Le Sénégal durcit la répression de l’homosexualité. Le président Bassirou Diomaye Faye s’apprête à promulguer une loi votée par l’Assemblée, qui alourdit les sanctions visant les relations entre personnes de même sexe, dans un contexte de pressions sociales conservatrices et de fortes tensions économiques. © Compte Instagram de Hello Sénégal

Sénégal : la loi durcit, les corps se taisent

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Rédaction Rapporteuses
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Dans un climat politique tendu et sous la pression conjointe d’un conservatisme social assumé et d’une rhétorique souverainiste opposée aux « influences occidentales », le Sénégal a adopté en mars 2026 une réforme majeure de son code pénal durcissant la répression de l’homosexualité. La loi prolonge ainsi une histoire juridique héritée de la colonisation, tout en aggravant une situation déjà marquée par les arrestations, la peur et l’invisibilisation des personnes LGBT+.

Une loi votée sans suspense, dans un climat déjà inflammable

Le 11 mars 2026, l’Assemblée nationale sénégalaise adopte, par 135 voix pour et sans opposition réelle, une modification de l’article 319 du code pénal. Porté par l’exécutif, le texte qui punissait jusqu’ici les « actes impudiques ou contre nature » entre personnes de même sexe, des peines allant d’un à cinq ans d’emprisonnement, assorties d’amendes comprises entre 100 000 et 1 500 000 francs CFA (soit environ 150 à 2 300 euros) ; désormais, l’échelle des sanctions est nettement relevée, avec des peines portées de cinq à dix ans de prison et des amendes pouvant grimper jusqu’à 10 millions de francs CFA (environ 15 200 euros).

À cette pénalisation accrue s’ajoute désormais la possibilité de poursuivre non seulement les actes, mais aussi leur « promotion » ou leur financement, une extension juridique qui fait entrer associations, militants ou simples soutiens dans le périmètre pénal. Le législateur élargit considérablement le périmètre de l’infraction en introduisant une interdiction de « l’apologie » des pratiques homosexuelles, une notion extensive qui recouvre toute forme de représentation publique, de diffusion ou de promotion, mais aussi le financement, le soutien ou encore la facilitation de ces actes par des individus ou des organisations.

À cette montée en puissance de l’arsenal répressif s’ajoute toutefois une disposition présentée comme un garde-fou : les dénonciations calomnieuses sont désormais passibles de deux à trois ans d’emprisonnement et d’amendes allant de 200 000 à 500 000 francs CFA, tentative fragile d’encadrer les abus dans un dispositif qui, par ailleurs, en accroît largement les possibilités.

La loi s’inscrit dans une séquence politique précise, avec des promesses de campagne du nouveau pouvoir, revendiquée comme un marqueur identitaire et moral, elle est aussi présentée comme une réponse à une supposée « propagande » étrangère. Mais cette accélération législative ne surgit pas de nulle part, elle prolonge un socle juridique ancien, lui-même chargé d’histoire.

Une origine coloniale jamais abrogée

Au cœur du dispositif sénégalais, l’article 319 n’est pas une invention contemporaine, mais un héritage direct du droit colonial. Introduit en 1966, il reprend en réalité une ordonnance française de 1942, elle-même inspirée de normes morales européennes antérieures. Ce texte criminalise les « actes contre nature » entre personnes du même sexe, une formulation vague qui permet une large interprétation judiciaire et policière. Pendant des décennies, il a servi de fondement à des arrestations ponctuelles, dans un pays où l’homosexualité n’a jamais été dépénalisée.

À ce socle juridique s’ajoute une dimension socioculturelle forte : dans un pays majoritairement musulman, où selon certaines enquêtes une écrasante majorité de la population rejette l’homosexualité, la norme sociale renforce la norme pénale. Mais ce qui change aujourd’hui, ce n’est pas seulement la loi, c’est son intensité, son extension et son application.

Arrestations, dénonciations, climat de peur

Ce durcissement législatif, souligne Mediapart, vient rompre avec un équilibre social longtemps à l’œuvre au Sénégal, fait de rejet affiché mais de tolérance implicite, à condition qu’elle demeure invisible. « Dans cette société traditionaliste et conservatrice, il existe une tolérance ancienne vis-à-vis de l’homosexualité, explique depuis Dakar Pierre Sané. Mais avec une contrepartie : la discrétion. Dans tous les villages ou quartiers, des hommes homosexuels sont identifiés comme tels, mais ne s’affichent pas. »

Avant même le vote de la réforme, la répression s’était intensifiée. En février 2026, douze hommes sont arrêtés à Dakar pour « actes contre nature », certains risquant jusqu’à cinq ans de prison, dans des procédures dénoncées par les ONG pour leur opacité. Les témoignages recueillis par des organisations de défense des droits humains décrivent des arrestations fondées sur des soupçons, des contacts téléphoniques ou des dénonciations, ainsi que des aveux extorqués sous pression.

Avec la nouvelle loi, cette dynamique pourrait s’amplifier : la criminalisation de la « promotion » de l’homosexualité ouvre la voie à une surveillance élargie, où les discours, les associations et même les solidarités deviennent potentiellement répréhensibles.

Une communauté fragilisée, contrainte à l’invisibilité

Les conséquences pour les personnes LGBT+ sont multiples et profondément structurelles. Juridiques, avec des peines désormais doublées et un arsenal pénal élargi ; sociales, dans un contexte d’hostilité accrue, alimentée par des campagnes publiques et des groupes militants anti-LGBT ; existentielles, enfin, avec une peur diffuse qui pousse certains à se cacher, à fuir ou à renoncer à toute visibilité. Au lendemain du vote à l’Assemblée, les réactions internationales n’ont pas tardé à se faire entendre : le Haut-Commissaire des Nations unies aux droits de l’homme, Volker Türk, a fermement dénoncé une atteinte aux droits fondamentaux, exhortant le président Bassirou Diomaye Faye à « ne pas promulguer cette loi nuisible », tout en appelant les autorités sénégalaises à abroger les dispositions déjà en vigueur qu’il qualifie de « discriminatoires ».

Dans le même temps, plusieurs ONG de défense des droits humains alertent sur les effets collatéraux d’un tel durcissement, en particulier sur le terrain sanitaire : en renforçant la stigmatisation, la loi risque de dissuader une partie de la population de se faire dépister ou de poursuivre un traitement, compromettant ainsi les efforts engagés dans la lutte contre le VIH. Ce tour de vis législatif rompt avec un équilibre social longtemps observé au Sénégal, fait d’un rejet affiché mais d’une tolérance tacite, à condition qu’elle reste dans l’ombre. « Dans cette société traditionaliste et conservatrice, il existe une tolérance ancienne vis-à-vis de l’homosexualité, explique depuis Dakar Pierre Sané, également ancien responsable à l’Unesco. Mais avec une contrepartie : la discrétion. Dans tous les villages ou quartiers, des hommes homosexuels sont identifiés comme tels, mais ne s’affichent pas. »

Dans cette perspective, souligne-t-il, la loi — dans sa version actuelle comme dans sa mouture révisée — cible avant tout, la visibilité plutôt que l’intimité : « L’État ne viendra jamais regarder par le trou de la serrure : la vie privée est respectée. En revanche, aux yeux de la société, l’homosexualité ne doit pas devenir une identité ou un mode de vie. C’est pourquoi les gens s’opposeront toujours au mariage homosexuel. Et les politiques sont obligés de suivre, car c’est un mouvement social profond. »

Au moment même de l’adoption du texte, que certains élus de l’opposition jugeaient encore insuffisamment sévère, un climat de peur palpable gagnait déjà les communautés LGBTQI+, contraignant certaines personnes à se cacher davantage, quand d’autres envisagent ou précipitent leur départ vers l’étranger. Dans ce contexte, les rares espaces de sociabilité queer se replient dans la clandestinité, quand ils ne disparaissent pas purement et simplement, et les organisations locales peinent à opérer, parfois contraintes de suspendre leurs activités.

La propagande homosexuelle en toile de fond

Depuis une vingtaine d’années, cet équilibre fragile s’est progressivement fissuré, sous l’effet conjugué des politiques de santé publique — notamment les programmes de lutte contre le VIH — et de l’émergence d’associations communautaires, mais aussi des transformations observées en Occident, où l’adoption du mariage pour toutes et tous et la visibilité croissante des mobilisations LGBTQI+, en particulier en France, ont nourri des échos jusque dans l’espace sénégalais.

Nombre de Sénégalais·es ont alors redouté que ces évolutions ne s’accompagnent de pressions extérieures en faveur de réformes similaires, explique, auprès de Mediapart, Seydi Gassama : à chaque avancée en matière de droits et de libertés en France, observe-t-il, « elle s’est répercutée dans les pays d’Afrique francophone », alimentant une réaction de rejet au sein d’une population majoritairement attachée à des référents religieux et culturels perçus comme incompatibles avec ces évolutions. « On ne veut pas de ça ici », résume-t-il, en évoquant une opposition ancrée dans la religion — majoritairement musulmane — et les normes sociales locales.

Au fil des années 2010, les appels internationaux à la dépénalisation, portés notamment par les Nations unies, ont contribué à durcir les positions et à exacerber les crispations. L’ancien président Macky Sall avait, à plusieurs reprises, rappelé cette ligne à ses partenaires étrangers : « Il faut que les gens apprennent à respecter nos croyances et nos convictions. Au nom de quoi l’homosexualité dépénalisée devrait-elle être une loi universelle ? », déclarait-il en 2015, avant d’ajouter en 2020 que « cela n’a rien à voir avec l’homophobie », les personnes concernées n’étant, selon lui, pas exclues.

Dans la continuité, le Premier ministre Ousmane Sonko, qui avait promis dès les législatives de 2022 de durcir la répression en cas de victoire de sa coalition, a réaffirmé en mai 2024 que le Sénégal ne devait pas « laisser la propagande LGBT être imposée par l’Occident », insistant sur la nécessité de traiter ces questions selon les normes et traditions locales, tout en résumant la position officielle par une formule ambiguë : une homosexualité « non acceptée, mais tolérée ». Parallèlement, la stigmatisation des personnes homosexuelles s’est accentuée, suscitant l’inquiétude des organisations de défense des droits humains : en 2023, à Kaolack, la dépouille d’un homme supposé homosexuel a ainsi été exhumée puis brûlée en public, révélant la violence des tensions à l’œuvre.

Pour certains observateurs, ces réactions traduisent un sentiment plus large de vulnérabilité face aux injonctions extérieures : « Quand les gens n’ont plus rien, n’ont aucune souveraineté sur quoi que ce soit, ils s’accrochent à ce qui leur reste : leurs traditions et leur culture », confie, sous couvert d’anonymat, un chercheur, mettant en lumière une crispation identitaire qui dépasse largement la seule question des droits LGBTQI+.

Pédocriminalité, homosexualité, VIH, même combat

En février, raconte Mediapart, la tension franchit un seuil avec une affaire de pédocriminalité qui sidère l’opinion : quatorze personnes sont interpellées par la police sénégalaise, soupçonnées d’appartenir à un réseau d’exploitation sexuelle impliquant des dizaines d’enfants et la production de vidéos, agissant pour le compte d’un homme d’affaires français, Pierre Robert, depuis arrêté et mis en examen en France pour traite d’êtres humains, proxénétisme aggravé et viol sur mineur de moins de 15 ans. Les premières investigations évoquent des faits d’une extrême gravité, certains suspects, séropositifs et conscients de leur état, étant accusés de viols sur des enfants sans protection.

« L’affaire Pierre Robert » agit alors comme un détonateur, analyse auprès de Mediapart Seydi Gassama : « Que des célébrités et des fils de personnalités influentes soient impliqués, que les victimes soient des enfants vulnérables — des enfants des rues et des talibés — et que la plupart des suspects soient séropositifs, alors que le VIH/sida continue de susciter la peur dans le pays : tout cela a provoqué une vive émotion. »

Sous la pression de cette onde de choc, les autorités remettent sur la table la réforme promise de la législation sur l’homosexualité, dans l’objectif de répondre à une opinion publique chauffée à blanc, et ce, malgré une confusion persistante, dans une partie de la population, entre pédocriminalité, homosexualité et VIH. Jusqu’alors, note Mediapart, le gouvernement avait relégué ce chantier au second plan, pris en étau entre une situation économique dégradée, marquée par un endettement record hérité de l’ère Macky Sall, et des tensions au sommet de l’État entre le président Bassirou Diomaye Faye et son Premier ministre Ousmane Sonko.

« Fragilisés par la situation économique, les dirigeants n’ont pas voulu devenir impopulaires sur une question de société, observe encore Seydi Gassama. Ils ont donc cédé et révisé la loi pour répondre à une population se sentant menacée à la suite de ce scandale. » Une réponse politique qui, toutefois, n’a pas suffi à satisfaire les franges les plus radicales, lesquelles réclamaient une criminalisation explicite de l’homosexualité en tant qu’identité.

Plus sévère encore, l’analyse de l’universitaire sénégalaise Rama Salla Dieng, citée par le média Afrique XXI : « Un gouvernement patriarcal noyé sous les dettes, incapable de tenir ses promesses électorales et de protéger ses étudiant·es contre les violences policières, recourt au plus vieil outil du registre postcolonial : gouverner et surveiller les corps des plus vulnérables quand on ne peut gouverner autre chose. » Elle pointe également, en s’appuyant sur des révélations de Reuters, le rôle d’organisations états-uniennes qui verraient dans le retour de Donald Trump une opportunité d’exporter des législations anti-queer à travers le continent africain.

La loi et ses conséquences

Ce qui se joue au Sénégal dépasse ainsi la seule question juridique : la loi, en se durcissant, vient légitimer un climat social déjà hostile, où la stigmatisation peut aller jusqu’à des violences symboliques ou physiques, comme la profanation de tombes ou les campagnes de dénonciation publique.

Le Sénégal s’inscrit ainsi dans une dynamique plus large, ces dernières années, plusieurs États africains ont durci leur législation à l’égard de l’homosexualité — du Burkina Faso au Mali, en passant par l’Ouganda — tandis que le Ghana semble à son tour s’engager sur cette voie. Au total, plus d’une trentaine de pays du continent continuent de criminaliser les relations entre personnes de même sexe, dessinant une cartographie juridique où l’exception demeure la dépénalisation.

Dans ce contexte, Pierre Sané appelle les pays occidentaux à la retenue, estimant que les injonctions publiques, y compris via les instances internationales, risquent d’alimenter davantage les crispations qu’elles ne favorisent des avancées concrètes. Leur « crédibilité a fondu comme neige au soleil de Gaza », observe-t-il, tout en soulignant le caractère contre-productif de ces pressions : loin de soutenir les organisations locales de défense des droits, elles tendraient à les exposer davantage. Selon lui, seules des évolutions internes, appuyées sur un dialogue discret, sont susceptibles de produire des changements durables, d’autant que les arrestations, souvent très médiatisées pour afficher la fermeté des autorités, se soldent fréquemment par des remises en liberté plus discrètes.

Reste que certains gouvernements européens ont d’ores et déjà choisi d’agir : le Luxembourg a annoncé la suspension de ses aides financières au Sénégal, tandis que Cécile Neven a renoncé à un déplacement prévu à Dakar et appelé à geler les financements climatiques de la Wallonie. Une ligne à laquelle a répondu, sans détour, le Premier ministre Ousmane Sonko, le 21 mars : « Gardez vos financements et laissez-nous avec notre pays. »

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