Ce dimanche, la Journée internationale des droits des femmes promet une nouvelle marée de pancartes violettes, de slogans rageurs et de colères accumulées. Thermomètre politique de l’état des luttes féministes, cette année, les militantes alertent sur les reculs : attaques contre le droit à l’avortement dans plusieurs pays, répression contre les femmes en Iran ou en Afghanistan, violences sexuelles toujours massives, et montée de discours réactionnaires qui cherchent à délégitimer les combats féministes.
En France aussi, les chiffres restent glaçants : féminicides, violences conjugales, précarité des femmes seules avec enfants. Autant de réalités qui nourrissent la mobilisation du 8 mars. Cette année encore, la rue devrait être noire de monde, en particulier pour défendre les droits des femmes, menacés par la montée de l’extrême droite.
À Paris, une grande manifestation de Stalingrad à République
À Paris, après les coureurs du semi-marathon qui partiront de la rive gauche à la place de la Bastille en début de journée, la manifestation principale commencera à 14h de la Place de la Bataille-de-Stalingrad pour rejoindre la Place de la République. Mais derrière ce parcours désormais bien balisé, la manifestation reste un espace de frictions politiques. Syndicats, associations féministes historiques, collectifs étudiants, militantes radicales, ONG internationales, la diversité des acteurs témoigne de la vitalité du mouvement… mais aussi de ses lignes de fracture.
Certaines réclament la grève féministe généralisée, d’autres mettent l’accent sur les violences sexistes, d’autres encore sur la solidarité internationale. Les slogans ne sont pas toujours les mêmes, mais une idée circule : les droits des femmes sont attaqués, et la rue reste l’un des rares endroits où cette colère peut s’exprimer collectivement.
Féminisme international : la scène des Guerrières de la Paix
Dans le cortège parisien, Les Guerrières de la Paix ont choisi d’inscrire leur mobilisation dans une perspective résolument internationale, en se donnant pour mission de promouvoir le rôle des femmes dans les processus de paix, afin de faire émerger d’autres voix et d’autres futurs, fondés sur la paix, la justice et l’égalité.

À 13h30, le collectif mené par Hanna Assouline défilera au cœur de la manifestation avec un message clair : le féminisme ne peut plus se penser à l’échelle nationale. Dans leur appel, les organisatrices évoquent un « moment de bascule », marqué par la multiplication des conflits, la montée des régimes autoritaires et la brutalité des guerres. Et, comme souvent, les femmes sont en première ligne.
Elles soignent, organisent les solidarités, protègent les enfants, documentent les crimes de guerre, continuent de militer malgré les menaces. Invisibles dans les négociations diplomatiques, elles sont pourtant omniprésentes dans les résistances locales.
Après la manifestation, la mobilisation se déplacera au Consulat Voltaire, où se tiendra un Appel international des femmes pour la Paix, la Justice et la Liberté. Autour de la table, des militantes venues de territoires où les droits reculent ou où les guerres redessinent les sociétés : l’Iranienne Aïda Tavakoli, la Palestinienne Hiba Qasas, l’Israélienne Achinoam Nini plus connue sous le non d’artiste Noa, l’Ukrainienne Tetyana Pryimachuk, l’Afghane Chela Noori, ou encore la militante kurde Shayda Hessami.
Autant de femmes qui vivent quotidiennement ce que les slogans européens évoquent parfois de manière abstraite : guerre, exil, répression politique. Ces rencontres internationales sont devenues un élément central du féminisme, et rappellent que les luttes locales s’inscrivent désormais dans des dynamiques plus globales.
Résister, mais aussi respirer
La journée se conclura par une soirée festive avec concerts et DJ sets, notamment celui de Barbara Butch, figure queer devenue incontournable des scènes militantes. Un choix qui peut surprendre : passer de la tribune politique à la piste de danse. Mais l’idée est simple : dans de nombreux pays, les femmes n’ont même pas le droit d’occuper l’espace public, encore moins de danser librement. Faire la fête devient alors un geste politique.
« La joie est aussi une forme de résistance », résument les organisatrices. Une phrase qui pourrait sembler naïve si elle ne résonnait pas avec la réalité de militantes qui, ailleurs, risquent la prison pour avoir chanté ou manifesté.
Le trouble Némésis
Cette édition 2026 du 8 mars est toutefois marquée par une polémique qui agite le mouvement féministe depuis plusieurs jours : la présence annoncée, puis finalement abandonnée, du collectif Némésis. Fondé par Alice Cordier, le groupe se revendique d’un « féminisme identitaire » focalisé sur les violences commises par des hommes étrangers. Un discours qui, pour de nombreux collectifs féministes, relève moins de la défense des femmes que d’une instrumentalisation politique de leurs violences.
Les signataires d’une lettre ouverte dont la CGT, la CFDT, l’UNSA, Solidaires, la FSU, le Planning familial ou encore Osez le féminisme, ont demandé jeudi 26 février au ministre de l’intérieur, l’interdiction de la présence du collectif identitaire Némésis dans les manifestations du 8-Mars.
La polémique, a pris une tournure inhabituelle avec intervention directe du ministère de l’Intérieur. Dans une note adressée aux préfets, le ministre Laurent Nuñez leur demande d’empêcher la participation du collectif aux cortèges associatifs déclarés pour la Journée internationale des droits des femmes. Les représentants de l’État sont invités à vérifier si le groupe prévoit de rejoindre les différentes manifestations organisées dans les villes françaises et, le cas échéant, à prendre « les mesures utiles » pour empêcher sa présence, y compris une interdiction.
Autrement dit, si Némésis devait organiser son propre rassemblement, les préfets devront veiller à ce qu’il se déroule ailleurs que dans les cortèges féministes. Finalement le collectif d’Alice Cordier a annoncé jeudi 5 mars, qu’il ne participerait pas à la marche principale, après plusieurs jours de pression de la part d’organisations féministes et de syndicats qui réclamaient son exclusion. Le groupe d’extrême droite prévoit désormais un rassemblement séparé.
Entre-temps, plusieurs enquêtes journalistiques résumé dans une lettre du site Blast, ont levé le voile sur l’univers du mouvement : discussions internes marquées par un antiféminisme virulent, fascination pour la rhétorique identitaire européenne et hostilité ouverte à une grande partie du féminisme contemporain. Autrement dit, un groupe qui parle au nom des femmes tout en s’inscrivant dans des réseaux politiques qui combattent historiquement leurs droits. Le nom de Némésis avait déjà émergé dans l’actualité. Car c’est en marge d’une mobilisation organisée par ce collectif contre la venue de l’eurodéputée Rima Hassan pour une conférence à Sciences Po Lyon que Quentin Deranque, militant d’extrême droite de 23 ans, s’était retrouvé sur place pour assurer la « sécurité » de militantes du groupe. Des affrontements avaient alors éclaté avec des militants antifascistes ; le jeune homme avait été violemment frappé. Il succombera à ses blessures le 14 février.
Depuis plusieurs années, le féminisme est malheureusement devenu un terrain de bataille idéologique. Certaines forces politiques cherchent à s’approprier le vocabulaire des droits des femmes pour nourrir des discours nationalistes ou sécuritaires, tandis que d’autres tentent de décrédibiliser le mouvement en le caricaturant comme une mode radicale. Difficile en effet pour les associations féministes de préserver un espace de lutte autonome, le 8 mars reste l’un des rares moments où ces débats se jouent à ciel ouvert.
Comme chaque année, certains diront que ces manifestations ne changent rien. Pourtant, l’histoire raconte l’inverse. Sans ces mobilisations répétées, parfois minoritaires, souvent moquées, il n’y aurait ni droit à l’avortement, ni lois contre les violences conjugales, ni reconnaissance des violences sexuelles.



