Naomi Osaka a fait sensation ce mardi en rentrant sur le court Suzanne-Lenglen toute de noir vêtue, dans une robe scintillante imaginée par Kevin Germanier, créateur de mode suisse. © Compte Instagram de Naomi Osaka

Naomi Osaka ravive les débats sur la représentation noire dans le sport

Lise-Marie Ranner-Luxin
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Rédactrice en chef et fondatrice de Rapporteuses, Lise-Marie Ranner-Luxin allie vision éditoriale et plume affûtée. Passionnée par les histoires humaines, les tendances culturelles et l’actualité qui...
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À Roland-Garros, Naomi Osaka n’a pas seulement fait son retour sur la terre battue parisienne. La quadruple lauréate en Grand Chelem y a débarqué comme une déclaration. Quelques jours auparavant elle avait déclenché une nouvelle tempête médiatique en organisant un dîner réunissant uniquement des joueurs et joueuses noirs. Entre accusations absurdes de « racisme inversé », débats sur la représentation et mémoire de ses propres blessures psychologiques, la championne japonaise rappelle une chose : dans le sport, une femme noire qui s’affirme continue de provoquer un malaise profond.

Le sport adore les championnes tant qu’elles restent sages. Tant qu’elles gagnent sans trop parler, montrer, déranger. Mais dès qu’une joueuse transforme sa présence en déclaration culturelle ou politique, le vieux réflexe disciplinaire ressurgit. Naomi Osaka le sait mieux que personne.

Mardi 26 mai, sur le court Suzanne-Lenglen de Roland-Garros, la Japonaise de 27 ans apparaît vêtue d’une longue jupe noire architecturale portée au-dessus d’une tenue dorée scintillante imaginée avec le créateur suisse Kevin Germanier. Une entrée pensée comme une performance. Quelques secondes plus tard, elle retire la jupe et révèle sa tenue de jeu sous les flashs des photographes. Les images envahissent immédiatement les réseaux sociaux et les chaînes sportives. Certains saluent une apparition « iconique ». D’autres comme le journal L’Équipe, dénoncent un « show » déplacé dans un tournoi de tennis.

Battue en en deux sets (3−6, 6–7), son adversaire Laura Siegemund, a déclaré : « je suis venue ici pour jouer au tennis, pas pour suivre un défilé de mode. Si certains veulent le faire, aucun souci pour moi. Mais il y a un autre problème : dans notre sport, dans tous les tournois, chaque seconde est comptabilisée, dès que vous ouvrez votre bouteille d’eau. Mais elle, elle a le droit à 1’30” pour se changer ».

Mardi 26 mai, sur le court Suzanne-Lenglen, Naomi Osaka apparaît vêtue d’une longue jupe noire structurée portée au-dessus d’une tenue dorée scintillante imaginée avec le créateur suisse Kevin Germanier. © Instagram Osaka

Mais réduire cette apparition à un simple exercice marketing serait passer à côté de ce que Naomi Osaka raconte depuis des années : dans un sport qui exige des femmes qu’elles soient lisses, silencieuses et reconnaissantes, elle revendique le droit d’être visible. « Je laisse mes vêtements parler à ma place », explique-t-elle sur son rapport à la mode.

Car Osaka ne joue jamais seulement au tennis. Elle performe aussi son identité. Métisse, japonaise et haïtienne, née au Japon, élevée aux États-Unis, devenue symbole mondial des luttes antiracistes après son soutien au mouvement Black Lives Matter en 2020, elle est depuis longtemps, davantage qu’une championne. Et cela dérange.

Un dîner entre athlètes noirs et une avalanche de réactions

Quelques jours avant son entrée en lice, Osaka organise à Paris un dîner privé avec l’Américaine Taylor Townsend. Autour de la table : plusieurs personnalités noires du tennis mondial, parmi lesquelles Coco Gauff, Gaël Monfils, Asia Muhammad ou Christopher Eubanks. La soirée se déroule au Soho House Paris, dans le 9e arrondissement. Rapidement, des publications relayant l’événement provoquent une vague de commentaires outrés sur les réseaux sociaux. Certains internautes rapporte Sports.fr accusent la joueuse d’organiser une soirée « réservée aux Noirs ». D’autres parlent de « ségrégation » ou de « racisme inversé ». L’absurdité de la polémique n’empêche pas son emballement. Derrière la violence des réactions, il y a surtout une vieille hypocrisie : dans un sport façonné pendant des décennies par des élites blanches occidentales, les sociabilités homogènes n’ont jamais posé problème tant qu’elles restaient blanches.

Naomi Osaka choisit alors de répondre frontalement sur le réseau Threads.

« Je ne m’excuserai jamais de célébrer le fait d’être noire. »

La joueuse rappelle avoir grandi dans un environnement où très peu d’athlètes lui ressemblaient. « J’aime tout le monde pour ce qu’il est, quelle que soit sa race ou son origine ethnique (je suis à moitié japonaise, lol)…. À ceux qui posent la question, je voudrais aussi en poser une : qu’est-ce qui vous met mal à l’aise dans le fait que des personnes racisées se retrouvent ensemble ? J’ai de la peine pour ceux qui ne comprennent pas qu’il ne s’agit pas d’exclusion, mais d’une manière de célébrer le chemin parcouru », dit-elle.

Naomi Osaka évoque aussi les discriminations subies par son père haïtien sur les courts de tennis américains, lorsqu’il accompagnait ses filles à leurs entraînements. « Je voudrais terminer en disant que j’ai grandi en voyant mon père subir de la discrimination, la police étant appelée à plusieurs reprises sur le court de tennis à son sujet. Il y a beaucoup de choses pour lesquelles je m’excuserai dans ma vie, mais célébrer le fait d’être noire et apprécier qui nous sommes ne sera jamais quelque chose pour lequel j’envisagerais de m’excuser », a conclu la joueuse, précisant encore qu’il s’agissait d’une « célébration du chemin que nous avons parcouru » et nullement d’une volonté de séparer.

La violence des réactions raconte surtout une réalité persistante : dans le sport de haut niveau, les espaces homogènes n’ont jamais posé problème tant qu’ils demeuraient implicitement blancs. Clubs privés, loges VIP, réseaux économiques ou cercles d’influence fonctionnent depuis toujours sur des formes de reproduction sociale très fermées. Mais lorsqu’une joueuse noire revendique publiquement une célébration de son identité, la neutralité supposée du sport devient soudain un sujet brûlant.

De l’US Open 2018 à Black Lives Matter

Depuis ses débuts, Naomi Osaka porte cette contradiction permanente entre visibilité mondiale et sentiment d’isolement. Née le 16 octobre 1997 à Osaka, au Japon, d’une mère japonaise et d’un père haïtien, elle grandit aux États-Unis où son père décide de former ses filles au tennis après avoir observé le parcours de Venus et Serena Williams. Très tôt, Osaka apparaît comme un phénomène de puissance. Mais c’est en septembre 2018 qu’elle entre brutalement dans une autre dimension en remportant l’US Open face à Serena Williams.

Cette finale reste l’une des plus tendues de l’histoire récente du tennis féminin. Serena Williams conteste plusieurs décisions arbitrales et reçoit des pénalités. Dans le stade new-yorkais, une partie du public hue la cérémonie de remise des trophées. Osaka, alors âgée de 20 ans, remporte pourtant son premier Grand Chelem dans une atmosphère de chaos et de malaise. Une victoire immense immédiatement parasitée par la violence de la scène. Elle deviendra ensuite numéro un mondiale et remportera quatre titres du Grand Chelem : l’US Open en 2018 et 2020, puis l’Open d’Australie en 2019 et 2021.

Mais Naomi Osaka ne s’est jamais contentée d’être une machine à gagner. En 2020, après les tirs policiers ayant grièvement blessé Jacob Blake aux États-Unis, elle décide de boycotter un match du tournoi de Cincinnati pour protester contre les violences racistes. Quelques semaines plus tard, à l’US Open, elle porte successivement les noms de plusieurs victimes afro-américaines de violences policières sur ses masques : Breonna Taylor, George Floyd, Elijah McClain ou encore Trayvon Martin.

Dans un sport souvent allergique à toute expression politique, le geste marque un tournant.

Roland-Garros 2021, la rupture

Puis vient l’épuisement. Derrière les contrats publicitaires et les couvertures de magazines, la championne s’effondre progressivement. En mai 2021, toujours à Roland-Garros, Naomi Osaka annonce qu’elle ne participera plus aux conférences de presse afin de préserver sa santé mentale. Les organisateurs du tournoi la menacent alors d’amendes et d’exclusion. La joueuse se retire finalement du tournoi avant de révéler souffrir de dépression depuis plusieurs années.

Le débat devient mondial. Pour beaucoup d’athlètes, son geste agit comme une déflagration. Dans le sport professionnel, où la vulnérabilité demeure souvent perçue comme une faiblesse, Osaka ouvre une brèche immense. Quelques semaines plus tard, la gymnaste américaine Simone Biles se retire elle aussi de plusieurs épreuves aux Jeux olympiques de Tokyo pour protéger sa santé mentale. Les deux sportives deviennent les symboles d’une génération refusant désormais l’idée du sacrifice total imposé aux championnes.

Pendant plusieurs mois, Naomi Osaka s’éloigne du circuit. Elle revient progressivement à la compétition, devient mère en juillet 2023 après la naissance de sa fille Shai, puis tente de reconstruire sa carrière sportive tout en assumant désormais pleinement son statut d’icône culturelle mondiale.

Une figure qui dépasse désormais le tennis

Aujourd’hui, Naomi Osaka occupe un espace singulier dans le sport contemporain. Égérie de Nike, invitée régulière du Met Gala, entrepreneuse, productrice, personnalité suivie par des millions d’abonnés, elle est devenue bien plus qu’une joueuse de tennis. Rapporteuses lui consacrait déjà un portrait en 2021, décrivant son rôle grandissant dans les débats sur la mode, le métissage et les représentations au Japon, où la question raciale demeure souvent peu discutée publiquement.

À Roland-Garros cette année, la controverse autour de son dîner et de sa tenue raconte finalement plus l’époque, que Naomi Osaka elle-même que. La critique n’est pas nouvelle. Depuis plusieurs années, Osaka cristallise les crispations d’un sport historiquement blanc, bourgeois et extrêmement normatif, où la sobriété reste souvent exigée des femmes, particulièrement lorsqu’elles sont noires. Tout semble donc devenir sujet à débat : ses vêtements, ses prises de parole, son silence parfois, sa santé mentale, son militantisme, jusqu’à ses amitiés.

Naomi Osaka, elle, semble avoir cessé depuis longtemps à vouloir rassurer.

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Rédactrice en chef et fondatrice de Rapporteuses, Lise-Marie Ranner-Luxin allie vision éditoriale et plume affûtée. Passionnée par les histoires humaines, les tendances culturelles et l’actualité qui fait débat, elle supervise la ligne éditoriale et guide l’équipe avec exigence et créativité. Journaliste expérimentée, elle sait capter les détails qui font vivre un récit et mettre en lumière des voix parfois oubliées, tout en cultivant un regard critique et engagé sur le monde qui l’entoure.
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