Il avait fait de la robe une déclaration et du rouge une signature. À 93 ans, Valentino s’est éteint à Rome le 19 janvier, laissant derrière lui non seulement une carrière de créateur, mais aussi une maison devenue synonyme de luxe, de glamour, avec cette idée presque morale de l’élégance, faite de lignes absolues, de discipline romaine et de chic savamment chorégraphié. Ses obsèques auront lieu vendredi à la Basilique Sainte-Marie-des-Anges-et-des-Martyrs, à Rome, à 11 heures.
Le rouge, encore et toujours
Il y eut d’abord une couleur, devenue un drapeau. Le « rosso Valentino », ni tout à fait carmin ni vraiment vermillon, mais suffisamment incandescent pour faire taire une salle et arrêter le temps sur un tapis rouge. Ce rouge-là n’était pas un effet, encore moins une coquetterie : il était une prise de position.
Le rouge Valentino, incandescent sans être tapageur, dramatique sans jamais sombrer dans l’excès, résume à lui seul une vision de la mode : celle qui ne cherche pas à provoquer mais à s’imposer, avec la tranquille autorité de ce qui sait durer. Chez Valentino Garavani, la robe n’était pas un objet de saison mais une promesse, celle d’une féminité souveraine, consciente de sa puissance, enveloppée dans des lignes nettes, des étoffes nobles et un sens presque liturgique de la coupe.


À contre-courant des secousses esthétiques et des révolutions permanentes, Valentino aura défendu toute sa vie une élégance classique, parfois jugée conservatrice, mais dont la cohérence force aujourd’hui le respect. Ses silhouettes, longues, épurées, presque hiératiques, racontaient un rapport au corps fondé sur la maîtrise plutôt que sur la transgression.
Naissance d’un empire de la mode
Valentino Garavani n’était pas seulement un styliste hors pair, il fut le fondateur d’une maison qui porte son nom et qui, au fil du temps, s’est imposée comme l’un des fleurons de la mode mondiale. Né en Lombardie en 1932, formé à Paris, il revient en Italie à la fin des années 1950 pour ouvrir son premier salon sur la Via Condotti à Rome, acte fondateur de ce qui allait devenir la maison Valentino en 1960 avec l’aide de son compagnon et partenaire de toujours, Giancarlo Giammetti.
Dès l’ouverture de sa maison en 1960, il construit patiemment un univers où le luxe n’est jamais démonstratif mais profondément codifié, et très vite, cette maison qui allie la tradition artisanale italienne et l’exigence de la haute couture française, tisse un réseau mondial de boutiques, et inscrit la griffe Valentino sur les façades de New York, Milan ou Tokyo. Habilleur des grandes figures du XXᵉ siècle, Valentino impose une mode qui rassure autant qu’elle magnifie. Jackie Kennedy, Elizabeth Taylor, Sophia Loren, puis plus tard des générations d’actrices et de femmes de pouvoir : toutes trouvaient chez lui cette promesse rare d’être magnifiées sans être transformées. On entrait dans une robe Valentino sans se déguiser, en restant soi, mais en mieux.
Son influence, pourtant, ne s’est jamais limitée au vestiaire féminin. Il a imposé une certaine idée du luxe italien, aristocratique sans être figé, sensuel sans jamais sombrer dans l’ostentation. Une élégance qui se reconnaissait à la coupe d’un manteau, à la sobriété d’une silhouette, à cette façon de préférer le détail juste à l’effet spectaculaire. Une robe Valentino ne cherchait pas à choquer Instagram ; elle attendait son heure, patiente, sûre de sa postérité.
De la couture à l’entreprise globale


Mais Valentino n’a jamais été qu’un esthète enfermé dans son atelier. Sous la plume de Garavani et la gestion stratégique de Giammetti, la maison s’est progressivement transformée en un véritable groupe. Dès les années 1970, elle se diversifie avec le prêt-à-porter, les parfums, la communication olfactive devenant un volet majeur du luxe, et les lignes accessoires, dessinant une offre complète qui dépasse le cadre de la seule haute couture.
Cédée une première fois à la fin des années 1990, la marque entre pleinement dans l’ère financière du luxe. En 2023, Valentino est vendue au fonds d’investissement qatari Mayhoola, déjà propriétaire de la maison, confirmant son statut de joyau stratégique sur l’échiquier mondial de la mode. Le groupe Kering, qui détient 30 % du capital, avait envisagé un rachat total, avant de prolonger son option d’achat jusqu’en 2029, préférant temporiser dans un contexte de recomposition du secteur. Un jeu de participations et de calendriers feutrés, loin des salons romains, mais révélateur de ce qu’est devenue la mode : un art, certes, mais aussi un actif, une valeur, une marque capable de traverser les décennies sans perdre son aura.
Une maison sans son fondateur
Si Valentino s’était retiré de la création dès 2008, son ombre n’a jamais quitté la maison. Chaque collection continuait, d’une manière ou d’une autre, à dialoguer avec son vocabulaire : la pureté des lignes, la noblesse des matières, cette retenue spectaculaire qui faisait sa signature. À l’annonce de sa disparition, François-Henri Pinault, président du conseil d’administration de Kering, a salué un « maître incontesté de la couture », qui « a marqué et inspiré des générations entières de créateurs ». Luca De Meo, le directeur général, a salué “un créateur d’exception” qui “incarnait un sens du style ayant profondément façonné notre imagination collective”. Bernard Arnault, PDG du groupe de luxe français LVMH parle de lui comme “le créateur d’une mode raffinée, rayonnante, fastueuse, aux drapés généreux, qu’il a indissolublement mariée avec le cinéma”, et même le grand magasin londonien Harrods, a salué l'”un des derniers véritables titans de la mode”. Des hommages qui disent autant l’influence esthétique du couturier que son poids symbolique dans l’histoire du luxe contemporain.
Une époque cousue main
Avec Valentino disparaît aussi une génération de couturiers pour qui la mode était une affaire de temps long, de savoir-faire transmis, de mains invisibles mais essentielles. Une époque où l’on parlait encore de salons, d’essayages, de clientes fidèles, loin du flux incessant des collections pré-capsule et des collaborations éclair. Son héritage, aujourd’hui, se lit autant dans les archives que dans les silences qu’il laisse. Dans un paysage saturé d’images et de slogans, Valentino rappelle que la mode peut être un art de la retenue, un exercice de style qui n’exclut ni la passion ni la démesure, mais les canalise avec grâce.
Il avait compris, avant beaucoup d’autres, que l’élégance n’est jamais une question de bruit. Elle est une présence. Et à ce titre, Valentino, même disparu, continuera longtemps de défiler.



