Des femmes afghanes en burqa dans les rues de Kaboul. Depuis le retour des talibans au pouvoir, le vêtement imposé aux femmes est devenu l’un des symboles les plus visibles d’une politique d’effacement de leur présence dans l’espace public. © @ellefr

Le monde a-t-il oublié les Afghanes ?

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Rédaction Rapporteuses
Observatrices curieuses et infatigables, Rapporteuses racontent le monde qui les entoure avec un regard à la fois précis et espiègle. Du glamour des soirées parisiennes aux...
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Le 15 août 2021, les talibans entraient dans Kaboul et reprenaient le pouvoir en Afghanistan, vingt ans après avoir été chassés par l’intervention américaine. Cinq ans plus tard, les femmes et les filles ont été méthodiquement expulsées de l’école, du travail, de la rue, de la culture et de l’espace public. L’Afghanistan est devenu le seul pays au monde où l’enseignement secondaire et supérieur est interdit aux filles. Pendant ce temps, la communauté internationale condamne, sanctionne, négocie et s’habitue. Une mécanique d’effacement que la pop culture avait pourtant racontée bien avant que Kaboul ne retombe.

Kaboul, 15 août 2021 : vingt ans après, les talibans reviennent

Les images sont encore dans les mémoires : des milliers d’Afghans courant sur le tarmac de l’aéroport de Kaboul, des familles séparées, des avions militaires américains évacuant en urgence leurs ressortissants et leurs alliés. Le 15 août 2021, les talibans entraient dans la capitale pratiquement sans résistance. Le président Ashraf Ghani quittait le pays. Les insurgés prenaient le palais présidentiel. La guerre était, selon eux, terminée.

Cette chute n’était pourtant pas une surprise tombée du ciel. Le 29 février 2020, à Doha, l’administration de Donald Trump avait signé avec les talibans un accord prévoyant le retrait des forces américaines. Le gouvernement afghan n’avait pas participé directement à ces négociations. Washington avait ensuite réduit ses effectifs militaires d’environ 13 000 soldats à 2 500. Lorsque Joe Biden confirma le retrait américain, la mécanique de l’effondrement était déjà engagée.

En quelques semaines, les talibans ont repris les capitales provinciales. Le 15 août, ils étaient à Kaboul. Vingt ans après la chute de leur premier régime, ils retrouvaient donc le pouvoir, avec une promesse : celle d’un « nouvel » Afghanistan, différent de celui de 1996-2001. Les femmes pourraient travailler, promettaient-ils alors, et leurs droits seraient respectés « conformément à l’islam ». La promesse n’aura pas tenu longtemps.

Une prison à ciel ouvert pour les femmes

Il n’y a pas eu un décret unique qui aurait soudainement supprimé les droits des Afghanes, mais une succession méthodique de décisions, de circulaires, d’interdictions et de contrôles. Dès septembre 2021, les filles sont progressivement exclues de l’enseignement secondaire. En décembre 2022, les universités leur sont interdites. Les femmes sont ensuite chassées de la plupart des emplois, des ONG, de nombreux lieux publics, des parcs, des salles de sport et des salons de beauté. En 2024, la loi sur la « promotion de la vertu et la prévention du vice » vient codifier une partie de cette politique. Les femmes doivent notamment couvrir leur corps et leur visage dans l’espace public ; leur voix peut être interdite dans certaines situations publiques et leur liberté de déplacement est sévèrement encadrée.

L’UNESCO recensait en août 2025 plus de 70 décrets et mesures restreignant les droits des femmes et des filles depuis le retour des talibans. L’Afghanistan était alors devenu le seul pays au monde à interdire officiellement aux filles et aux femmes l’enseignement secondaire et supérieur : près de 2,2 millions de filles étaient privées d’école au-delà du primaire. En 2026, la situation n’a pas été inversée. Bien au contraire. L’ONU estime que près de 80 % des jeunes femmes sont désormais exclues de l’éducation, de l’emploi ou de la formation. Les restrictions de déplacement et l’obligation, dans de nombreuses circonstances, d’être accompagnées d’un mahram, un proche masculin, enferment davantage encore les Afghanes dans la dépendance.

Et l’interdiction de devenir médecin ou professionnelle de santé produit un effet désastreux, car lorsque les femmes ne peuvent plus étudier la médecine, et que leur accès aux soins auprès d’hommes est lui-même limité dans certaines régions, le système sanitaire finit par devenir une nouvelle machine à les exclure.

« Ils nous excluent de la société »

Cette politique porte un nom de plus en plus utilisé par les militantes et les organisations internationales : l’apartheid de genre. L’expression n’est pas une métaphore anodine. Elle décrit un système dans lequel les droits, les déplacements, l’éducation, le travail, la représentation publique et jusqu’à la parole sont différenciés selon le sexe. Malala Yousafzai, Prix Nobel de la paix et militante pour l’éducation des filles, dénonçait dès 2022 le retour d’un système d’« apartheid de genre » en Afghanistan. Dans un rapport consacré à la situation afghane, elle soulignait également que le retrait occidental avait fragilisé les acquis obtenus au cours des deux décennies précédentes.

Car ces acquis, même imparfaits, étaient réels. Entre 2001 et 2018, le nombre de filles scolarisées dans le primaire était passé de presque zéro à 2,5 millions. Le nombre de femmes dans l’enseignement supérieur avait été multiplié presque par vingt, passant de 5 000 étudiantes en 2001 à plus de 100 000 en 2021.

Zarifa Ghafari, Roya Mahboob, Sahraa Karimi : celles qui avaient pris la parole

Avant de devenir des exilées, des résistantes ou des symboles internationaux, ces femmes étaient simplement des Afghanes qui avaient décidé d’occuper l’espace public.

Zarifa Ghafari en est l’un des visages les plus connus. En 2019, à seulement 24 ans, elle devient maire de Maidan Shahr, dans la province de Wardak. Elle survit à trois tentatives d’assassinat et son père est tué en 2020. Après la prise de Kaboul, elle fuit l’Afghanistan.

Roya Mahboob, entrepreneuse dans les technologies, avait quant à elle créé des espaces permettant à des jeunes Afghanes de se former à l’informatique et à l’entrepreneuriat. Son parcours incarnait cette génération de femmes qui, après 2001, avaient investi des secteurs jusque-là largement masculins.

Sahraa Karimi, réalisatrice et première femme à diriger l’organisation Afghan Film, avait lancé en août 2021 un appel désespéré au monde alors que les talibans se rapprochaient de Kaboul. Elle avait ensuite réussi à quitter le pays.

Toutes ces femmes racontent ce qu’était devenue l’Afghanistan avant 2021, une société dans laquelle elles avaient commencé à prendre la parole, à créer, à étudier, à diriger.

Le cinéma avait déjà raconté l’enfermement

La culture populaire avait pourtant alerté. En 2003, le réalisateur afghan Siddiq Barmak avec Osama, racontait l’histoire d’une fillette obligée de se déguiser en garçon pour travailler et permettre à sa famille de survivre sous le premier régime taliban. Le film, tourné en Afghanistan après la chute des talibans, avait reçu la Caméra d’or à Cannes.

En 2017, l’animation Parvana, une enfance en Afghanistan (The Breadwinner), réalisée par Nora Twomey d’après le roman de Deborah Ellis, reprend cette réalité à travers le destin d’une jeune fille qui se coupe les cheveux et se fait passer pour un garçon après l’arrestation de son père.

Et puis il y a A Thousand Girls Like Me, documentaire de la réalisatrice afghane Sahra Mani, consacré au combat d’une femme qui décide de rendre public le viol incestueux dont elle a été victime et de porter son affaire devant la justice. Un film qui met à nu les violences faites aux femmes bien au-delà du seul régime taliban.

Le cinéma afghan lui-même était devenu un acte de résistance.

Et puis il y eut Renaud et Axelle Red

En France, l’une des chansons les plus célèbres consacrées à l’Afghanistan est arrivée en 2002, quelques mois après les attentats du 11-Septembre et l’intervention américaine.

Dans « Manhattan-Kaboul », Renaud et Axelle Red font dialoguer deux victimes anonymes : un homme à New York et une petite fille afghane. Le titre, publié le 28 mai 2002 sur l’album Boucan d’enfer, met face à face les deux rives d’une même guerre et rappellait déjà le sort des civils afghans. La chanson remportera notamment la Victoire de la musique de la chanson originale en 2003.

Ce qui frappe, vingt-quatre ans plus tard, c’est notre mémoire collective qui semble s’être effacée. A l’époque, l’Afghanistan était partout. Dans les journaux, les films, les documentaires, les débats politiques.

L’édito de ELLE : « Aux côtés des Afghanes » de septembre 2021 – © Philippe de Poulpiquet

La « petite fille afghane » de Renaud et Axelle Red était devenue une figure de la culture populaire. Aujourd’hui, c’est une statistique.

Le monde n’a pas cessé de condamner, il a commencé à s’habituer

Loin de nous l’idée de dire que la communauté internationale a « oublié » les Afghanes. En effet, l’ONU continue de documenter les violations. Le Conseil de sécurité maintient les sanctions visant des individus et entités associés aux talibans. En février 2026, il a renouvelé le régime de gel des avoirs, d’interdiction de voyager et d’embargo sur les armes.

La Cour pénale internationale a, de son côté, engagé des procédures visant notamment le chef suprême taliban Haibatullah Akhundzada et le président de la Cour suprême Abdul Hakim Haqqani pour persécution comme crime contre l’humanité à l’encontre notamment des femmes et des filles.

Mais la condamnation internationale, n’a pas réussi à faire tomber un régime. Cinq ans après leur retour au pouvoir, les talibans commencent à sortir de leur isolement international, sans avoir fait de concessions significatives sur les droits humains, en particulier sur les droits des femmes et des filles. Plusieurs pays entretiennent désormais des contacts diplomatiques avec Kaboul, mais, à ce jour, seule la Russie a officiellement reconnu le régime taliban.

La normalisation, nouvel ennemi

En mars 2026, l’ONU alertait sur le risque de voir la situation des Afghanes se banaliser à mesure que le monde s’habitue aux restrictions imposées par les talibans. Dans le même temps, ONU Femmes faisait face à un déficit de financement de 50 % pour ses opérations en Afghanistan en 2026. L’organisation avait pourtant permis, en 2025, à plus de 350 000 femmes et filles d’accéder à des services essentiels et apporté son soutien à près de 200 organisations de la société civile dirigées par des femmes.

Ironie cruelle, alors que les talibans s’emploient à exclure les femmes de la vie sociale et professionnelle, les organisations dirigées par des Afghanes restent indispensables à l’acheminement de l’aide et au fonctionnement de nombreux programmes humanitaires. Or ces organisations sont elles-mêmes fragilisées par la baisse des financements internationaux. Celles qui sont progressivement réduites au silence sont aussi celles qui, sur le terrain, continuent de faire tenir une partie de la société afghane.

En 2025, l’ONU indiquait déjà que, parmi les organisations de la société civile interrogées, la moitié des femmes employées avaient perdu leur emploi à cause des coupes budgétaires. Plus d’un tiers des organisations estimaient qu’elles seraient contraintes de réduire fortement leurs activités ou de fermer si la tendance se poursuivait.

L’aide internationale n’a donc pas seulement reculé. Elle recule au moment même où les femmes sont rendues plus dépendantes d’elle.

Cinq ans après, le silence n’est plus une surprise : c’est une politique

Cinq ans après la chute de Kaboul, il ne suffit plus de constater l’ampleur des restrictions imposées aux Afghanes, mais regarder ce que leur effacement produit : à mesure que les femmes disparaissent de l’école, du travail, des universités, des médias et de l’espace public, le monde extérieur risque de s’habituer à leur absence. C’est précisément ce que redoutent les organisations de défense des droits humains : que l’exception afghane finisse par devenir une situation considérée comme irréversible.

Et les talibans ont compris que l’interdiction brutale n’était pas leur seul instrument de pouvoir. Ils peuvent aussi compter sur le temps. Un décret qui chasse les filles des lycées, un autre ferme les universités, restreint l’accès des femmes aux emplois, puis les interdictions dans les parcs, les salles de sport, les salons de beauté ou encore les restrictions sur leur déplacement et leur prise de parole. Pris séparément, chacun de ces textes constitue une nouvelle atteinte aux libertés. Mis bout à bout, ils dessinent un projet politique cohérent : rendre les femmes progressivement invisibles.

C’est là que se situe le risque de la « normalisation » dénoncée par l’ONU. La communauté internationale se trouve ainsi prise dans une contradiction presque insoluble. Pour aider les Afghans, elle doit continuer à travailler dans un pays contrôlé par les talibans. Mais pour ne pas légitimer leur régime, elle doit éviter de transformer cette coopération en reconnaissance politique. Entre les deux, les organisations humanitaires tentent de maintenir des services essentiels, tandis que les financements diminuent et que les autorités restreignent leur marge de manœuvre.

Pendant ce temps, celles qui avaient porté les espoirs de l’Afghanistan post-2001 sont poussées vers l’exil ou condamnées au silence. Les journalistes ne peuvent plus exercer librement, les militantes sont arrêtées ou menacées, les enseignantes ne peuvent plus transmettre leur savoir aux adolescentes, et les jeunes filles voient leur avenir se rétrécir à mesure que les années passent.

Le monde a-t-il oublié les Afghanes ? Peut-être pas. Mais il s’est habitué à leur absence. Et pour les talibans, c’est déjà une victoire.

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