe la vie, c’est le quotidien politique qui se met en scène en art.

Mickalene Thomas, Din avec la main dans le miroir et jupe rouge, 2023. © Mickalene Thomas

Reprendre les chefs-d’œuvre, déplacer le centre

Mickalene Thomas convoque aussi Manet, Courbet, Matisse, Ingres, tout un panthéon masculin, blanc, européen, et le retourne. Dans ses réinterprétations, ce ne sont plus « celles qui offrent des fleurs », mais celles qui les reçoivent, les portent, les revendiquent. Les femmes noires s’y tiennent au centre, jouissantes, puissantes, maîtresses de la scène. L’artiste ne « corrige » pas l’histoire de l’art : elle la recompose, la contredit, la déplace. Elle y installe celles qui en avaient été effacées.

Mickalene Thomas, Le Dejeuner sur l’herbe, Les trois femmes noires, 2010. © Didier Plowy pour le GrandPalaisRmn, Paris, 2025

Dans l’immense nef du Grand Palais, l’exposition All About Love de Mickalene Thomas ne donne pas seulement à voir des œuvres, elle impose une vision du monde où les récits dominants sont renversés, où les corps longtemps marginalisés retrouvent leur dignité, et où l’amour queer, noir, féministe, joyeux devient la pierre angulaire d’un combat esthétique et politique. Dans un monde où le racisme, l’homophobie et la misogynie continuent d’organiser les déséquilibres, cette rétrospective est une déclaration : aimer est politique, aimer est force, aimer est acte de liberté.Parce qu’ici, au bout du compte, l’art n’est pas une décoration. Il est une arme de transformation sociale.

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Observatrices curieuses et infatigables, Rapporteuses racontent le monde qui les entoure avec un regard à la fois précis et espiègle. Du glamour des soirées parisiennes aux coulisses des affaires, de la culture aux nouvelles tendances, elles parcourent la ville et le monde pour capter les histoires, les personnages et les mouvements qui font l’actualité. Toujours sur le terrain, elles mêlent rigueur journalistique et sens du récit, pour offrir aux lecteurs des portraits, enquêtes et chroniques à la fois informatifs et captivants.
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