Il y a 15 ans, 9 femmes sur 10 défrisaient leurs cheveux, aujourd’hui, elles ne sont plus qu’une sur 10. © Pixnio

Du défrisage à la fierté : comment les cheveux texturés ont conquis le monde de la beauté

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Rédaction Rapporteuses
Observatrices curieuses et infatigables, Rapporteuses racontent le monde qui les entoure avec un regard à la fois précis et espiègle. Du glamour des soirées parisiennes aux...
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Pendant des décennies, les cheveux crépus, frisés ou bouclés ont été perçus comme un problème à discipliner. Aujourd’hui, le mouvement s’inverse. Selon une étude relayée par BFMTV, il y a quinze ans, neuf femmes sur dix aux cheveux crépus ou frisés avaient recours au défrisage chimique ; elles ne seraient désormais plus qu’une sur dix. Derrière cette révolution capillaire se cache une transformation culturelle profonde, qui regroupe à la fois affirmation identitaire, dénonciation des discriminations, essor des marques spécialisées et explosion d’un marché devenu mondial.

Longtemps cantonné à la sphère militante afro-descendante, le cheveu texturé est désormais partout : dans les campagnes de luxe, les défilés, les séries, les films et jusque dans les écoles de coiffure américaines.

Le défrisage, héritage d’une norme occidentale

Pendant une grande partie du XXe siècle, les cheveux lisses ont été imposés comme la norme dominante dans les sociétés occidentales. Dans le monde professionnel, médiatique ou scolaire, les cheveux crépus et très bouclés étaient souvent considérés comme « négligés », « non professionnels » ou « difficiles ». Aux États-Unis, mais aussi en France, des générations de femmes noires ont ainsi grandi avec l’idée qu’il fallait lisser leurs cheveux pour être acceptées socialement. Le défrisage chimique, popularisé dès les années 1950 et massivement utilisé dans les années 1990 et 2000, s’est imposé comme un rite presque obligatoire.

Mais dès les années 1960, le mouvement des droits civiques et les Black Panthers transforment la coiffure afro en symbole politique. Porter ses cheveux naturels devient un acte d’émancipation et de résistance face aux standards blancs dominants. Angela Davis, avec sa coupe afro devenue iconique, marque durablement l’imaginaire collectif. Le cheveu cesse alors d’être uniquement esthétique : il devient culturel, social et politique.

Une révolution qui dépasse largement les femmes noires

Aujourd’hui, la notion de « cheveux texturés » englobe bien davantage que les seuls cheveux afro. Elle désigne l’ensemble des cheveux ondulés, bouclés, frisés ou crépus. Une réalité qui concerne aussi des femmes caucasiennes, méditerranéennes, maghrébines ou latino-américaines. L’essor du mouvement « nappy » — contraction de « natural » et « happy » — dans les années 2010 a largement participé à cette prise de conscience mondiale. Sur YouTube puis TikTok et Instagram, des milliers de femmes ont commencé à documenter leur retour au naturel, partageant routines, conseils et expériences.

Cette révolution numérique a aussi mis en lumière une réalité longtemps ignorée : la plupart des salons de coiffure traditionnels ne savaient tout simplement pas traiter les cheveux texturés. Une absence de formation régulièrement dénoncée par les clientes concernées.

New York impose désormais la formation aux cheveux texturés

Face à ces discriminations, l’État de New York a décidé de faire évoluer la loi. En novembre 2023, la gouverneure Kathy Hochul a signé un texte obligeant les écoles de cosmétologie à intégrer l’apprentissage des cheveux texturés dans leur programme de formation. Les futurs coiffeurs doivent désormais être formés aux cheveux bouclés, frisés et crépus pour obtenir leur licence professionnelle. Une mesure soutenue notamment par les élus démocrates Jamaal Bailey et Michaelle Solages, qui dénonçaient un biais historique dans l’enseignement de la coiffure. En mars 2026, l’État de New York a même renforcé ces règles en imposant des heures spécifiques consacrées à l’analyse des textures et aux techniques de coiffage adaptées.

Cette évolution traduit un basculement culturel majeur : les cheveux texturés ne sont plus vus comme une spécialité marginale mais comme une compétence essentielle.

Les Secrets de Loly, symbole d’une nouvelle ère

En France, difficile d’évoquer cette transformation sans parler de la marque Les Secrets de Loly. Fondée en 2009 par Kelly Massol, l’entreprise est devenue l’un des symboles de la reconnaissance des cheveux texturés dans l’industrie cosmétique française. À l’origine, Kelly Massol anime dès 2005 un forum baptisé « Boucles et Cotons », consacré aux cheveux naturels. Elle y échange conseils et recettes maison avec une communauté grandissante de femmes aux cheveux bouclés, frisés et crépus. Avec seulement 1 500 euros en poche, elle lance ensuite sa marque depuis sa cuisine, en développant des produits adaptés à des textures longtemps ignorées par les grands groupes cosmétiques.

Le succès est fulgurant. Distribuée aujourd’hui dans des milliers de points de vente et présente à l’international, Les Secrets de Loly a contribué à banaliser et valoriser les cheveux texturés dans les rayons grand public. Mais au-delà du business, Kelly Massol a aussi participé à une forme de réhabilitation culturelle : montrer que les cheveux naturels ne relevaient ni de la marginalité ni du militantisme exclusif, mais d’un marché, d’une esthétique et d’une identité pleinement assumés.

Du militantisme à la mode mondiale

Le plus frappant est peut-être là : ce qui était autrefois considéré comme « communautaire » est devenu tendance mondiale. Les grandes maisons de luxe, les magazines de mode et les campagnes publicitaires mettent désormais en avant des mannequins aux cheveux naturels. Les boucles volumineuses, les coiffures protectrices ou les textures assumées sont devenues des codes esthétiques recherchés.

Le phénomène touche même des femmes qui ne se revendiquent pas d’une identité afro-descendante. Le retour au naturel s’inscrit aussi dans une époque marquée par la quête d’authenticité, le refus des standards rigides et la valorisation des singularités.

Le cinéma et les séries ont aussi changé le regard

Le cinéma a largement participé à cette évolution culturelle. En 2009, le documentaire Good Hair, produit et présenté par Chris Rock, explore l’industrie du cheveu afro aux États-Unis et les injonctions subies par les femmes noires autour du lissage et du défrisage. Rapporteuses revenait déjà sur cette question à travers l’affaire Will Smith et la sensibilité historique autour des cheveux afro dans la communauté afro-américaine dans son article : Pourquoi les cheveux sont-ils un sujet sensible chez les Afro-Américains ? D’autres œuvres ont suivi, comme Hair Love — court-métrage oscarisé en 2020 — ou encore Nappily Ever After sur Netflix, qui abordent le rapport intime, social et politique aux cheveux naturels.

Car derrière les soins capillaires et les tendances beauté, une question demeure : qui décide de ce qu’est une « belle » chevelure ? Pendant longtemps, la réponse semblait évidente. Aujourd’hui, elle ne l’est plus du tout.

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Observatrices curieuses et infatigables, Rapporteuses racontent le monde qui les entoure avec un regard à la fois précis et espiègle. Du glamour des soirées parisiennes aux coulisses des affaires, de la culture aux nouvelles tendances, elles parcourent la ville et le monde pour capter les histoires, les personnages et les mouvements qui font l’actualité. Toujours sur le terrain, elles mêlent rigueur journalistique et sens du récit, pour offrir aux lecteurs des portraits, enquêtes et chroniques à la fois informatifs et captivants.
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