En infligeant 890 millions d’euros d’amendes à Google pour violation du Digital Markets Act (DMA), la Commission européenne ne s’attaque pas seulement au géant de Mountain View. Elle réaffirme sa volonté de reprendre la main sur l’économie numérique face aux grandes plateformes américaines. Une décision qui a immédiatement provoqué la colère de Donald Trump, lequel promet de faire « payer un prix élevé » à l’Union européenne. Derrière cette passe d’armes se joue surtout un affrontement de deux visions de la régulation, de la souveraineté numérique et du commerce mondial.
- Le premier grand test du Digital Markets Act
- Une facture limitée, mais une contrainte stratégique majeure
- Trump transforme un dossier de concurrence en conflit commercial
- Washington peut-il réellement frapper Bruxelles ?
- L’Union européenne dispose également d’armes
- Une bataille qui dépasse largement Google
Le premier grand test du Digital Markets Act
Le 23 juillet 2026, la Commission européenne a prononcé deux sanctions contre Google, pour un montant total de 890 millions d’euros. La première, de 460 millions d’euros, concerne Google Search ; la seconde, de 430 millions d’euros, vise Google Play. Il s’agit à ce jour de la plus importante sanction prononcée dans le cadre du Digital Markets Act (DMA), le règlement européen entré en vigueur en 2023 afin d’encadrer les pratiques des grandes plateformes numériques qualifiées de « contrôleurs d’accès » (“gatekeepers”).
Bruxelles reproche d’abord à Google de favoriser systématiquement ses propres services — comparateurs de prix, hôtels, vols, transports ou résultats sportifs — dans les pages de son moteur de recherche, au détriment de concurrents pourtant susceptibles d’être plus pertinents. Selon la Commission, cette pratique d’« auto-préférence » fausse la concurrence en orientant artificiellement les internautes vers les services maison.
Le second grief concerne Google Play. Les développeurs d’applications ne pouvaient pas librement informer leurs utilisateurs qu’il existait des moyens moins coûteux de souscrire leurs services, par exemple directement sur leur site Internet ou via des boutiques d’applications concurrentes. En limitant ces possibilités, Google préservait les commissions prélevées sur les transactions réalisées via sa plateforme. La Commission estime que ces restrictions vont au-delà de ce que le DMA autorise.
Une facture limitée, mais une contrainte stratégique majeure
Pour Alphabet, maison mère de Google, les 890 millions d’euros représentent une somme importante, mais relativement modeste au regard d’un chiffre d’affaires qui a atteint 403 milliards de dollars en 2025. Le véritable enjeu c’est que l’entreprise est désormais contrainte de modifier en profondeur le fonctionnement de deux de ses activités les plus rentables.
Google devra revoir l’affichage de son moteur de recherche afin de traiter ses propres services comme ceux de ses concurrents, sans avantage particulier. Sur Google Play, le groupe devra également laisser les éditeurs d’applications communiquer librement avec leurs clients et les orienter vers des moyens de paiement alternatifs.
Ces changements pourraient réduire les revenus issus des commissions du Play Store, mais aussi fragiliser l’écosystème extrêmement intégré que Google a construit depuis plus de vingt ans. Le groupe conteste d’ailleurs l’analyse de Bruxelles, estimant que les exigences européennes risquent de dégrader l’expérience utilisateur et la sécurité des services proposés.
Trump transforme un dossier de concurrence en conflit commercial
La réaction de Donald Trump ne s’est pas fait attendre. Le président américain a dénoncé vendredi 24 juillet, une Europe qui, selon lui, « cible injustement » les entreprises technologiques américaines. « L’Union européenne va payer un très lourd prix pour ce comportement illégal et profondément immoral, contre lequel je l’ai constamment mise en garde », a-t-il écrit sur son réseau social Truth Social. Le président américain a également affirmé que « les États-Unis ne sont pas une vache à lait pour l’Europe ».
Dans la foulée, il a annoncé l’ouverture « immédiate » d’une enquête au titre de l’article 301 de la loi américaine sur le commerce extérieur, visant ce qu’il qualifie de « pratiques consistant à dépouiller les entreprises américaines ». Il a enfin brandi la menace de représailles commerciales, évoquant la possibilité d’imposer à l’Union européenne des « droits de douane substantiels ».
Cette position s’inscrit dans une ligne politique déjà ancienne. Depuis son retour à la Maison Blanche, Donald Trump considère les sanctions européennes contre Google, Apple, Meta ou Amazon comme des mesures protectionnistes déguisées visant les champions américains de la technologie plutôt qu’une véritable politique de concurrence.
En lançant une enquête commerciale fondée sur la législation américaine, Washington se donne les moyens juridiques de préparer d’éventuelles mesures de rétorsion si l’administration conclut que les intérêts américains sont lésés.
Washington peut-il réellement frapper Bruxelles ?
Sur le papier, oui. Le président américain dispose d’importantes marges de manœuvre pour relever les droits de douane ou engager des procédures commerciales contre l’Union européenne, comme il l’a déjà fait lors de son premier mandat avec l’acier, l’aluminium ou certains produits agricoles. L’article 301 de la loi américaine sur le commerce de 1974 permet à l’administration des États-Unis d’ouvrir des enquêtes sur les pratiques commerciales de pays étrangers qu’elle estime discriminatoires ou déloyales. Si ces griefs sont jugés fondés, Washington peut adopter des mesures de rétorsion, notamment en imposant des droits de douane supplémentaires sur les produits concernés.
En revanche, obtenir l’annulation des sanctions européennes apparaît beaucoup plus difficile. Les amendes infligées à Google résultent d’une procédure indépendante conduite par la Commission européenne en application du DMA. Elles ne relèvent ni d’une négociation politique avec Washington ni d’une décision susceptible d’être annulée par une autorité étrangère. Seules les juridictions européennes pourront être amenées à examiner les recours que Google déciderait d’introduire.
Autrement dit, Donald Trump peut accroître le coût économique du conflit, mais il ne peut pas effacer une décision prise dans le cadre du droit européen.
L’Union européenne dispose également d’armes
Face à une éventuelle escalade américaine, Bruxelles n’est pas dépourvue de moyens de riposte. L’Union peut répondre par des contre-mesures commerciales, ouvrir à son tour des enquêtes sur certaines pratiques américaines ou saisir les mécanismes internationaux de règlement des différends lorsque ceux-ci sont applicables.
Elle possède surtout un levier particulièrement puissant : son marché de près de 450 millions de consommateurs. Pour les géants américains du numérique, il demeure impossible de renoncer au marché européen, qui reste l’un des plus rentables au monde.
C’est précisément cette force économique qui permet aujourd’hui à Bruxelles d’imposer ses règles bien au-delà de ses frontières. Après le RGPD pour les données personnelles, puis le Digital Services Act (DSA) pour les contenus en ligne, le DMA confirme l’ambition européenne de fixer les standards mondiaux de l’économie numérique.
Une bataille qui dépasse largement Google
L’affaire Google illustre une évolution profonde des relations entre Bruxelles et Washington. Pendant longtemps, les autorités européennes sanctionnaient essentiellement les abus de position dominante a posteriori. Le DMA marque un changement de philosophie : certaines pratiques sont désormais interdites avant même qu’elles ne produisent leurs effets sur le marché.
Pour les États-Unis, cette évolution est souvent perçue comme une contrainte supplémentaire pesant principalement sur les entreprises américaines, qui dominent largement les plateformes numériques mondiales. Pour l’Union européenne, il s’agit au contraire de restaurer une concurrence équitable et de redonner davantage de choix aux entreprises comme aux consommateurs.
Au-delà des 890 millions d’euros, c’est donc un rapport de force qui se dessine. Celui d’une Europe déterminée à imposer ses règles aux géants du numérique, face à une administration américaine prête à utiliser l’arme commerciale pour défendre ses champions nationaux. La prochaine étape pourrait ne plus se jouer devant les tribunaux européens, mais à la table des négociations commerciales entre Bruxelles et Washington.



