Entre dissuasion, course aux armements et automatisation militaire, le risque nucléaire reste l’une des menaces majeures pour l’avenir de l’humanité. © Razvan Dragomirescu / Shutterstock

« Il nous reste peut-être 35 ans » : ce que l’alerte nucléaire de David Gross dit de notre monde

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Le chiffre a tout d’une dystopie : 2 % de risque de guerre nucléaire chaque année, et un horizon d’environ 35 ans avant que la probabilité cumulée d’un tel événement n’atteigne 50 %. Dans un entretien accordé en avril à Live Science, le prix Nobel de physique David Gross ne prétend pourtant pas prédire la fin du monde. Il alerte sur un système international où les garde-fous nucléaires s’effritent, tandis que l’intelligence artificielle pourrait accélérer les décisions militaires jusqu’à rendre l’erreur humaine irréversible. Une inquiétude qui entre en résonance avec la première encyclique de Léon XIV, Magnifica Humanitas, consacrée à la protection de la personne humaine à l’ère de l’IA.

Il y a quelque chose de presque angoissant dans la manière dont David Gross parle de l’avenir. Ce n’est pas un essayiste apocalyptique, ni un romancier de science-fiction, mais l’un des grands physiciens théoriciens de sa génération, colauréat du prix Nobel de physique 2004 avec David Politzer et Frank Wilczek pour la découverte de la liberté asymptotique dans la théorie de l’interaction forte, un travail fondamental sur les forces qui agissent au cœur de la matière.

Et pourtant, dans un entretien publié le 19 avril 2026 par Live Science, alors qu’il était interrogé sur la possibilité que l’humanité parvienne un jour à une théorie unifiant les forces fondamentales de la nature, Gross déplace brutalement la question. Avant de savoir si la physique aura réussi à réunifier ses grandes théories, encore faudrait-il que l’humanité soit toujours là pour le constater.

« Les chances que vous viviez encore 50 ans sont très faibles », explique-t-il en substance. La raison qu’il avance n’est pas cosmique. Elle est terriblement terrestre : la guerre nucléaire.

Le chiffre des 2 % : un signal, pas une date de fin du monde

David Gross estime à environ 2 % par an le risque d’une guerre nucléaire. Il compare cette estimation à celles qui circulaient après la guerre froide, lorsqu’un risque annuel de l’ordre de 1 % était évoqué. Il considère que la situation s’est depuis considérablement dégradée : disparition ou affaiblissement de plusieurs mécanismes de contrôle des armements, nouvelle course aux armes, multiplication des confrontations entre puissances et retour d’une rhétorique nucléaire.

Il faut toutefois prendre garde au nombre d’années annoncées : 35 ans ne signifie pas que l’humanité mourra dans 35 ans. Dans le raisonnement simplifié utilisé par Gross, si le risque restait constant à 2 % chaque année, la probabilité cumulée qu’une guerre nucléaire survienne finirait par atteindre 50 % au bout d’un peu plus de 34 ans. Les « 35 ans » correspondent donc à un ordre de grandeur de cette moitié du risque cumulé, et non à une date inscrite sur un calendrier.

De même, à supposer — hypothèse extrêmement simplificatrice — que le risque reste exactement identique chaque année et que chaque année soit statistiquement indépendante, la probabilité de traverser cinquante années sans guerre nucléaire serait d’environ 36 %. Autrement dit, le chiffre de Gross ne dit pas « nous n’existerons plus dans cinquante ans ». Il dit quelque chose de plus dérangeant : si l’on accepte son hypothèse de départ, le risque cumulé devient rapidement considérable.

Cette distinction est essentielle, car Gross lui-même qualifie son chiffre d’ « estimation approximative », et ajoute qu’elle pourrait même être conservatrice.

Ce qui inquiète réellement le physicien

Le plus important n’est peut-être pas le chiffre de 2 %, mais ce qu’il y a derrière. Gross décrit un monde dans lequel les dispositifs qui avaient précisément pour fonction d’empêcher qu’une crise ne dégénère en catastrophe, se sont fragilisés. Il évoque notamment la disparition de plusieurs traités de contrôle des armements et le retour d’une course aux armements entre grandes puissances.

Cette inquiétude n’est pas propre au physicien. En janvier 2026, le Bulletin of the Atomic Scientists a placé son « Doomsday Clock » à 85 secondes de minuit, son niveau le plus proche de la catastrophe depuis la création de cette horloge symbolique. Le comité scientifique de l’organisation citait notamment les risques nucléaires, les conflits impliquant des puissances nucléaires, mais aussi les applications militaires de l’intelligence artificielle.

La comparaison est donc importante, car Gross ne construit pas son inquiétude dans le vide. Son estimation personnelle s’inscrit dans un contexte où d’autres institutions scientifiques et experts, alertent également sur la dégradation de l’environnement stratégique. Mais il va plus loin.

Quand la machine accélère la décision de tuer

Le deuxième avertissement de Gross est probablement le plus contemporain : celui de l’automatisation des armes. Dans Live Science, il évoque la possibilité qu’une intelligence artificielle puisse un jour participer à la décision de lancer une arme nucléaire. Et son raisonnement est glaçant par sa simplicité : même si les humains ne souhaitent pas provoquer une catastrophe, un système automatisé peut multiplier les possibilités d’erreur.

La question qui devrait donc nous alerter n’est pas « est-ce qu’un dirigeant décidera volontairement ou non d’utiliser l’arme nucléaire ? » Mais « que se passe-t-il lorsque des IA militaires prennent ou recommandent des décisions à une vitesse telle, que l’être humain n’a plus le temps de les contrôler ? »

Ce qu’il faut savoir c’est que l’IA ne crée pas nécessairement le conflit. Elle peut en revanche raccourcir le temps disponible pour comprendre une situation, vérifier une information, identifier une erreur ou interrompre une chaîne de décision. C’est précisément ce qui rend le sujet différent de la menace nucléaire traditionnelle. Pendant la guerre froide, l’angoisse reposait notamment sur la possibilité qu’une décision humaine déclenche une catastrophe. Avec l’automatisation, s’ajoute la possibilité qu’un système technique amplifie une erreur, interprète mal une situation ou accélère une escalade avant que les responsables politiques aient le temps d’intervenir.

Le Bulletin of the Atomic Scientists soulignait également en 2026 les inquiétudes liées à l’utilisation de modèles d’IA dans des processus critiques, notamment militaires.

Léon XIV : la même question, posée autrement

C’est ici que le rapprochement avec Léon XIV et sa première encyclique, Magnifica Humanitas, devient particulièrement éclairant. Signée le 15 mai 2026 et publiée le 25 mai, cette encyclique est consacrée à la protection de la personne humaine à l’ère de l’intelligence artificielle. Le texte ne rejette pas la technologie, mais pose une question autrement plus politique et philosophique : qui contrôle le pouvoir technologique et à quelles fins est-il utilisé ?

Dans son troisième chapitre, consacré à « la technologie et la domination », Léon XIV aborde directement la responsabilité, la transparence et la gouvernance de l’IA. Puis, dans le cinquième chapitre, consacré à « la culture de la puissance et la civilisation de l’amour », il traite explicitement de la normalisation de la guerre, de la force sans limites, des armes et de l’intelligence artificielle.

Le rapprochement avec Gross est saisissant. Le physicien dit en substance : nous sommes en train d’accroître notre capacité technique de destruction alors même que les mécanismes destinés à empêcher une catastrophe se fragilisent.

Léon XIV pose une ici question voisine, dans le langage de la doctrine sociale de l’Église : une civilisation peut-elle confier toujours davantage de pouvoir à des technologies sans renforcer simultanément les mécanismes humains, politiques et moraux capables de les contrôler ?

« Désarmer » l’intelligence artificielle

L’un des mots les plus forts de Magnifica Humanitas est précisément celui de désarmement. Le texte ne réclame pas l’abandon de l’intelligence artificielle, mais demande que la technologie soit soustraite aux logiques de domination, d’exclusion et de guerre. L’encyclique insiste sur la nécessité de préserver la responsabilité humaine, la transparence, le contrôle public et la recherche du bien commun.

Cette position donne un autre éclairage à l’avertissement de Gross. Car si une machine peut calculer plus vite qu’un être humain, analyser davantage de données ou identifier une menace en quelques secondes, cela ne signifie pas qu’elle doit décider seule de la valeur d’une vie humaine. La vitesse n’est pas une morale. L’efficacité n’est pas une conscience. Et un calcul probabiliste ne peut pas décider à la place d’une société de ce qu’elle accepte de risquer.

C’est justement l’un des points centraux de Magnifica Humanitas : aucune sophistication technique ne peut remplacer une conscience humaine capable de discerner le bien et le mal. Le Saint-Siège affirme ainsi que même un système informatique extrêmement perfectionné ne peut créer « un cœur qui se donne » ni une conscience capable de discerner le bien du mal.

Ne pas confondre alerte et prophétie

Alors, faut-il croire David Gross lorsqu’il affirme que nous avons peu de chances de vivre encore cinquante ans ? Il ne faut surtout pas lire sa déclaration comme une prédiction. Un risque annuel de 2 % n’est pas une mesure expérimentale comparable à la vitesse de la lumière ou à la masse d’une particule. Il s’agit d’une estimation subjective d’un phénomène extraordinairement complexe, dépendant de décisions politiques, de doctrines militaires, de crises internationales, de mécanismes de dissuasion et de la capacité des États à communiquer.

Et ce risque n’est évidemment pas figé. Il peut augmenter, et peut aussi diminuer. C’est d’ailleurs le point le plus important de l’intervention de Gross : lorsqu’on lui demande quelles solutions pourraient réduire le danger, sa réponse n’est pas « attendre la catastrophe ». Il cite des mesures aussi élémentaires que rétablir le dialogue entre les États. Son raisonnement est donc moins fataliste qu’il n’en a l’air. Si le risque est produit par des décisions humaines, il peut aussi être réduit par des décisions humaines.

La véritable question n’est pas : « Quand allons-nous mourir ? »

C’est peut-être là que se trouve le véritable intérêt de cette déclaration. La question n’est pas de savoir si l’humanité disparaîtra en 2035, 2060 ou 2126. Personne ne peut le savoir. La question est de savoir quelle société accepte de vivre avec un risque de catastrophe qu’elle pourrait contribuer à réduire. Le chiffre de Gross oblige à regarder autrement les armes nucléaires : non plus seulement comme des instruments de puissance ou de dissuasion, mais comme des technologies dont la simple existence fait peser un risque systémique sur plusieurs générations.

Et l’IA ajoute une couche supplémentaire à cette équation. Une technologie capable d’accélérer l’information, la surveillance, la décision et potentiellement l’usage de la force oblige à déterminer où doit rester le pouvoir de dire non. Et c’est finalement sur ce terrain que se rencontrent, sans se confondre, la physique de David Gross et la réflexion de Léon XIV. L’un parle en probabilités, l’autre parle en dignité humaine.

Mais tous deux posent une même question qui méritent réflexion : que devient une civilisation lorsque ses capacités techniques progressent plus vite que sa capacité à les gouverner ? La réponse n’est pas écrite. Et c’est précisément pour cela que le chiffre de Gross ne devrait pas être entendu comme un compte à rebours, mais comme une alarme.

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