Nastya Golubeva et Jean Dujardin dans "Les Rayons et les Ombres", le nouveau film de Xavier Giannoli. En salles le 18 mars 2026. © GAUMONT

Les Rayons et les ombres : chronique d’un aveuglement français

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Observatrices curieuses et infatigables, Rapporteuses racontent le monde qui les entoure avec un regard à la fois précis et espiègle. Du glamour des soirées parisiennes aux...
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Dans Les Rayons et les ombres, en salles le 18 mars 2026, Xavier Giannoli dissèque la trajectoire du journaliste collaborationniste Jean Luchaire, incarné par Jean Dujardin. Une fresque historique monumentale sur la France de l’Occupation, mais surtout un film politique qui parle d’aujourd’hui, de l’aveuglement des élites, des compromissions intellectuelles et de la manière dont les démocraties glissent, doucement, vers l’inacceptable. Le film, produit notamment par Gaumont avec un budget d’environ 30 millions d’euros, s’annonce comme l’une des fresques historiques françaises les plus ambitieuses de ces dernières années.

Une histoire de collaboration… et de rationalisations

Dans Prison sans barreaux (1938), Corinne Luchaire apparaît comme une jeune actrice au visage d’ange clamant son innocence. Dix ans plus tard, dans Les Rayons et les ombres de Xavier Giannoli, le film la montre brisée par la maladie et la dépression, enregistrant sur un magnétophone une confession où elle répète encore son innocence tout en regrettant la spirale dans laquelle elle s’est laissée entraîner pendant l’Occupation, une dérive qui lui a valu violences, prison et indignité nationale.


Le cinéma français aime les résistants, les héros, les réseaux clandestins, beaucoup moins les collabos. Avec Les Rayons et les ombres, Xavier Giannoli choisit précisément d’aller là où ça gratte : du côté des accommodements avec l’ennemi, des justifications morales et des illusions politiques. Dans cette fresque de plus de trois heures, le cinéaste s’intéresse à une figure réelle et controversée : le journaliste Jean Luchaire, incarné par Jean Dujardin. Dans les années 1920, Luchaire milite pour la réconciliation franco-allemande et croit dur comme fer à une Europe pacifiée. Mais l’histoire se charge de contredire ses idéaux : la montée du nazisme puis l’Occupation transforment progressivement cet intellectuel pacifiste en propagandiste de la collaboration.

À ses côtés, le diplomate allemand Otto Abetz, interprété par August Diehl, devient ambassadeur du Reich à Paris, tandis que Corinne Luchaire, fille du journaliste, tente de poursuivre une carrière d’actrice dans la France occupée. Inspiré de faits réels, le film suit ce glissement progressif vers la compromission, comme une lente dérive morale : celle d’hommes persuadés d’agir pour la paix, mais qui finissent par se perdre dans l’engrenage de l’Histoire. Transition naturelle pour Giannoli : explorer comment des convictions peuvent basculer.

Le vrai sujet : comment on s’habitue au pire

Depuis Illusions perdues, qui lui avait valu sept César, dont celui du meilleur film, Xavier Giannoli semble fasciné par les illusions et les compromissions. Chez lui, la collaboration n’est pas seulement une trahison, c’est un processus. Dans l’émission, L’invité de 8h20 sur France Inter le 10 mars 2026, le réalisateur expliquait que ce qui l’intéresse, ce n’est pas la caricature du traître, mais le mécanisme qui permet à des gens cultivés, intelligents, parfois sincères, de se convaincre qu’ils agissent pour le bien. Une mécanique qui, selon lui, ne relève pas seulement du passé. “Une histoire que l’on n’avait jamais racontée au cinéma” dit-il.

Au départ, confie le cinéaste, il y a toujours de bonnes raisons : éviter la guerre, préserver les institutions, maintenir un dialogue. Puis, presque imperceptiblement, les lignes bougent. Ce qui était impensable hier devient acceptable aujourd’hui. Et l’inacceptable finit par paraître normal. “Le film, j’y travaille depuis des années, mais il rentre étrangement en résonance avec tout ce qu’on est en train de vivre”,

Le cinéaste insiste sur ce mécanisme de banalisation : au départ, il ne s’agit que de compromis, de prudence diplomatique, de calcul politique. Puis les lignes bougent. Lentement. Jusqu’à ce que l’on se retrouve du mauvais côté de l’Histoire.

“On voit dans le film comment l’antisémitisme a pu être, en tout cas à une certaine époque, une arme de conquête électorale ou dans l’opinion”, insiste le réalisateur.

L’aveuglement des élites

Ce que raconte Les Rayons et les ombres, c’est aussi une vieille histoire française : celle d’intellectuels persuadés d’être plus lucides que le reste du pays. Comment ces intellectuels, journalistes ou responsables politiques peuvent-ils se convaincre qu’ils servent une cause juste alors qu’ils participent à une dérive autoritaire ? “Ce qui m’intéresse, c’est la responsabilité morale d’une certaine presse qui peut être entre les mains de gens qui ont un intérêt à mentir et à tricher”, déclare Xavier Giannoli. Lui-même fils de journaliste, il a déjà abordé la presse dans son précédent film, Illusions perdues.

Dans le film, les salons parisiens bruissent de discours sophistiqués sur l’Europe, la paix, la nécessité du compromis. Pendant ce temps, le régime nazi s’installe. Et s’il frappe si fort, c’est parce qu’il arrive dans un moment historique avec la montée des populismes et les fragilités démocratiques. “Je ne pouvais pas imaginer, quand j’ai commencé à travailler sur le film, que des débats politiques s’articuleraient autour de l’antisémitisme, du nazisme et du fascisme.”

Dans ce monde où la désinformation et les guerres se multiplient, Giannoli rappelle en substance que les mots précèdent souvent les catastrophes. “Ces éléments-là sont extraordinairement dangereux et toxiques et qu’il y a une responsabilité morale des journalistes et des politiques à ne pas réactiver ces choses effrayantes”. Et sans jamais tracer de parallèle explicite, il énonce une vérité historique brutale : les démocraties ne s’effondrent presque jamais d’un coup. Elles s’érodent.

Jean Dujardin dans un rôle crépusculaire

Il fallait un acteur capable d’habiter cette ambiguïté, et Jean Dujardin relève le défi avec un rôle à contre-emploi, loin de ses partitions habituelles. Longtemps associé à la comédie populaire, révélé par Un gars, une fille puis propulsé star du box-office avec la saga OSS 117 : Le Caire, nid d’espions, l’acteur a progressivement élargi son registre jusqu’à décrocher l’Oscar du meilleur acteur pour The Artist en 2012. Depuis, il navigue entre cinéma français et productions internationales, comme lorsqu’il apparaît dans The Monuments Men (2014) de George Clooney, où il incarnait un résistant français engagé dans la récupération des œuvres d’art volées par les nazis. Un rôle de combattant du patrimoine qui contraste fortement avec la figure ambivalente qu’il interprète aujourd’hui dans Les Rayons et les ombres.

Dans ce récit sombre, Jean Dujardin livre ici l’un de ses rôles les plus risqués. un personnage fascinant et dérangeant, brillant, charmeur, mais incapable de voir, ou de reconnaître, la catastrophe qui s’annonce.

Un film qui ne se contente pas de revisiter la France de l’Occupation, mais interroge la mécanique des renoncements politiques et moraux. “Il y a comme une espèce d’ombre projetée sur 2026, mais je pense que les gens (qui iront voir le film) la verront”, explique l’acteur. Quand le journaliste l’interroge sur l’antisémitisme : “Oui bien sûr, mais sur le regain de plein de choses, on peut faire référence à la terreur, on peut faire référence à beaucoup de choses”, répond-il.

Une œuvre vertigineuse, qui résonne étrangement avec l’époque, et que son réalisateur assume pleinement comme un miroir tendu à notre présent. Et nous, qu’aurions-nous fait ? Parce que les catastrophes politiques ne commencent jamais par des monstres, mais souvent par des gens convaincus d’être pragmatiques. Et c’est peut-être cela, la vraie ombre du film.

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Observatrices curieuses et infatigables, Rapporteuses racontent le monde qui les entoure avec un regard à la fois précis et espiègle. Du glamour des soirées parisiennes aux coulisses des affaires, de la culture aux nouvelles tendances, elles parcourent la ville et le monde pour capter les histoires, les personnages et les mouvements qui font l’actualité. Toujours sur le terrain, elles mêlent rigueur journalistique et sens du récit, pour offrir aux lecteurs des portraits, enquêtes et chroniques à la fois informatifs et captivants.
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