Considéré comme l'un des plus grands saxophonistes au monde, aux côtés de Charlie Parker, Coleman Hawkins ou John Coltrane, surnommé le "Colosse", Sonny Rollins s'est éteint lundi 25 mai, dans sa maison de Woodstock, dans l'Etat de New York. © Compte Instagram Sonny Rollins Bridge Project/ Atsuhiko Kawabata, c/o of Hanako Kawabata, Williamsburg Bridge, NYC, October 7, 1961

Sonny Rollins, dernier monstre sacré du jazz, est mort

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Observatrices curieuses et infatigables, Rapporteuses racontent le monde qui les entoure avec un regard à la fois précis et espiègle. Du glamour des soirées parisiennes aux...
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Il était de ceux qu’on croyait éternels. Une silhouette courbée, un souffle immense, un son reconnaissable dès les premières mesures. Compagnon de route de tous les grands architectes de la musique afro-américaine depuis Charlie Parker, signataire d’une vingtaine d’albums entrés au panthéon du jazz, le saxophoniste ténor Sonny Rollins est mort le 25 mai 2026 à son domicile de Woodstock, dans l’État de New York. Il avait 95 ans.

Sa porte parole, Terri Hinte, n’a pas indiqué les causes du décès, précisant simplement que le musicien vivait retiré depuis plusieurs années, fragilisé par différents problèmes de santé. Avec lui disparaît plus qu’un géant du jazz : une manière de faire de la musique comme on mène une existence, dans l’intranquillité, l’exigence et la recherche obstinée d’une vérité intérieure.

Juillet 1991, au Festival Jazz à Vienne. L’affiche est historique : Miles Davis, Herbie Hancock, Chick Corea, Michel Petrucciani, George Benson, Joe Zawinul, John McLaughlin, Wayne Shorter, Benny Carter… et Sonny Rollins. Entouré de ses musiciens, le saxophoniste transforme la scène en territoire de liberté : souffle ample, improvisations étirées, accélérations soudaines, dialogues avec les percussions. Son saxophone déroule ce mélange devenu sa signature, influences caribéennes, échos de gospel, énergie du be-bop et liberté du free jazz.

L’enfant de Harlem appartient déjà alors au cercle fermé des géants aux côtés de Art Blakey, Max Roach, Ornette Coleman, Charlie Parker, Thelonious Monk, Coleman Hawkins ou John Coltrane. Tous ont façonné l’histoire du jazz ; Rollins, lui, y a imposé une voix immédiatement identifiable.

Harlem comme matrice, les Caraïbes comme mémoire

Avant d’être « le colosse du saxophone », Sonny Rollins était un enfant de Harlem. Il naît le 7 septembre 1930 à New York, dans ce quartier alors traversé par les grandes migrations afro-américaines, les rêves d’ascension sociale et une vie culturelle qui redessine l’Amérique noire. Son nom complet : Theodore Walter Rollins. Son père vient des îles Vierges américaines, sa mère est originaire de Saint-Thomas. Ce n’est pas un détail biographique : toute sa musique gardera cette mémoire caribéenne, jusque dans ses compositions les plus célèbres.

Chez les Rollins, on écoute la radio, on joue, on absorbe les sons du quartier. Très tôt, le jeune Sonny est happé par la musique. Il commence par le piano, passe brièvement au saxophone alto puis adopte, adolescent, le saxophone ténor, celui qui deviendra sa voix. Harlem, à cette époque, n’est pas seulement un lieu : c’est un laboratoire. Les clubs bruissent des inventions de Charlie Parker, Dizzy Gillespie, Thelonious Monk. Rollins regarde, écoute, apprend. Puis il entre dans l’arène.

Le jeune prodige qui parlait déjà comme un ancien

À la fin des années 1940, alors qu’il n’a pas encore terminé le lycée, Sonny Rollins commence déjà à enregistrer avec des figures majeures du jazz. Thelonious Monk le remarque. Bud Powell l’intègre à ses sessions. Plus tard viendront Miles Davis, Max Roach, Clifford Brown. Mais l’histoire n’est pas celle d’un génie linéaire. Comme beaucoup d’artistes noirs de cette génération, Rollins traverse aussi l’Amérique ségrégationniste. Au début des années 1950, il sombre dans l’héroïne, connaît plusieurs arrestations et passe par une cure à Lexington, dans le Kentucky. Des années plus tard, il dira :

« J’ai commencé à avoir une philosophie plus profonde de ce qu’était la vie. C’est à partir de ce moment que ma conscience s’est éveillée. »

Cette renaissance deviendra sa musique.

Le musicien qui s’est arrêté au sommet pour réapprendre à jouer

L’année 1956 entre dans l’histoire. Rollins enregistre l’album devenu légendaire : Saxophone Colossus. Le titre lui collera à la peau toute sa vie. On y entend une liberté qui ne ressemble à personne. Il compose aussi des morceaux devenus des standards, St. Thomas, inspirée des racines caribéennes de sa famille, mais aussi Oleo, Doxy, Airegin. Et pourtant, au moment où le monde le célèbre, il disparaît. En 1959, au sommet de sa renommée, Sonny Rollins cesse presque totalement de jouer en public. Non par caprice. Par doute. Il estime ne plus être assez bon.

Pendant près de deux ans, il s’éloigne de la scène, voyage un temps en Inde puis revient à New York avec une idée fixe : retrouver sa musique loin du regard des autres. Chaque jour, pendant des mois, il joue seul sous le pont de Williamsburg, au-dessus de l’East River, transformant ce lieu de passage en atelier secret. Tout est déjà là : l’idée que l’art n’est jamais acquis. De cette retraite naît, en 1962, The Bridge, enregistré pour RCA Victor : un album devenu mythique où il réinterprète des standards comme Without a Song ou God Bless the Child, tout en affirmant une écriture plus personnelle.

Ce retour marque le début d’un nouveau chapitre. Sonny Rollins retrouve les scènes américaines et européennes et, des années 1970 jusqu’au début des années 2000, enchaîne tournées et enregistrements avec une régularité impressionnante. Puis le rythme ralentit. Dans les années 2010, il ouvre ses archives et publie la série Road Shows, quatre volumes qui prolongent, sur disque, l’énergie libre et imprévisible de ses concerts.

Plus qu’un virtuose : un homme qui cherchait

Chez Rollins, la prouesse n’a jamais été le sujet. Ce qui fascinait, c’était l’espace qu’il créait dans ses improvisations : des détours, des silences, des éclats soudains, comme si chaque concert était une conversation avec lui-même. Il jouera pendant plus de six décennies, traversant les époques sans devenir sa propre archive, et recevra notamment la Médaille nationale des arts et les honneurs du Kennedy Center. Mais il se méfiait des statues.

En 2007, interrogé par NPR sur les distinctions accumulées au fil des années, il répondait :

« Tous ces prix, c’est gentil… Le vrai sujet, c’est de faire le travail du mieux possible. C’est sa propre récompense. »

Le dernier géant

Depuis des années déjà, la santé l’avait éloigné des scènes. Il avait cessé de se produire au début des années 2010 en raison de problèmes respiratoires. Son décès referme davantage qu’une carrière. Sonny Rollins appartenait à cette génération d’artistes noirs américains qui n’ont pas seulement joué leur époque : ils ont fabriqué un langage pour survivre à leur époque. Il laisse des dizaines d’albums, des milliers de mesures improvisées, une influence qui traverse autant le jazz contemporain que les musiques populaires.

Et surtout cette leçon, rare aujourd’hui : ne jamais considérer qu’on est arrivé. Même lorsqu’on est déjà une légende. Même lorsqu’on est le dernier monstre sacré.

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Observatrices curieuses et infatigables, Rapporteuses racontent le monde qui les entoure avec un regard à la fois précis et espiègle. Du glamour des soirées parisiennes aux coulisses des affaires, de la culture aux nouvelles tendances, elles parcourent la ville et le monde pour capter les histoires, les personnages et les mouvements qui font l’actualité. Toujours sur le terrain, elles mêlent rigueur journalistique et sens du récit, pour offrir aux lecteurs des portraits, enquêtes et chroniques à la fois informatifs et captivants.
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