Le géant sud-coréen des semi-conducteurs vient d’accorder une prime moyenne colossale à près de 78 000 salariés de sa division puces. Derrière cette décision historique, il y a l’explosion des profits liés à l’intelligence artificielle, la peur d’une grève géante, mais aussi une question devenue centrale dans le capitalisme contemporain : à qui doit réellement profiter la richesse créée par les entreprises ?
- Chez Samsung, l’IA vaut désormais des centaines de milliers d’euros par salarié
- L’histoire d’un empire industriel devenu plus puissant que certains États
- Une redistribution spectaculaire… qui révèle surtout le rapport de force
- Pourquoi certains y voient pourtant un mauvais signal
- Quand les salariés cessent de demander des miettes
Chez Samsung, l’IA vaut désormais des centaines de milliers d’euros par salarié
Dans les usines de Pyeongtaek, immense ville industrielle située au sud de Séoul, les ingénieurs et techniciens de Samsung Electronics viennent d’obtenir ce qui ressemble à un séisme social autant qu’économique. Après plusieurs mois de tensions, de manifestations et la menace d’une grève de 18 jours qui aurait pu désorganiser une partie de la chaîne mondiale des semi-conducteurs, le géant sud-coréen a finalement accepté un accord historique : près de 78 000 salariés de sa division semi-conducteurs recevront en moyenne environ 509 millions de wons, soit près de 290 000 euros chacun.
L’accord, approuvé le 27 mai 2026 par environ 73 % des salariés syndiqués lors d’un vote électronique, prévoit que 10,5 % du bénéfice opérationnel de la division puces seront redistribués sous forme d’actions, auxquels s’ajoute 1,5 % en numéraire. Le dispositif est prévu sur dix ans, avec des objectifs financiers particulièrement ambitieux.
Derrière ces chiffres vertigineux, il y a surtout une réalité brutale : Samsung gagne aujourd’hui des sommes gigantesques grâce à la folie mondiale autour de l’intelligence artificielle générative. Les centres de données d’OpenAI, Microsoft, Google ou Nvidia ont besoin de mémoires ultra-performantes, précisément le domaine dans lequel Samsung est l’un des leaders mondiaux. Résultat : le bénéfice opérationnel du groupe a bondi de près de 750 % sur un an au premier trimestre 2026.
L’histoire d’un empire industriel devenu plus puissant que certains États
Pour comprendre ce moment historique, il faut revenir près de neuf décennies en arrière. Samsung naît en 1938 à Daegu, dans le sud de la Corée alors occupée par le Japon. À l’origine, ce n’est qu’une petite société commerciale fondée par Lee Byung-chul, spécialisée dans les nouilles, le poisson séché et l’exportation de produits alimentaires. Rien ne laisse alors imaginer que cette entreprise deviendra l’un des symboles les plus puissants du capitalisme asiatique.
Dans les années 1960 et 1970, la Corée du Sud engage une industrialisation accélérée soutenue par l’État. Samsung se transforme progressivement en conglomérat tentaculaire, un « chaebol », ces groupes familiaux géants qui vont reconstruire l’économie sud-coréenne après la guerre de Corée. Électronique, construction navale, assurance, chimie, BTP : Samsung s’étend partout.
Mais le tournant décisif arrive dans les années 1980 avec les semi-conducteurs. Le groupe investit massivement dans les puces mémoire, un secteur jugé alors extrêmement risqué. Ce pari deviendra l’une des plus grandes réussites industrielles contemporaines. Aujourd’hui, Samsung Electronics est l’un des premiers fabricants mondiaux de mémoires DRAM et NAND, essentielles aux smartphones, aux serveurs et désormais à l’intelligence artificielle.
L’entreprise pèse désormais un poids gigantesque dans l’économie sud-coréenne. Selon plusieurs estimations relayées dans la presse économique, Samsung Electronics représenterait à lui seul environ 12,5 % du PIB de la Corée du Sud. Les puces mémoire constituent également environ 35 % des exportations du pays. Au début du mois de mai 2026, la capitalisation boursière de Samsung a même dépassé pour la première fois les 1 000 milliards de dollars, portée par l’explosion mondiale du marché de l’IA.
Une redistribution spectaculaire… qui révèle surtout le rapport de force
Dans beaucoup d’entreprises occidentales, une telle redistribution semblerait presque irréelle. Pourtant, chez Samsung, cette décision n’est pas née d’un élan philanthropique. Elle est le produit d’un rapport de force social extrêmement dur. Les syndicats menaçaient de bloquer une partie de la production mondiale de puces mémoire à un moment où chaque semaine de retard peut coûter des milliards aux géants de l’IA. Samsung savait qu’une grève prolongée aurait pu faire perdre des contrats stratégiques et fragiliser sa position face à des concurrents comme SK Hynix ou Micron.
Et c’est précisément là que cette affaire dépasse le simple cas Samsung. Car elle repose une question devenue explosive dans le capitalisme contemporain : pourquoi les actionnaires seraient-ils les seuls à bénéficier des profits extraordinaires générés par l’IA ? Depuis des décennies, les entreprises expliquent qu’il faut « partager les efforts » pendant les crises, geler les salaires, réduire les coûts, flexibiliser le travail. Mais lorsque les bénéfices explosent, la redistribution reste souvent marginale. Chez Samsung, les salariés ont refusé cette logique. Ils ont exigé une part directe de la richesse créée.
En réalité, le groupe sud-coréen vient presque malgré lui de remettre au centre une idée longtemps marginalisée : celle du partage de la valeur.
Pourquoi certains y voient pourtant un mauvais signal
L’accord suscite cependant de nombreuses critiques, y compris en Corée du Sud. D’abord parce qu’il crée une fracture immense entre les salariés eux-mêmes. Les employés des divisions smartphones ou électroménager toucheront des primes bien plus faibles, parfois autour de 4 000 euros seulement. Une inégalité interne qui nourrit déjà des tensions dans le groupe.
Ensuite parce que beaucoup d’analystes financiers redoutent un précédent. Si Samsung accepte de redistribuer une telle part des profits sous la pression syndicale, d’autres salariés dans la tech pourraient réclamer la même chose. Pour certains investisseurs, cela risque d’alourdir durablement les coûts salariaux et de réduire les marges futures. D’autres rappellent également que ces 290 000 euros sont largement versés sous forme d’actions et répartis sur plusieurs années. Il ne s’agit donc pas d’un virement immédiat sur les comptes bancaires des salariés. Les montants restent dépendants des performances futures du groupe et des marchés financiers.
Mais le vrai malaise est peut-être ailleurs. Cette affaire révèle brutalement l’écart gigantesque entre les profits colossaux générés par l’IA et la faible redistribution habituelle de ces richesses. Si Samsung peut verser une telle somme tout en restant extraordinairement rentable, alors beaucoup de salariés ailleurs pourraient légitimement se demander : pourquoi pas nous ?
Quand les salariés cessent de demander des miettes
Il y a quelque chose de profondément politique dans cette histoire. Pendant longtemps, Samsung était connu pour son hostilité historique aux syndicats. Le groupe a été accusé pendant des décennies d’avoir empêché toute organisation syndicale forte en interne. Voir aujourd’hui des salariés arracher un tel accord représente donc un renversement spectaculaire.
Et cette séquence raconte peut-être quelque chose de plus vaste sur notre époque. L’intelligence artificielle promet des profits gigantesques à une poignée de groupes mondiaux. Mais derrière les algorithmes, les centres de données et les valorisations boursières, il y a toujours des travailleurs, des ingénieurs, des techniciens, des ouvriers qui fabriquent physiquement les infrastructures de cette révolution technologique. Samsung n’a pas distribué 290 000 euros par bonté d’âme. Le groupe l’a fait parce que les salariés avaient un pouvoir stratégique immense et qu’ils ont choisi de l’utiliser.
C’est probablement cela, la véritable leçon de cette affaire : quand les travailleurs pèsent réellement dans la création de richesse, quand ils s’organisent et quand ils refusent de se contenter des miettes, alors même les géants les plus puissants du capitalisme mondial finissent par céder.
Moralité ? Quand on veut, on peut.


