Le 19 février, devant le Roi Charles III, Tolu Coker a présenté son défilé automne-hiver 2026-2027 "Survivor’s Remorse". © Photo de Adama Jalloh pour le Elle UK en 2025, publiée sur le compte Instagram de Tolu Coker

Tolu Coker, couture et empire : chronique d’une mémoire cousue main

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Observatrices curieuses et infatigables, Rapporteuses racontent le monde qui les entoure avec un regard à la fois précis et espiègle. Du glamour des soirées parisiennes aux...
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Le 19 février 2026, Londres a offert une scène digne d’un roman postcolonial. Tandis que le prince Andrew était arrêté, soupçonné de manquement à ses fonctions publiques pour avoir transmis des documents confidentiels à Jeffrey Epstein, le roi Charles III prenait place au premier rang du défilé de la créatrice Tolu Coker, fille d’immigrés nigérians. La scène, hautement symbolique, dans un contexte de crise institutionnelle latente pour la monarchie, racontait une histoire plus vaste : celle d’une diaspora sur un podium, sous le regard de l’institution qui a façonné cette même diaspora.

Couture de classe et couture de race : quand le Roi s’assoit au premier rang.

Naître dans les marges de l’Empire

Tolu Coker n’ a pas grandi dans un salon feutré de Mayfair. Elle est née à Londres, dans l’ouest de la capitale, au sein d’une famille nigériane yoruba arrivée au Royaume-Uni dans le sillage des migrations postcoloniales, ces quartiers où la mémoire coloniale s’incarne dans la peau des habitants, et la pauvreté dans les briques. Ses parents, comme tant d’autres, ont quitté le Nigeria pour rejoindre la métropole impériale, attirés par les promesses économiques et éducatives, mais confrontés à la précarité, au racisme structurel et à la relégation urbaine.

Dans son enfance, le vêtement n’est pas un luxe, c’est un outil. Sa mère vend, coud, transforme, adapte. Les tissus circulent comme des récits, les motifs comme des souvenirs. La mode, c’est d’abord un langage familial, une manière de tenir debout dans un monde hiérarchisé par la classe et la race.

Plus tard, Tolu Coker dira :

« Je viens d’une communauté où le vêtement n’était pas seulement esthétique, il était une manière d’exister. »

C’est précisément ce rapport pragmatique et symbolique au textile, qui va structurer toute son œuvre.

Central Saint Martins, ou l’entrée dans l’institution

Après une formation dans des écoles d’art, elle intègre Central Saint Martins, l’institution londonienne qui a vu passer Alexander McQueen, John Galliano ou Stella McCartney. Là, elle apprend les codes de la haute création occidentale, tout en mesurant la distance entre cette institution et son propre monde. Le passage par Central Saint Martins est un rite d’entrée dans l’élite culturelle, mais aussi un moment de tension identitaire. Comment parler de la diaspora dans un système qui a longtemps invisibilisé ces récits ?

Tolu choisit de ne pas se conformer. Elle travaille pour JW Anderson, Maison Margiela ou Céline, mais développe en parallèle une pratique personnelle où la narration prime sur la tendance.

« Je voulais que mes collections soient comme des chapitres d’un livre, pas seulement des vêtements à vendre », explique-t-elle dans un entretien.

La mode comme archive vivante

Progressivement, Tolu Coker impose une signature : vêtements unisexes, denim déconstruit, textiles recyclés, broderies narratives. Mais surtout, une méthode : chaque collection s’accompagne d’archives, d’images, de témoignages. Contrairement à d’autres créateurs qui revendiquent explicitement une posture militante, Tolu Coker développe une politique du récit.

Elle parle des souvenirs de Lagos racontés par sa mère, des marchés africains, des quartiers de Londres, des trajectoires migratoires, des femmes vendeuses ambulantes d’Accra, bref, des contradictions de la diaspora londonienne. Elle y mêle tailoring britannique et héritage africain, broderies et streetwear, nostalgie et futurisme. Son travail séduit Rihanna, Tyla, Ariana Grande, et lui vaut une place dans les classements Forbes ou les programmes NewGen du British Fashion Council. Mais surtout, il attire une génération qui cherche autre chose que la neutralité chic : une mode politique, narrative, incarnée.

Ses vêtements deviennent des archives vivantes, portés par des corps, circulant dans les médias, les musées, les réseaux sociaux.

« Je raconte des histoires qui n’ont jamais été racontées dans la mode dominante. Nos communautés ont toujours créé, mais elles n’ont pas été archivées », affirme-t-elle.

Dans un contexte où les musées occidentaux sont critiqués pour leur relation aux objets coloniaux, la mode devient alors un espace alternatif pour produire des mémoires.

Londres, capitale cosmopolite postcoloniale

Pour comprendre Tolu Coker, il faut comprendre Londres. Capitale d’un empire disparu, métropole mondiale, ville où la diaspora africaine, caribéenne et sud-asiatique a façonné la culture anglaise contemporaine, de la musique à la gastronomie, du cinéma à la mode. La créatrice s’inscrit dans cette tradition culturelle diasporique, héritière de designers comme Grace Wales Bonner ou Martine Rose. Mais elle pousse encore plus loin la dimension archivistique : son travail n’est pas seulement esthétique, il est historiographique. Chaque collection est un commentaire sur la mémoire, la migration, la classe sociale.

19 février 2026 : diversité institutionnelle et récupération symbolique

Le 19 février 2026, lors de la London Fashion Week, Tolu Coker présente sa collection automne-hiver 2026-2027. Le titre, Survivor’s Remorse, renvoie à la « culpabilité du survivant » : ce sentiment d’avoir réussi socialement quand d’autres restent confinés à la précarité. La scénographie reconstitue un fragment de West London avec ses codes visuels et son énergie communautaire : poubelles, graffitis, ambiance de quartier. La rappeuse Little Simz ouvre le show. Les mannequins dansent, marchent, interagissent. Et, au premier rang, le roi Charles III.

Quelques heures plus tôt, le prince Andrew a été arrêté, relançant les débats sur la monarchie, ses scandales et sa légitimité morale. Malgré cela, le souverain maintient son agenda culturel, la monarchie continue, imperturbable. L’image, saisissante a fait le tour du monde : l’héritier d’un empire colonial regarde une enfant de cet empire raconter ses conséquences sociales. Mais la présence royale n’est pas anecdotique. Elle s’inscrit dans une stratégie de soft power culturel, qui consiste à montrer une monarchie moderne, inclusive, soutenant la diversité. Et dans ce récit national, Tolu Coker incarne une figure idéale : jeune, noire, talentueuse, narrative, compatible avec un Royaume-Uni post-Brexit cherchant à projeter une image cosmopolite.

Pour la créatrice, la scène est ambivalente. Elle a bénéficié du Prince’s Trust, désormais King’s Trust, fondation créée par Charles lorsqu’il était prince de Galles, et son ascension est souvent racontée comme une success story méritocratique.

« Il y a une différence entre être vu et être compris », dit-elle.

En effet être invitée par les institutions ne signifie pas nécessairement qu’elles vous comprennent, et souhaitent changer.

Tolu Coker, elle, parle d’« alignement divin » : un enfant du council estate soutenu par The King’s Trust, désormais regardé par le souverain lui-même. Une parabole parfaite de la mobilité sociale britannique, racontée depuis la couture.

Plus d’infos :

Tolu Coker

A propos de The King’s Trust. Après avoir accompli son service dans la Royal Navy, le Roi Charles III s’est consacrée à l’amélioration des conditions de vie des jeunes défavorisés au Royaume-Uni. Il a fondé The King’s Trust (anciennement The Prince’s Trust) pour concrétiser cet engagement.

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Observatrices curieuses et infatigables, Rapporteuses racontent le monde qui les entoure avec un regard à la fois précis et espiègle. Du glamour des soirées parisiennes aux coulisses des affaires, de la culture aux nouvelles tendances, elles parcourent la ville et le monde pour capter les histoires, les personnages et les mouvements qui font l’actualité. Toujours sur le terrain, elles mêlent rigueur journalistique et sens du récit, pour offrir aux lecteurs des portraits, enquêtes et chroniques à la fois informatifs et captivants.
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