Mercredi 8 juillet, Grand Rex à Paris, les flashes ont crépité pour accueillir l’avant-première de L’Odyssée, le nouveau mastodonte de Christopher Nolan. Budget estimé à 250 millions de dollars, sortie française le 15 juillet, casting vertigineux : tout est réuni pour faire de cette adaptation d’Homère l’événement cinématographique de l’été. Pourtant, avant même que le public ne découvre le film, la bataille se joue déjà ailleurs.
Sur les réseaux sociaux, et jusque dans les discours de responsables politiques, le casting fait l’objet d’une virulente offensive de l’extrême droite, tandis qu’un appel au boycott est lancé par des associations sahraouies en raison du tournage d’une partie du film au Sahara occidental occupé. Deux polémiques qui n’ont pourtant rien à voir, mais qui racontent une même époque : celle où le cinéma est devenu un champ de bataille idéologique.
Le choix d’un casting mondial pour un récit universel
Depuis ses débuts, Christopher Nolan s’est rarement laissé dicter ses choix artistiques. Pour L’Odyssée, le réalisateur d’Interstellar et d’Oppenheimer a réuni une distribution internationale : Matt Damon, Tom Holland, Anne Hathaway, Zendaya, Charlize Theron, Robert Pattinson, mais aussi Lupita Nyong’o, oscarisée en 2014 pour 12 Years a Slave, qui incarne Hélène de Troie. L’acteur Elliot Page figure également au générique.
Ce sont précisément ces deux noms qui concentrent les attaques. Depuis l’annonce du casting au printemps 2026, plusieurs figures de la droite radicale américaine et européenne dénoncent ce qu’elles qualifient de « réécriture woke » des mythes grecs. Elon Musk a notamment critiqué le choix de Lupita Nyong’o pour incarner Hélène de Troie, accusant le film de céder à des quotas de diversité. D’autres commentateurs conservateurs ont relayé l’idée selon laquelle des personnages de la mythologie grecque ne devraient être interprétés que par des acteurs blancs.
Face à ces critiques, Lupita Nyong’o a choisi de ne pas entrer dans une guerre culturelle. « Notre distribution est représentative du monde », a-t-elle déclaré au magazine Elle. Avant d’ajouter qu’elle ne voyait aucune raison de se défendre pour avoir été choisie par un cinéaste.
Christopher Nolan, lui, rappelle que L’Odyssée est avant tout un mythe, une œuvre de fiction transmise pendant près de trois millénaires, constamment réinterprétée selon les époques. Des universitaires grecs ont eux-mêmes souligné que les récits homériques n’ont jamais cessé d’être réinventés au théâtre, à l’opéra ou au cinéma, et que leur portée dépasse largement toute lecture nationaliste.
L’indignation à géométrie variable
La virulence de ces réactions contraste pourtant avec un phénomène bien connu du cinéma : le « whitewashing », cette pratique consistant à confier à des acteurs blancs des personnages historiquement ou culturellement racisés.
Hollywood en a longtemps fait une habitude. En 1963, Elizabeth Taylor incarnait Cléopâtre, reine d’Égypte d’origine macédonienne mais dont les représentations contemporaines restent au cœur de débats historiques. En 2010, Jake Gyllenhaal interprétait le prince perse dans Prince of Persia. En 2016, Tilda Swinton jouait « The Ancient One » dans Doctor Strange, un personnage asiatique dans les bandes dessinées originales. La même année, Scarlett Johansson prêtait ses traits à l’héroïne japonaise de Ghost in the Shell, suscitant une contestation, certes réelle, mais largement cantonnée aux milieux militants et aux associations de défense de la représentation des minorités.
Autrement dit, lorsque des personnages non blancs sont interprétés par des acteurs blancs, la polémique existe, mais elle peine souvent à sortir des cercles spécialisés. À l’inverse, lorsqu’un personnage traditionnellement représenté comme blanc est confié à un acteur ou une actrice noire, la contestation prend rapidement une dimension politique, alimentée par les réseaux sociaux et certains médias conservateurs. Le débat n’est donc pas seulement esthétique, mais révèle une asymétrie persistante dans la manière dont sont perçus les changements de représentation.
La France connaît bien cette vieille musique
Cette crispation dépasse largement le cinéma. Elle traverse également le sport, et plus particulièrement le football. Lors de la victoire de l’équipe de France à la Coupe du monde 1998, le slogan « Black-Blanc-Beur » était célébré comme le symbole d’une France plurielle. Vingt ans plus tard, après le sacre des Bleus en Russie en 2018, plusieurs personnalités d’extrême droite françaises remettaient pourtant en cause la « représentativité » d’une équipe majoritairement composée de joueurs noirs ou issus de l’immigration.
Aux Etats-Unis, Trevor Noah, le présentateur sud-africain du Daily Show, émission satirique américaine autrefois diffusée sur la chaîne Comedy Central, avait déclaré, dans un sketch sur le ton de l’humour que «l’Afrique avait gagné la Coupe du monde», ce qui avait conduit l’ambassadeur de France aux États-Unis, Gérard Araud, à rappeler publiquement que ces joueurs étaient français, tout simplement français. Les attaques visant Kylian Mbappé pendant la Coupe du Monde 2026, par la sénatrice paraguayenne Celeste Amarilla, au lendemain de la victoire des Bleus face au Paraguay, s’inscrivent elles aussi dans la logique, que pour une partie de l’opinion, la couleur de peau continue d’être perçue comme incompatible avec une identité nationale.
Comme au cinéma, la question n’est jamais uniquement celle du réalisme historique. Elle interroge surtout les représentations collectives de l’identité.
Une autre controverse, bien différente : le Sahara occidental
À cette polémique sur le casting s’en ajoute une autre, d’une tout autre nature. Le Festival international du film du Sahara (FiSahara) appelle au boycott de L’Odyssée non pas en raison de sa distribution, mais parce que plusieurs scènes ont été tournées en 2025 près de Dakhla, au Sahara occidental, territoire considéré par les Nations unies comme non autonome et contrôlé en grande partie par le Maroc depuis 1975.
“Lorsque Christopher Nolan foulera le tapis rouge en se rendant à la première, il piétinera également le droit international, en particulier le droit du peuple sahraoui à son territoire et à ses ressources, qui sont exploités illégalement par le Maroc”, a déclaré la directrice exécutive du FiSahara, Maria Carrion, dans un communiqué. Pour les organisateurs du festival, ce choix contribue à normaliser une occupation qu’ils jugent contraire au droit international.
Javier Bardem, engagé depuis longtemps en faveur du peuple sahraoui, a publiquement invité Christopher Nolan à s’informer sur la situation dans le territoire. Depuis près de vingt ans, l’acteur espagnol est l’une des personnalités les plus engagées en faveur de la cause sahraouie. En 2012, il produit et raconte le documentaire Enfants des nuages, la dernière colonie, réalisé par Álvaro Longoria. Récompensé par le Goya du meilleur documentaire en 2013, le film suit le quotidien des réfugiés sahraouis et revient sur l’histoire d’un territoire que les Nations unies considèrent toujours comme le dernier territoire non autonome d’Afrique. Pour Bardem, tourner L’Odyssée à Dakhla revient donc à offrir une vitrine internationale à un territoire dont le statut reste contesté.
Derrière le cinéma, une bataille culturelle
L’histoire retiendra peut-être moins les polémiques que le film lui-même, et fort heureusement. Mais leur ampleur dit quelque chose de notre époque. Depuis plusieurs années, chaque grande production hollywoodienne devient le théâtre d’affrontements autour de la représentation, de la diversité ou de l’identité. Les réseaux sociaux amplifient ces controverses jusqu’à parfois faire oublier les œuvres qu’elles prétendent défendre ou condamner.
Ironie de l’histoire : L’Odyssée raconte précisément le voyage d’un homme confronté à des peuples différents, à des mondes inconnus et à des frontières sans cesse mouvantes. Trois mille ans après Homère, certains semblent toujours considérer que le véritable monstre n’est pas le Cyclope, mais l’idée qu’un héros universel puisse être incarné par des visages qui ressemblent au monde d’aujourd’hui.



