Park Chan-wook, Président du Jury du 79e Festival de Cannes. © Lee Seung-hee/ Instagram du Festival de Cannes

Park Chan-wook à Cannes : la beauté et la lame

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Observatrices curieuses et infatigables, Rapporteuses racontent le monde qui les entoure avec un regard à la fois précis et espiègle. Du glamour des soirées parisiennes aux...
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En confiant la présidence de son 79ᵉ jury à Park Chan-wook, le Festival de Cannes ne se contente pas d’honorer un grand cinéaste, il choisit un regard. Celui d’un esthète de la cruauté, d’un moraliste ironique, d’un architecte du désir et de la vengeance. Park Chan-wook succède ainsi à Juliette Binoche, qui avait présidé le jury l’année précédente, et remettra la Palme d’or 2026, après celle attribuée à Jafar Panahi en 2025. 

Cette nomination est historique, car c’est la première fois qu’un cinéaste sud-coréen occupe ce rôle éminent dans l’histoire de la Croisette, et il n’est que le troisième président asiatique après quelques rares exemples. La sélection officielle, qui sera révélée à la mi-avril, ne manquera sans doute pas d’être scrutée à la loupe, tant le regard de Park Chan-wook sur le cinéma peut orienter les lectures et les interprétations des œuvres en compétition.

Un président qui pense en cinéaste

La Croisette aime les symboles. Mais elle aime davantage encore les tempéraments. En désignant Park Chan-wook pour présider le jury de sa 79ᵉ édition, du 12 au 23 mai 2026, Cannes opte pour une figure qui ne se contente pas de célébrer le cinéma : elle le dissèque, le questionne, l’élève.

Parce qu’il ne s’agit pas simplement d’un réalisateur primé que l’on remercie pour services rendus. Park est un auteur dont la filmographie forme un système cohérent, une exploration méthodique des passions humaines. Chez lui, le crime n’est jamais gratuit, la violence jamais décorative, elle est structure, révélatrice, elle est langage.

Souvent comparé à des cinéastes comme Quentin Tarantino, Brian De Palma ou David Fincher pour sa précision formelle, Park revendique lui-même l’influence de maîtres tels que Kurosawa, Bergman ou Hitchcock. Et c’est précisément cette dimension méticuleuse et métaphorique de son style, qui font de lui un président de jury particulièrement adapté à l’exercice, parce qu’il saura sans doute insuffler à la discussion critique autant de rigueur que de sensibilité.

Dès lors, on peut s’interroger : quel président sera-t-il ? Un arbitre diplomate ou un chirurgien du goût ? Tout indique qu’il sera les deux à la fois, gant de velours pour écouter, lame affûtée pour trancher.

Cannes, une histoire d’amour orageuse

La relation entre Park Chan-wook et Cannes n’est pas récente. Elle remonte à 2004, lorsque Oldboy décroche le Grand Prix. Le film, vertigineux récit de vengeance, sidère par son audace formelle et sa radicalité morale. Quentin Tarantino, alors président du jury, en devient l’un des plus fervents défenseurs. Le choc est mondial.

Cinq ans plus tard, Thirst, ceci est mon sang, obtient le Prix du Jury. Puis vient The Handmaiden, Mademoiselle en français, éblouissante variation érotique et politique autour d’un roman victorien transposé en Corée coloniale. Enfin, en 2022, Decision to Leave lui vaut le Prix de la mise en scène, œuvre plus feutrée, mais d’une sophistication vertigineuse.

Cette fidélité mutuelle n’a rien d’un hasard. Cannes a accompagné l’évolution de son cinéma : du baroque incandescent à l’élégance mélancolique. En retour, Park a contribué à façonner l’image d’un festival ouvert aux formes radicales venues d’Asie.

L’esthétique du vertige

Ce qui frappe avant tout dans son œuvre, c’est l’alliance du contrôle et de l’excès. Plans millimétrés, mouvements de caméra chorégraphiés, architecture des décors pensée comme un piège mental, Park compose ses films comme des opéras visuels. Mais sous la beauté glacée, il y a toujours une fêlure. La vengeance dans Oldboy, se transforme en méditation sur la culpabilité. Le vampirisme de Thirst interroge la foi et le désir. L’obsession amoureuse de Decision to Leave révèle l’impossibilité de saisir l’autre sans le détruire.

Cette complexité morale pourrait sans aucun doute influencer la manière dont il lira les films en compétition. On espère qu’il ne récompensera pas l’esbroufe, mais cherchera la cohérence, la précision du regard, la nécessité du geste. Lui dont le cinéma chirurgical a été salué à maintes reprises, sait que la mise en scène n’est pas un vernis mais une pensée en mouvement.

L’ombre portée du cinéma coréen

Cependant, sa nomination ne peut être dissociée de l’essor du cinéma sud-coréen sur la scène mondiale. Depuis les années 2000, des cinéastes comme Bong Joon-ho ou Kim Ki-duk ont imposé une nouvelle cartographie du cinéma mondial. L’Oscar de Parasite en 2020 n’a fait que consacrer un mouvement de fond. Park Chan-wook en est l’un des architectes majeurs. Son travail a prouvé qu’un cinéma profondément ancré dans sa propre culture nationale, pouvait atteindre l’universalité. En le choisissant comme président, Cannes acte cette mutation géopolitique du 7ᵉ art, le centre de gravité ne se situe plus exclusivement en Europe ou aux États-Unis, mais aussi en Asie.

Il faut y voir un geste politique comme toujours à Cannes, bien réel. Une manière de dire que le cinéma contemporain se pense désormais en réseau, en circulation, en hybridation.

Quel palmarès sous son règne ?

Reste la question que tous les festivaliers et les cinéphiles murmurent déjà : quel type de film séduira Park Chan-wook ? Les fresques politiques ? Les récits intimistes ? Les expérimentations formelles ?

Son parcours suggère une sensibilité aux œuvres qui osent une vision forte, quitte à déranger. On peut imaginer qu’il sera attentif à la précision des cadres, à la tension dramatique, à la profondeur des personnages féminins, souvent centraux dans son propre cinéma. Mais Park est aussi un spectateur curieux. Il a travaillé à Hollywood (Stoker), collaboré avec des plateformes internationales, et navigué entre thriller, mélodrame, érotisme et comédie noire. Cette polyvalence pourrait ouvrir le palmarès à des formes inattendues.

Sa présence à la tête du jury confirme que le cinéma reste affaire de regard, de décision humaine, de débat passionné autour d’une table. Et on imagine déjà les discussions nocturnes, les divergences, les alliances esthétiques. Et lorsque viendra le moment de remettre la Palme d’or, ce ne sera pas seulement un trophée qui changera de mains, mais le reflet d’un choix porté par un cinéaste qui, depuis vingt ans, nous rappelle que le cinéma peut être à la fois cruel et délicat, théâtral et intime, violent et profondément humain. Sous sa présidence, Cannes ne promet pas la tiédeur.

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Observatrices curieuses et infatigables, Rapporteuses racontent le monde qui les entoure avec un regard à la fois précis et espiègle. Du glamour des soirées parisiennes aux coulisses des affaires, de la culture aux nouvelles tendances, elles parcourent la ville et le monde pour capter les histoires, les personnages et les mouvements qui font l’actualité. Toujours sur le terrain, elles mêlent rigueur journalistique et sens du récit, pour offrir aux lecteurs des portraits, enquêtes et chroniques à la fois informatifs et captivants.
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