Au Raincy, un dispositif religieux destiné à faciliter le quotidien des fidèles pendant le shabbat a provoqué une crise sans précédent. Derrière la polémique autour du grand rabbin Moché Lewin, licencié pour « insubordination », se cache une question ancienne : comment concilier les règles du judaïsme orthodoxe avec la vie moderne ?
Vendredi soir, M. fait les cent pas devant un immeuble parisien. Il attend qu’un passant bienveillant accepte de lui ouvrir la porte. Lui ne peut pas appuyer sur l’interphone. Ni utiliser l’ascenseur. Ni actionner un interrupteur. Le soleil s’est couché depuis quelques minutes, le shabbat a commencé.
Pour beaucoup de Français, cette scène pourrait sembler anachronique. Pour des milliers de juifs pratiquants, elle relève pourtant d’une discipline religieuse quotidienne, issue de la halakha, le droit juif traditionnel. Durant le shabbat — du vendredi soir au samedi soir — les fidèles observants s’abstiennent de toute une série d’actions assimilées à un « travail ». Allumer un appareil électrique, conduire, écrire, cuisiner ou transporter des objets dans l’espace public font partie des interdits les plus connus.
C’est précisément autour de cette dernière règle qu’a éclaté, au printemps 2026, une violente controverse au sein du judaïsme français.
Une solution qui ne tient qu’à un fil
Comment permettre aux fidèles de rejoindre la synagogue sans enfreindre les prescriptions religieuses du shabbat ? Dans le judaïsme orthodoxe, il est interdit, ce jour-là, de transporter des objets d’un espace privé vers l’espace public. Une règle qui ne concerne pas seulement les sacs ou les livres de prières, mais aussi les poussettes, les cannes ou les fauteuils roulants comme nous rapporte un article du Monde.
Au fil des années, le grand rabbin du Raincy, Moché Lewin, a vu de nombreuses familles contraintes de rester chez elles le samedi. Des parents de jeunes enfants incapables de pousser une poussette jusqu’à la synagogue. Des personnes âgées ou malades privées d’office faute de pouvoir se déplacer seules. Parmi elles, un membre bien connu de la communauté, atteint de sclérose en plaques, condamné à rester enfermé chez lui pendant le shabbat parce qu’il se déplace en fauteuil roulant.
Pendant des mois, le rabbin a cherché une solution. Il a finalement décidé d’introduire au Raincy, en Seine-Saint-Denis, un dispositif déjà utilisé dans de nombreuses villes à travers le monde : l’érouv. Ce périmètre religieux — parfois matérialisé par des fils ou des poteaux, parfois seulement symbolique comme au Raincy — permet de considérer une partie de l’espace public comme une extension du domaine privé. Dans cette zone délimitée, les juifs pratiquants peuvent alors transporter certains objets pendant le shabbat sans contrevenir aux règles religieuses.
Un périmètre symbolique pour rendre le shabbat vivable
Le mot hébreu « érouv » signifie littéralement « mélange » ou « association ». Concrètement, il désigne un périmètre symbolique délimité — souvent à l’aide de fils tendus entre des poteaux ou des infrastructures existantes — qui permet de considérer un espace public comme une extension du domaine privé.
Dans le judaïsme orthodoxe, porter un objet dans l’espace public pendant le shabbat est interdit. Sans érouv, impossible, par exemple, de pousser une poussette, de transporter des clés, un livre de prières ou des médicaments. Une contrainte particulièrement lourde pour les familles avec enfants, les personnes âgées ou à mobilité réduite. L’érouv ne supprime pas les règles religieuses, il constitue une adaptation juridique élaborée depuis des siècles par les autorités rabbiniques afin de permettre une vie communautaire plus fluide.
Aujourd’hui, des érouvs existent dans de nombreuses villes à forte population juive : à Jérusalem, New York, Londres, ou encore dans plusieurs quartiers de Paris.
Une vieille règle confrontée à la modernité
Les interdits du shabbat trouvent leur origine dans les textes bibliques et talmudiques. La tradition rabbinique recense trente-neuf catégories d’activités interdites, dérivées des travaux nécessaires à la construction du Tabernacle dans la Bible. L’électricité occupe une place particulière. Les textes anciens n’en parlent évidemment pas directement, mais la plupart des autorités rabbiniques orthodoxes assimilent l’activation d’un courant électrique à une forme de travail interdit. D’où les usages parfois déroutants pour les non-initiés : laisser les lumières allumées avant le coucher du soleil, programmer des minuteries, utiliser des plaques chauffantes maintenues actives pendant tout le week-end religieux.
Dans certaines résidences israéliennes ou quartiers très pratiquants, des « ascenseurs de shabbat » s’arrêtent automatiquement à chaque étage afin d’éviter aux usagers d’appuyer sur un bouton. L’érouv s’inscrit donc dans cette logique, non pas abolir la règle, mais aménager la pratique grâce à une construction juridique minutieuse.
Au Raincy, un érouv devenu affaire d’Etat communautaire
C’est cette question, en apparence technique, qui a provoqué un séisme au sein du Consistoire de Paris. Le 11 mai 2026, le grand rabbin du Raincy, Moché Lewin, a annoncé avoir été licencié après vingt-neuf années de fonction. Le Consistoire lui reproche d’avoir mis en place un érouv au Raincy, en Seine-Saint-Denis, sans validation préalable des autorités rabbiniques compétentes.
«J’ai reçu ces derniers jours, du Consistoire de Paris, la notification d’une décision mettant fin à mes fonctions», affirme Moché Lewin dans un communiqué lundi. Selon le Consistoire de Paris et le Beth Din — le tribunal rabbinique — cette initiative constitue une « insubordination ». Les instances consistoriales estiment que le rabbin a poursuivi le projet malgré un refus explicite des autorités religieuses locales.
Moché Lewin défend au contraire une démarche destinée dans « le seul souci de répondre à des besoins concrets de la vie juive locale ». Le grand rabbin du Raincy affirme avoir mené cette réflexion « en lien avec des experts reconnus », et dit avoir agi « sur la recommandation » de la Conférence des rabbins européens, dont il est vice-président, ainsi qu’avec le soutien du grand rabbin de France, Haïm Korsia. Ce dernier a d’ailleurs pris publiquement sa défense dans plusieurs courriers consultés par l’AFP, demandant au président du Consistoire de Paris, David Amar, de « mettre un terme immédiat » à « cette procédure inadmissible ».
Moshe Lewin, qui avait suspendu son érouv au printemps afin d’apaiser les tensions, est une figure engagée du dialogue interreligieux et membre de la Commission nationale consultative des droits de l’homme (CNCDH). Il estime que son éviction traduit « une volonté de se débarrasser de quelqu’un qui peut déranger ». L’affaire, a immédiatement dépassé le cadre local.
Une fracture au sein du judaïsme français
Au Raincy, où vivent plusieurs milliers de juifs, la colère est montée rapidement, le licenciement provoque une vive émotion. Le conseil d’administration de la synagogue aurait démissionné collectivement pour protester contre cette décision. Une pétition de soutien au rabbin avait déjà recueilli plus de 1 100 signatures lundi. « Ça crée une crise, les gens ne sont pas du tout contents », confie à l’AFP Hadassa Malka Tebol, personnalité de la communauté juive locale.
Derrière le débat juridique autour de l’érouv se joue aussi une lutte d’autorité. Qui décide de la norme religieuse ? Le rabbin local peut-il agir avec l’appui d’instances rabbiniques étrangères ? Ou doit-il se soumettre exclusivement au Beth Din de Paris ? Dans une lettre publiée sur le site communautaire Kountrass, d’anciens responsables consistoriaux rappellent que « l’autorité halakhique exclusive en Île-de-France est le Beth Din de Paris ».
Mais plusieurs soutiens du rabbin dénoncent, eux, un conflit personnel ancien davantage qu’un désaccord théologique. « Ce n’est pas un problème de loi juive, mais d’ego », résume anonymement une source citée par l’AFP.
Entre fidélité religieuse et adaptation du quotidien
L’affaire du Raincy révèle finalement une tension plus large qui traverse de nombreuses religions. Comment maintenir des prescriptions anciennes dans des sociétés hypermodernes ? L’érouv illustre cette tentative d’équilibre. Pour ses défenseurs, il permet de préserver la pratique religieuse sans enfermer les fidèles chez eux durant le shabbat. Pour ses opposants, son installation doit respecter une stricte hiérarchie rabbinique afin d’éviter toute remise en cause de l’autorité religieuse.
Derrière ce simple fil tendu au-dessus des rues se joue donc bien davantage qu’une querelle technique, mais une réflexion sur la manière dont une tradition millénaire continue de négocier sa place dans le monde contemporain.



