Arrêté en Algérie à l’automne 2024, condamné puis gracié un an plus tard, l’écrivain franco-algérien Boualem Sansal est revenu libre en Europe avant de provoquer, par ses choix éditoriaux, un malaise dans le paysage littéraire français. © Photo publiée sur le compte Instagram de Stéphanie Hochet

Boualem Sansal, de l’écrivain emprisonné à la fracture du monde littéraire

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À quelles heures de son installation, ce samedi 25 avril, à l’Académie royale de langue et littérature françaises de Belgique, Boualem Sansal se trouve au cœur d’une séquence inédite, mêlant reconnaissance institutionnelle et profonde controverse. Arrêté en Algérie en 2024, libéré en 2025, puis récemment passé de Gallimard à Éditions Grasset, l’écrivain voit aujourd’hui son entrée dans l’une des plus anciennes institutions littéraires européennes, contestée par une partie du monde intellectuel.

En moins de deux ans, l’auteur du Serment des barbares, aura traversé une séquence rare, passant du statut d’écrivain emprisonné suscitant une mobilisation internationale à celui d’auteur au cœur d’une controverse française sur les rapports entre littérature, pouvoir économique et politique. Son arrestation avait fait l’unanimité. Son retour, lui, divise. Entre défense de la liberté d’expression, soupçons d’instrumentalisation et recomposition du paysage éditorial, l’affaire Sansal dépasse désormais largement le parcours individuel d’un écrivain pour interroger, plus profondément, l’état et les fragilités du monde littéraire contemporain.

Une arrestation à Alger aux résonances politiques

Le 16 novembre 2024, à son arrivée à l’aéroport d’Alger, Boualem Sansal est interpellé par les autorités algériennes, dans une relative discrétion d’abord, avant que l’affaire ne prenne une ampleur internationale. L’écrivain est poursuivi pour « atteinte à l’unité nationale », sur la base de propos jugés sensibles concernant les frontières entre l’Algérie et le Maroc, un sujet hautement inflammable dans un contexte régional tendu.

Placée sous le coup de l’article 87 bis du code pénal, disposition controversée pour son usage extensif en matière de sécurité et de terrorisme, la procédure judiciaire suscite rapidement l’inquiétude d’organisations de défense des libertés et du monde intellectuel. Dès les premières semaines, des voix s’élèvent pour dénoncer une arrestation à caractère politique, tandis que son éditeur, Gallimard, ainsi que de nombreuses figures littéraires, appellent à sa libération.

Au fil des mois, le dossier s’alourdit. En décembre 2024, une demande de remise en liberté est rejetée en appel, et le parquet requiert une lourde peine. Le cas de Sansal devient alors un point de crispation diplomatique, notamment entre la France et l’Algérie, tandis que le président Emmanuel Macron évoque publiquement une situation préoccupante.

Condamnation, détention et grâce présidentielle

Au terme de la procédure, Boualem Sansal est condamné à cinq ans de prison ferme. Il est incarcéré en Algérie, notamment dans une unité hospitalière, son état de santé suscitant régulièrement des inquiétudes parmi ses soutiens. Pendant près d’un an, les appels à sa libération se multiplient, relayés par des écrivains de premier plan et plusieurs responsables politiques européens.

Le dénouement intervient en novembre 2025. Dans un contexte diplomatique marqué par des échanges discrets, le président algérien Abdelmadjid Tebboune accorde une grâce à l’écrivain. Cette décision, qui intervient après des interventions internationales, notamment celle du président allemand Frank-Walter Steinmeier, permet à Sansal de quitter immédiatement le territoire algérien. Il rejoint alors Berlin, marquant la fin d’une séquence judiciaire. Et Moins d’une semaine après, il arrive à Paris le mardi 18 novembre. Accompagné de son épouse, Naziha, il a été aussitôt reçu à l’Palais de l’Élysée par le président Emmanuel Macron, qui a salué sa « dignité », sa « force morale » et son « courage », les qualifiant d’« exemplaires ». Dans la foulée, le couple a rencontré Jean-Noël Barrot. Le ministre leur a assuré que les services du Quai d’Orsay « resteraient à leur entière disposition », selon un communiqué officiel.

Une élection à l’Académie pensée comme un geste fort

C’est dans ce contexte que l’Académie royale de langue et littérature françaises de Belgique choisit d’élire Boualem Sansal parmi ses membres. Fondée en 1920, cette institution entend défendre et illustrer la langue française, mais aussi distinguer des écrivains dont l’œuvre et le parcours s’inscrivent dans une dimension intellectuelle et morale. Le choix de Sansal s’explique ainsi par un double registre : la reconnaissance d’une œuvre littéraire traduite et primée à l’international, mais aussi la volonté d’honorer une figure perçue comme engagée, ayant payé le prix de ses prises de position.

A l’époque, son élection apparaît, pour ses soutiens, comme un geste à la fois littéraire et politique, au sens noble du terme : affirmer le rôle de la littérature face aux atteintes aux libertés.

Un retour sous tension et une rupture éditoriale inattendue

À peine libéré, Boualem Sansal retrouve la scène publique européenne, mais c’est sur le terrain éditorial que se joue un nouvel épisode, inattendu celui-là. Le 13 mars 2026, il annonce son départ de Gallimard, maison qui publiait ses œuvres depuis plus de vingt ans, pour rejoindre Éditions Grasset.

Ce choix, présenté comme un repositionnement professionnel, intervient dans un contexte particulièrement sensible. Grasset appartient au groupe Hachette Livre, lui-même intégré à l’empire médiatique de Vincent Bolloré, dont l’influence croissante dans les médias et l’édition suscite de vives inquiétudes dans une partie du monde culturel.

« Antoine Gallimard a privilégié, pour me défendre, une démarche diplomatique que je comprends et respecte. Mais elle ne correspond pas à la ligne de résistance que j’ai fermement assumée face au régime violent et cruel d’Abdelmadjid Tebboune », déclare l’écrivain de 81 ans dans une tribune publiée par Le Monde.

Une installation qui intervient dans un climat de défiance

Mais entre son élection et son installation officielle, prévue ce samedi 25 avril à Bruxelles, le contexte a profondément changé. Ce choix a suscité incompréhension et critiques dans une partie du monde littéraire, certains y voyant un geste en contradiction avec l’image d’écrivain indépendant forgée durant son incarcération. Dès lors, son entrée à l’Académie, initialement perçue comme une évidence, devient objet de débat.

À mesure que la controverse enfle, Boualem Sansal apparaît de plus en plus fréquemment dans des médias classés à l’extrême droite en France, où certaines de ses prises de position — notamment autour de la théorie du « grand remplacement » ou de déclarations sur Bruxelles, affirmant que « les islamistes ont conquis des territoires » — suscitent de vives réactions.

Dans le même temps, le climat se tend dans le monde de l’édition. Le départ contraint d’Olivier Nora des Éditions Grasset alimente le sentiment d’un basculement plus large, certains observateurs évoquant une évolution comparable à celle qu’a connue Fayard ces dernières années. L’écrivain s’est par ailleurs affiché aux côtés de personnalités comme Philippe de Villiers, figure de la droite conservatrice, renforçant les interrogations sur son positionnement. Mais c’est surtout son départ de Gallimard, où il était publié depuis plus de deux décennies, pour rejoindre Grasset — intégrée au groupe Hachette Livre contrôlé par Vincent Bolloré — qui a marqué une rupture nette et durable.

Dans une longue enquête, Le Monde rapporte les doutes exprimés jusque dans l’entourage de l’écrivain, certains proches décrivant une personnalité « ambiguë » depuis ce changement d’éditeur. Le journal résume ainsi cette évolution :

« De martyr de la liberté d’expression, défendu par des dizaines de personnalités aux profils politiques divers, Boualem Sansal s’est progressivement révélé sous un autre jour : une figure ambivalente, pour ne pas dire ambiguë, dont les postures fluctuantes et les déclarations dans plusieurs médias proches de l’extrême droite désorientent jusqu’à ses proches. »

L’écrivain, de son côté, récuse toute lecture politique de sa décision et affirme ne pas s’inscrire dans une quelconque proximité partisane avec l’extrême droite. Mais le malaise persiste. Tribunes, prises de position et débats publics témoignent d’un climat de défiance grandissant, dans lequel la figure de Sansal devient, malgré lui ou non, un point de cristallisation.

Des appels à reconsidérer l’élection

Dans les jours précédant son installation, des voix s’élèvent pour demander à l’Académie de revenir sur sa décision ou, à tout le moins, d’en rediscuter les fondements. Ces critiques ne portent pas sur la qualité de l’œuvre de Sansal, rarement contestée, mais sur la portée symbolique de son intégration dans le contexte actuel. Au sein même de l’Académie royale de langue et littérature françaises de Belgique, le malaise est perceptible : l’écrivaine Danielle Bajomée a ainsi annoncé publiquement qu’elle n’assisterait pas à la cérémonie d’installation, invoquant une « cohérence idéologique ».

Pour certains auteurs et observateurs, l’institution prend le risque d’apparaître en décalage avec les inquiétudes qui traversent aujourd’hui le monde de l’édition, notamment face à la concentration des médias et à l’influence croissante du groupe Bolloré. D’autres, au contraire, dénoncent ces prises de position, y voyant une forme de procès d’intention en rappelant que l’Académie a précisément vocation à accueillir des écrivains aux trajectoires singulières, parfois controversées.

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