Le musicien de jazz américain Plas Johnson est mort le 15 juillet 2026 à Los Angeles, à l’âge de 94 ans. Son nom ne disait peut-être rien au grand public. Pourtant, il suffit d’entendre quatre notes de saxophone pour que tout revienne : une silhouette rose qui avance à pas feutrés, un inspecteur gaffeur, un humour sans paroles et une époque où le jazz savait s’inviter dans les salles obscures. En soufflant le thème de La Panthère rose, Johnson est devenu, sans jamais apparaître à l’écran, l’un des musiciens les plus célèbres de l’histoire du cinéma.
Le saxophoniste que tout le monde connaissait… sans connaître son nom
Il existe des artistes dont le visage demeure inconnu alors que leur son appartient à la mémoire collective. Plas Johnson était de ceux-là. Le musicien s’est éteint à son domicile de Los Angeles. La nouvelle a été annoncée par ses enfants, Eric Johnson et Stephanie Oliver, dans un entretien accordé au New York Times, une information relayée par le magazine People.
Né le 21 juillet 1931 à Donaldsonville en Louisiane, fils d’un saxophoniste professionnel, il s’était d’abord illustré dans le jump blues et le rhythm and blues (R&B) avant de rejoindre, au milieu des années 1950, Los Angeles, où il devient l’un des musiciens américains les plus recherchés. À une époque où les studios tournent à plein régime, il enchaîne les séances d’enregistrement avec Frank Sinatra, Nat King Cole, Peggy Lee, Ella Fitzgerald, Marvin Gaye, B.B. King, Les Beach Boys ou encore Steely Dan. Les producteurs savent qu’en quelques mesures, il est capable de transformer une chanson ordinaire en succès. C’est précisément cette élégance sonore qui séduit le compositeur Henry Mancini.
Lorsqu’il écrit, en 1963, la musique du nouveau film de Blake Edwards, Mancini ne cherche pas un simple saxophoniste. Il écrit son thème en pensant directement à Plas Johnson. Dans son autobiographie Did They Mention the Music?, le compositeur expliquera qu’il composait très souvent « pour » les musiciens qu’il avait en tête, et que Johnson possédait exactement le son qu’il recherchait. La séance d’enregistrement entre depuis dans la légende.
« Nous n’avons fait que deux prises », racontera plus tard Plas Johnson. Lorsque la dernière note retentit, même les musiciens des cordes ont applaudi — un fait rarissime dans un studio hollywoodien. Cette ligne de saxophone deviendra l’une des plus célèbres de toute l’histoire du cinéma. La bande originale remportera trois Grammy Awards et sera nommée aux Oscars. Des décennies plus tard, l’American Film Institute la classera parmi les plus grandes musiques de films jamais composées.
Quand un diamant rose donna naissance à une légende
Ironie de l’histoire : La Panthère rose n’était pas, à l’origine, un dessin animé. Sorti en décembre 1963, le film de Blake Edwards est une comédie policière construite autour d’un immense diamant baptisé « Pink Panther », dont les reflets évoquent la silhouette d’une panthère lorsqu’on l’observe à la lumière. Et si Peter Sellers l’a marqué de son irrésistible maladresse, c’est le saxophone de Plas Johnson qui en signe l’identité sonore. Henry Mancini ouvre son célèbre thème par un solo feutré, bientôt rejoint par les cuivres, donnant naissance à l’une des musiques de film les plus reconnaissables de l’histoire du cinéma.
Le film met en scène David Niven dans le rôle du gentleman cambrioleur Sir Charles Lytton et révèle surtout un personnage appelé à devenir mythique : l’inspecteur Jacques Clouseau, incarné justement par Peter Sellers. Prévu comme un second rôle, cet enquêteur aussi maladroit qu’obstiné vole littéralement la vedette dans le film. Le succès est tel que Blake Edwards lui consacrera une longue série de suites : A Shot in the Dark (1964), The Return of the Pink Panther (1975), The Pink Panther Strikes Again (1976), Revenge of the Pink Panther (1978), puis d’autres épisodes après la disparition de Peter Sellers.
Hollywood tentera ensuite de relancer la franchise avec Steve Martin dans La Panthère rose (2006), suivi de La Panthère rose 2 (2009), dans lequel Jean Reno interprète le fidèle gendarme Gilbert Ponton aux côtés de l’acteur américain.
La vraie vedette ? Une panthère qui ne prononçait pas un mot
Mais l’immense succès arrivera plus tard. Le personnage qui traversera les générations n’est ni Clouseau ni le voleur du film. C’est cette panthère rose imaginée uniquement pour le générique.
Créée par David H. DePatie et Friz Freleng, l’animation connaît un succès si considérable qu’elle devient rapidement indépendante des films. Dès 1964, la Panthère rose apparaît dans ses propres courts métrages avant d’obtenir, à partir de 1969, sa célèbre émission de télévision, The Pink Panther Show. Au total, le personnage sera décliné dans 124 courts métrages, plusieurs séries télévisées et de nombreux programmes spéciaux.
Sans quasiment jamais parler, la Panthère rose impose un humour universel. Tout repose sur le rythme, les silences, le regard. Et surtout sur ce saxophone qui semble marcher en même temps que le personnage. Impossible aujourd’hui de dissocier l’animal de la mélodie de Mancini. Les deux sont devenus une seule et même icône.
Quand le jazz faisait partie de la culture populaire
Revoir La Panthère rose, c’est aussi retrouver une époque où le jazz n’était pas réservé aux festivals ou aux amateurs éclairés. Dans les années 1950 et 1960, cette musique irrigue Hollywood, les émissions de télévision, les clubs de Los Angeles, les génériques et la publicité. Les musiciens de studio comme Plas Johnson passent d’un disque de Frank Sinatra à une musique de film puis à une séance pour Motown avec une facilité déconcertante. Le saxophone n’était pas seulement un instrument, mais racontait une époque. Quelques notes suffisaient à créer une atmosphère de mystère, de sensualité ou d’humour.
Aujourd’hui encore, rares sont les thèmes capables d’être identifiés en moins de trois secondes par plusieurs générations de spectateurs. Celui de La Panthère rose appartient à cette poignée d’œuvres devenues plus célèbres que les films eux-mêmes.
Le souffle d’un homme, l’éternité d’une mélodie
Plas Johnson est mort le 15 juillet 2026, à Granada Hills, un quartier de Los Angeles, quelques jours avant son 95ᵉ anniversaire, mais laisse derrière lui une carrière immense de musicien de studio, souvent invisible mais omniprésent dans la bande-son de l’Amérique du XXᵉ siècle.
Son nom restera peut-être inconnu de beaucoup. Mais il suffit qu’un saxophone entame ces quelques notes en mineur pour que chacun retrouve, presque malgré lui, une silhouette rose avançant sur la pointe des pieds. Certaines légendes ont un visage. D’autres n’ont besoin que d’un souffle.



