Il y a d’abord cette sensation presque physique : ouvrir la fenêtre et découvrir que l’air extérieur n’apporte aucun soulagement. Regarder le thermomètre grimper, consulter une nouvelle fois la carte météo, penser aux arbres qui jaunissent, aux rivières qui baissent, aux incendies, aux prochaines vacances et, derrière tout cela, à une question devenue difficile à chasser : à quoi ressemblera le monde dans dix, vingt ou trente ans ?
- Quand le climat cesse d’être une information
- 2,1 millions de Français seraient déjà dans la zone la plus préoccupante
- La canicule ne crée pas forcément l’éco-anxiété, mais elle peut la réveiller
- Le vrai signal d’alerte : quand l’inquiétude commence à gouverner la vie
- Ne pas confondre lucidité et catastrophe intérieure
- Que faire quand la peur du climat devient trop lourde ?
- Fermer les notifications n’est pas nier le climat
- Dormir, sortir, parler : des gestes moins dérisoires qu’ils n’en ont l’air
- Et si le problème n’était pas d’avoir peur ?
L’éco-anxiété n’est pas une maladie reconnue comme telle, mais une détresse bien réelle. Comment savoir quand l’inquiétude face au climat devient envahissante ? Et surtout, comment retrouver une prise sur ce qui semble nous échapper ?
La canicule possède une particularité que n’ont pas toutes les catastrophes climatiques : elle s’installe. Non seulement, elle pénètre dans nos maisons et nous empêche de dormir, elle modifie nos déplacements et transforme un phénomène abstrait — le réchauffement climatique — en expérience corporelle.
En août 2025, alors qu’une vague de chaleur venait de frapper la France, la psychologue clinicienne Hélène Jalin, spécialiste de l’éco-anxiété et chercheuse à Nantes Université, expliquait au Monde que les épisodes de chaleur pouvaient constituer un véritable déclencheur. « Les canicules peuvent agir comme un déclencheur soudain de l’éco-anxiété », observait-elle. Chez certaines personnes déjà fragilisées, la chaleur réactive alors une inquiétude qui s’était temporairement stabilisée.
Quand le climat cesse d’être une information
Le mot est galvaudé, mais il recouvre une réalité plus précise qu’une simple peur de l’avenir. L’éco-anxiété désigne une détresse psychologique liée aux inquiétudes provoquées par les bouleversements environnementaux. Elle peut prendre la forme de peur, de tristesse, de colère, de culpabilité, de sentiment d’impuissance ou de ruminations. L’UNICEF parle ainsi d’une détresse émotionnelle, mentale ou physique provoquée par la perception des changements dangereux du climat.
Mais il faut se méfier d’un raccourci : être inquiet pour le climat ne signifie pas être éco-anxieux. L’ADEME distingue notamment la simple prise de conscience des enjeux environnementaux — l’« éco-lucidité » — de la détresse psychologique et de l’engagement dans l’action. On peut donc parfaitement savoir que le climat se réchauffe, trouver cela préoccupant et continuer à dormir normalement. À l’inverse, on peut être tellement envahi par cette perspective que l’inquiétude commence à perturber la vie quotidienne. C’est précisément cette frontière qu’il faut surveiller.
2,1 millions de Français seraient déjà dans la zone la plus préoccupante
Les chiffres disponibles donnent une idée de l’ampleur du phénomène, même s’ils doivent être lus avec prudence. Publiée le 15 avril 2025, la première étude française consacrée aux symptômes de l’éco-anxiété a été menée par l’Observatoire de l’éco-anxiété, porté par Econoïa, en partenariat avec l’ADEME. Elle reposait sur 998 personnes âgées de 15 à 64 ans, interrogées du 26 août au 4 septembre 2024, selon la méthode des quotas. Les chercheurs ont utilisé une échelle psychométrique destinée à mesurer l’intensité des symptômes.
L’extrapolation donne un paysage saisissant : 75 % des Français seraient peu ou pas éco-anxieux, tandis que 15 % présenteraient une éco-anxiété modérée. Environ 5 % seraient fortement éco-anxieux et 5 %, soit 2,1 millions de personnes, très fortement éco-anxieux, à un niveau auquel un accompagnement psychologique pourrait être nécessaire. Pour environ 420 000 personnes, les auteurs estiment que le risque de basculer vers une psychopathologie — notamment une dépression réactionnelle ou un trouble anxieux — serait sévère.
Attention toutefois : ces 2,1 millions ne constituent pas un décompte médical de patients diagnostiqués. Il s’agit d’une extrapolation statistique à partir d’un échantillon représentatif, et les auteurs eux-mêmes appellent à de futurs travaux sur des échantillons plus importants. La même étude déconstruit au passage une idée reçue : l’éco-anxiété ne touche pas uniquement les adolescents. Les 25-34 ans apparaissent comme la classe d’âge la plus concernée, devant les 15-24 ans et les 50-64 ans. Les femmes présentent en moyenne un score légèrement supérieur à celui des hommes. Les personnes vivant dans les grandes agglomérations et en région parisienne apparaissent également davantage concernées.
La géographie compte donc. Et l’été, avec ses cartes météorologiques rouges, ses alertes et ses nuits suffocantes, peut rendre cette inquiétude particulièrement tangible.
La canicule ne crée pas forcément l’éco-anxiété, mais elle peut la réveiller
C’est là que les choses deviennent plus subtiles. Il n’existe pas, à ce jour, de preuve permettant d’affirmer qu’une vague de chaleur transforme mécaniquement une population en éco-anxieux. En revanche, les épisodes de chaleur extrême peuvent agir sur plusieurs ressorts psychologiques simultanément.
D’abord parce que la chaleur est corporelle. Elle fatigue, dégrade le sommeil et peut accentuer certaines fragilités psychiques. Une revue systématique publiée en 2025 sur les effets des températures extrêmes a notamment relevé une diminution de la qualité et de la durée du sommeil lorsque les températures augmentent, avec des conséquences négatives sur la santé mentale.
Ensuite parce que la canicule donne une réalité immédiate à une menace qui pouvait jusque-là rester abstraite. Hélène Jalin décrit ce moment comme un « Oh my god point » : l’instant où une personne ne comprend plus seulement intellectuellement la crise climatique, mais en mesure soudainement la portée émotionnelle.
Le mécanisme peut être particulièrement brutal lorsque la personne constate autour d’elle les conséquences de la chaleur : végétation qui dépérit, cours d’eau au plus bas, restrictions d’eau, impossibilité de pratiquer certaines activités ou modification des lieux de vacances.
La psychologue évoque alors la solastalgie, un sentiment de détresse provoqué par la transformation de l’environnement familier. Ce n’est plus seulement la peur d’un futur hypothétique, mais le deuil progressif d’un paysage ou d’un mode de vie que l’on connaissait. Et c’est précisément ce qui peut rendre l’été psychologiquement particulier.
Le vrai signal d’alerte : quand l’inquiétude commence à gouverner la vie
Alors comment savoir si l’on est simplement préoccupé — ce qui peut être parfaitement légitime — ou si l’on entre dans une forme d’éco-anxiété problématique ? Il n’existe pas de test permettant de s’autodiagnostiquer définitivement. Et l’éco-anxiété n’est pas, en elle-même, une maladie psychiatrique reconnue dans les classifications internationales.
Les professionnels regardent plutôt l’intensité, la durée et surtout les conséquences fonctionnelles. Les signaux deviennent préoccupants lorsque les pensées liées à la crise environnementale deviennent répétitives et difficiles à interrompre ; lorsque l’on consulte compulsivement les informations climatiques ; lorsque l’inquiétude empêche de dormir, provoque une culpabilité permanente ou lorsqu’elle conduit à l’isolement ou à l’abandon d’activités ordinaires.
L’étude de l’ADEME cite notamment, dans les formes les plus aiguës, les ruminations permanentes, l’inquiétude et la peur intenses, le sentiment de ne jamais en faire assez pour la planète, ainsi que, dans les cas extrêmes, l’isolement social et les difficultés à dormir ou à vivre sereinement.
Autrement dit : le problème n’est pas de penser au climat, mais quand le climat finit par occuper toute la place.
Ne pas confondre lucidité et catastrophe intérieure
Cette distinction est essentielle car elle évite un autre piège : considérer toute émotion écologique comme un trouble qu’il faudrait faire disparaître.
Les recherches internationales montrent au contraire que l’anxiété climatique peut avoir une dimension adaptative. Une étude publiée en décembre 2021 dans The Lancet Planetary Health, menée auprès de 10 000 jeunes de 16 à 25 ans dans dix pays, a montré l’ampleur de la détresse liée au changement climatique. Elle a également établi une corrélation entre cette détresse et la perception, chez les jeunes interrogés, d’une réponse gouvernementale insuffisante face au dérèglement climatique.
Une méta-analyse publiée en 2025 confirme de son côté que l’anxiété climatique est associée à une baisse du bien-être, mais aussi, paradoxalement, à une plus grande propension à l’action climatique. L’émotion n’est donc pas forcément l’ennemie. La colère peut pousser à s’engager. La tristesse elle peut traduire l’attachement au vivant, et la peur peut conduire à modifier certains comportements. Le danger apparaît lorsque ces émotions cessent d’être mobilisatrices et deviennent paralysantes. C’est cette bascule que les spécialistes cherchent à prévenir.
Que faire quand la peur du climat devient trop lourde ?
Premier conseil : ne pas chercher à supprimer l’émotion à tout prix. L’Organisation mondiale de la santé considère désormais les effets du changement climatique sur la santé mentale comme un enjeu à part entière et recommande notamment de renforcer les services de santé mentale, de développer les réponses communautaires et de mieux intégrer ces conséquences dans les politiques climatiques.
Deuxième conseil : retrouver une zone de contrôle. Pierre-Éric Sutter, psychologue-psychothérapeute et chercheur associé aux travaux français sur l’éco-anxiété, défend l’idée de transformer la charge émotionnelle en capacité d’action. L’étude de l’ADEME insiste elle aussi sur la nécessité de passer de la détresse à l’éco-engagement, individuel mais aussi collectif.
Cela ne signifie évidemment pas qu’il faudrait porter seul sur ses épaules le destin climatique de la planète. Au contraire : choisir une action concrète, réaliste et collective peut permettre de retrouver un sentiment d’efficacité. Participer à une association, rejoindre un collectif local, agir dans son quartier, son entreprise ou son établissement scolaire peut être plus utile psychologiquement — et parfois écologiquement — que de surveiller compulsivement les catastrophes du jour.
Il ne s’agit pas de faire davantage, mais de faire quelque chose sur lequel on a réellement prise.
Fermer les notifications n’est pas nier le climat
Autre recommandation : retrouver une hygiène de l’information. Pendant une canicule, les alertes météorologiques, cartes de températures, images d’incendies et nouvelles catastrophiques peuvent créer une boucle particulièrement anxiogène : consulter pour se rassurer, découvrir une nouvelle inquiétante, ressentir davantage d’angoisse, puis consulter encore.
La réponse n’est pas nécessairement de tout ignorer. Elle peut consister à choisir ses sources, limiter les notifications et déterminer des moments précis pour s’informer, plutôt que de rester connecté en permanence. L’objectif est de conserver une information utile sans transformer l’actualité climatique en flux continu de menace.
Hélène Jalin souligne d’ailleurs que les réactions de protection peuvent aussi prendre la forme de l’évitement ou du déni : certaines personnes préfèrent ne plus regarder les informations parce que la réalité leur paraît émotionnellement trop lourde. Entre l’obsession et le déni, il existe donc une troisième voie : s’informer sans s’exposer en permanence.
Dormir, sortir, parler : des gestes moins dérisoires qu’ils n’en ont l’air
La réponse à l’éco-anxiété n’est pas uniquement intellectuelle. Le sommeil compte. Les relations sociales, et le fait de continuer à pratiquer des activités plaisantes compte tout autant. Les espaces verts peuvent également jouer un rôle protecteur : les travaux sur les effets de la chaleur soulignent leur intérêt pour réduire l’exposition thermique et soutenir le bien-être mental.
Et surtout, il faut parler. À un proche d’abord, puis à un professionnel si l’angoisse devient persistante ou empêche de fonctionner normalement. La psychothérapie peut aider à identifier ce qui relève de la peur climatique, mais aussi ce qui appartient à d’autres troubles anxieux ou dépressifs susceptibles d’être aggravés par le contexte climatique.
La chaleur elle-même peut d’ailleurs fragiliser certaines personnes déjà vulnérables. En juin 2026, lors de la vague de fortes chaleur à Paris, la psychiatre Marine Akkaoui rappelait que les canicules pouvaient provoquer une aggravation de troubles préexistants. Selon une étude à laquelle elle avait participé, les passages aux urgences psychiatriques avaient augmenté en France pendant les vagues de chaleur entre 2015 et 2022, jusqu’à +7 % pour les psychoses et +17 % pour les démences.
Il faut donc éviter de tout mettre sous l’étiquette « éco-anxiété ». Une détresse psychique importante mérite une véritable évaluation clinique, quelle qu’en soit l’origine.
Et si le problème n’était pas d’avoir peur ?
Il serait tentant, après un été de températures extrêmes, de conclure que nous sommes tous devenus éco-anxieux. Nous sommes surtout devenus plus difficilement capables d’ignorer une réalité qui se matérialise dans notre quotidien. La canicule fait monter le thermomètre, mais elle peut aussi faire remonter à la surface ce que nous préférions maintenir à distance : la peur pour nos enfants, la disparition de certains paysages, l’incertitude sur les prochaines décennies, la sensation de perdre la maîtrise de notre avenir.
L’éco-anxiété n’est donc pas nécessairement le signe d’une faiblesse psychologique. Elle peut être la réaction compréhensible d’un individu confronté à une menace réelle, globale et largement hors de son contrôle. Le défi consiste à empêcher cette lucidité de devenir une prison. Car la question n’est finalement pas de savoir comment ne plus avoir peur du climat. Mais plutôt comment continuer à vivre, aimer, dormir, agir et faire société alors même que le climat nous oblige à regarder le monde autrement.



